Nittel Nacht
La Nittel Nacht (yiddish : ניטל נאַכט) est une « contre-fête » apparue en Europe de l’Est au XVIIe siècle ou peut-être un siècle plus tôt, tenue lors du réveillon de Noël.
Témoignant des relations conflictuelles entre Juifs et chrétiens, donc largement abandonnée de nos jours hormis par des hassidim, elle consiste en une série de coutumes visant à créer dans les maisons juives l’atmosphère exactement inverse à celle qui sied lors d’une fête traditionnelle.
Coutumes
La coutume la plus importante couramment observée lors de Nittel Nacht est de s'abstenir de la lecture et de l'étude de la Torah le soir et la nuit de Noël. À la place, rester debout tard et jouer à des jeux de cartes ou aux échecs est également populaire[1],[2],[3]. D'autres habitudes ont pu s'ajouter à la « contre-fête », selon les communautés.
Cette pratique est largement confinée aux communautés ashkénazes hassidiques et n'est que peu adoptée par d'autres groupes juifs[4].
Après l'avènement du calendrier grégorien, les chrétiens orthodoxes et les chrétiens catholiques observent la veille de Noël à deux dates distinctes ; cela conduit au débat rabbinique et il est décidé que Nittel Nacht soit observé en accord avec la communauté chrétienne locale[5].
Dans les temps modernes, avec l'instauration de meilleures relations juives avec le christianisme, Nittel Nacht est moins observé[4] ; la plupart des Juifs ne célèbrent plus ou même ne connaissent pas Nittel Nacht[6].
Origine
Au Moyen Âge, dans la chrétienté, il est souvent interdit aux Juifs de se présenter en public pendant les fêtes de Noël ; en cette période marquée par des pogroms, la veille de Noël marque souvent le début de violentes attaques physiques[7] de chrétiens contre la population juive, notamment en rencontrant des Juifs sur le chemin de l'église, alors qu'ils sont considérés comme les meurtriers du Christ dont on fête la naissance[8]. À Noël 1466, le pape Paul II ravive des coutumes du carnaval romain des Saturnales - associées à la naissance de Jésus - pour le simple amusement des citoyens romains, en obligeant des Juifs à se sur-alimenter puis courir, nus, dans les rues de la ville[9],[10]. Une autre interprétation dit que les Juifs n'osent pas apprendre dans les écoles talmudiques à Nittel Nacht pour des considérations d'énergie spirituelle et s'emploient donc à d'autres activités[3].
La première mention de coutumes observées lors de la Nittel nacht apparaît dans les écrits du talmudiste Maharsha, dès la fin des années 1500, bien que le nom de la contre-fête n’y figure pas[6].
La première allusion à la pratique de rester debout tard à jouer à divers jeux apparaît dans une ordonnance communale juive de 1708 et est mentionnée plus tard dans l'œuvre du Hatam Sofer. L'observance de Nittel Nacht est popularisée par le Baal Shem Tov au XVIIIe siècle[6].
Dans les sources juives
La Nittel Nacht tire son fondement de la première mishna du traité Avoda Zara : « Avant les ʾeidim des goyim, il est interdit trois jours durant de boire et négocier avec eux » (eïd désigne en hébreu biblique un malheur — cf. Deutéronome 32:35, Jérémie 48:16 ou Proverbes 17:5 — et, par antiphrase, les jours de joie des idolâtres, ennemis de ce fait du Dieu d’Israël) ; cet interdit est expliqué d’une part par la crainte de boire du vin destiné aux libations idolâtres, et d’autre part par celle de voir les gains de l’idolâtre reversés en partie ou en totalité aux besoins de son culte[11].
Le terme Nittel est utilisé, avec des graphies variées, par diverses autorités médiévales, qui prescrivent de s’abstenir des relations commerciales avec les chrétiens aux alentours de Noël. Ainsi, Moïse de Coucy citant d’une part les traités Avoda Zara et Baba Qama et d’autre part leurs commentaires par Rachi et le Rashbam, précise que le « jour de leur abomination » se réfère spécifiquement à Niṭṭe"l (ניט"ל) et Kissa"h (קיס"ח), soit Noël et Pâques (Sefer miṣwot haggadol, t. 1, Venise, 1547, p. 10a, 2e colonne, lignes 5-13). Leur interprétation figure également en note d’une édition de Mishné Torah de Maïmonide (Venise, 1524, p. 28a, note B, lignes 1-5), mais Nittel est écrit ici ניתל avec un tav (et non un teth).
L’origine du terme est tout aussi ambiguë — le mot proviendrait soit du latin : dies natalis[12], initialement écrit avec un tet en vertu des usages de transcription pour la lettre t d’une langue étrangère avant d’être remplacé par un tav par assimilation phonétique. L’auteur de la note au code de Maïmonide, qui écrit Nittel avec un tav, semble l’associer à Nitla (« pendu »), faisant ici un jeu de mots avec Hattalouï (« le pendu »), de même que le principal recueil de lois et prières de l’époque (Mahzor Vitry, 2e partie, Jérusalem 1963, p. 768, lignes 12-19). Il semble cependant s’agir d’une étymologie populaire, parmi d’autres :
- Niṭṭel proviendrait de Niṭal (« il a été pris/enlevé », ניטל) et Nittel Nacht se traduirait par « la nuit où cet homme [Jésus] a été enlevé ».
Étymologie
Plusieurs hypothèses existent pour expliquer l’origine de ce mot : (dies) natalis en latin, Niṭṭal (il a été pris/enlevé, ניטל) ou Nitlah (il a été pendu/suspendu, ניתלה), sans compter les acronymes en yiddish, trop récents pour être comptabilisés ici. L’origine latine semble devoir être écartée pour les raisons suivantes : la lettre taw n’est jamais employée pour transcrire la lettre t d’une langue étrangère, et on ne voit pas pourquoi Noël serait issu d’un terme latin, alors que le terme désignant Pâques vient de l’araméen et que le mot désignant la fête de la Nativité de Saint-Jean-Baptiste est issu de l’hébreu[Quoi ?]. Cette première hypothèse écartée, il faut se pencher sur les deux autres : Niṭṭal est attesté chez Moïse de Coucy, rabbin du XIIIe siècle, qui a participé au débat judéo-chrétien sur le Talmud en 1240 et concorde avec la fin de Jésus évoquée dans les Toldot Yeshu ; Nitl[ah] est attesté dans une note ajoutée au commentaire de Maïmonide et dans le Maḥzor Vitry qui ont été composés au XIIe siècle, formant, dans les deux cas, un jeu de mots avec Hattaluy (celui qui a été pendu/suspendu, d’où le Crucifié, התלוי), mais aussi dans les manuscrits B 10410 et B 10411 des Archives départementales de la Côte d’Or datés du XIVe siècle. Outre cette antériorité, la graphie Niṭṭal s’explique dans les écrits de Moïse de Coucy, car il était dangereux pour un juif de maintenir la graphie Nitl[ah] après le procès du Talmud (il en a été de même pour le terme de « Pâques » qu’on a rapproché de Pessaḥ), c’est pourquoi les termes désignant Noël et Pâques ont été biffés dans les manuscrits de Dijon. La graphie Yoḥoram[Qui ?] (il sera excommunié/exterminé, יחרם) pour la fête de la Nativité de Saint-Jean permet d’établir un parallèle avec Nitlah, car dans les deux cas on évoque la mise à mort finale de Jésus et de Jean-Baptiste. Le terme syriaque pour Pâques (פצחא, soit Peẓḥo’) explique la forme primitive קצח en hébreu. Pour ces diverses raisons, Nitl[ah] apparaît comme étant la graphie la plus ancienne et l’étymologie la plus probable, même si elle est religieusement incorrecte.[pertinence contestée]
Autres appellations
Nittel Nacht est connu en hébreu sous le nom de Leil HaNital (לֵיל הַנִיטָל ou לֵיל הַנִיתָל), également appelé Blinde Nacht (בליננדע נאַכט, « Nuit aveugle »), Vay Nacht (« Nuit de malheureuse »), Goyim Nacht (« Nuit des gentils »), Tole (« Nuit du crucifié »), Yoyzls Nacht (« Nuit de Jésus »), Finstère Nacht (« Nuit sombre »), ou Moy[1].
Critiques
Plusieurs autorités halakhiques de premier plan rejettent explicitement la pratique consistant à s'abstenir de l'étude de la Torah sur Nittel Nacht. Le rabbin Moshe Feinstein demande à ses élèves de continuer à étudier lors de cette nuit, comme il le fait lui-même[13]. Le Hazon Ish étudie à Nittel Nacht, critiquant ceux qui s'abstiennent, tandis que le Steipler Gaon étudie discrètement pour éviter de contredire ceux qui observent la coutume[14].
Notes et références
- (en-US) Rabbi Joshua E. Plaut, « What Eastern European Jews Did on Christmas », sur My Jewish Learning (consulté le )
- ↑ (en) « NITTEL - JewishEncyclopedia.com », sur www.jewishencyclopedia.com, Funk & Wagnalls, (consulté le )
- (en-US) Kylie Ora Lobell, « A brief history of Nittel Nacht », sur Jewish Journal, (consulté le )
- (en) « What Hasidic Jews Do — and Don't Do — on Christmas Eve », sur The Forward, (consulté le )
- ↑ (en) Shapiro, Marc, « Étude de la Torah la veille de Noël », sur brill.com, Le Journal de la pensée et de la philosophie juive, (DOI 10.1163/147728599794761635, consulté le ), p. 319-353
- (en-US) Benyamin Cohen, « Holy Night », Slate, (ISSN 1091-2339, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Note : « Le 25 Décembre 1881, les dirigeants chrétiens incitèrent la population polonaise dans des manifestations antisémites, qui ont conduit à de grandes émeutes dans le pays. À Varsovie, 12 Juifs ont été brutalement assassinés, un très grand nombre a été mutilé, et un grand nombre de femmes juives ont été violées. Les dégâts matériels sur les propriétés appartenant aux Juifs s'élevaient à 2 millions de roubles. » Lire en ligne
- ↑ Landman, Isaac, ed. (1942). The Universal Jewish Encyclopedia: An Authoritative and Popular Presentation of Jews and Judaism Since the Earliest Times. Vol. 8. The Universal Jewish Encyclopedia. p. 224.
- ↑ (en)Stephen Nissenbaum, The Battle for Christmas: A Cultural History of America's Most Cherished Holiday, New York : Vintage Books, 1997, p. 3.
- ↑ Lawrence Kellemen, « La vraie histoire de Noël et du Nouvel An », sur Torah-Box, (consulté le )
- ↑ (en) Moshe Sokolow, « ‘Twas the Night before Christmas: A look at “Nittel-Nacht” », sur The New York Jewish Week, (consulté le )
- ↑ (he) Yom Tov Lipinski, « ʿAl hafolklor beleil ha"niṭṭel" » (consulté le )
- ↑ (en-US) Tradition Online, « Unpacking the Iggerot: Mikve, Money & Mysticism - Tradition Online », (consulté le )
- ↑ (en-US) Elchanan Rotstain, « Can I learn Torah on Christmas day or Nittel Nacht? », sur The Kosher Portal, (consulté le )
Annexes
Articles connexes
Liens externes
- (en) B. Cohen, « The little-known Jewish holiday of Christmas Eve. Seriously. », (consulté le )
- (en) Joshua E. Plaut, « What Eastern European Jews Did on Christmas » (consulté le )
Bibliographie
Cet article contient des extraits de la Jewish Encyclopedia de 1901–1906 dont le contenu se trouve dans le domaine public.
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