Nyahbinghi (ordre)

Hailé Selassié I d'Ethiopie

L'ordre nyahbinghi (aussi connu sous les noms de House of Nyabinghi, Theocracy Reign Ancient Order of Nyahbinghi, Theocratic Government of Rastafari, Haile Selassie I ou Theocratic Assembly) est la plus ancienne des mansions (maisons) du mouvement rastafari[1]. Ses racines sont fortement liées au rastafari des origines[1]. Il est à ce titre considéré comme l'une des branches les plus orthodoxes du mouvement, en particulier dans son respect de la loi mosaïque.

À l'origine, Nyakisahbinghi (ou Nyakisabinghi) est un culte, recourant à des danses à des percussions rituelles. Il a inspiré le mouvement rastafari en Jamaïque.

Ordre nyakisahbinghi

Origine africaine du terme

Nyakisahbinghi était un culte de possession attesté dans une zone comprenant le Rwanda, l’Ouganda et l’est du Congo (Zaïre)[2] associée à un culte ancien, d’origine incertaine, mêlant croyances et pratiques religieuses et une figure féminine mythique, la Nyabingi qui serait une femme célibataire, peut-être noble, qui vivait au Karagwe ou au Ndorwa[Où ?]. Peut être célèbre de son vivant, elle serait morte victime d’un meurtre. Ses fidèles considéraient qu’elle serait toujours vivante et qu' Imana la divinité unique ancestrale, l'aurait rendue immortelle[3].

Son culte était lié à des formes de résistance contre les autorités traditionnelles locales, puis contre les administrations coloniales. Il fut combattu par les rois du Rwanda, notamment le roi Rwabugiri, par les administrations coloniales anglaise et belge ainsi que par leurs auxiliaires, notamment les Baganda qui occupaient le Kigezi[4]. Ces mouvements touchent l'Afrique de l’Est (Rwanda, Ouganda), et est surtout actif à la fin du XVIIIe et jusqu'au début XXe siècle. Les initiés y étaient farouchement opposés aux occidentaux et menaient des actes de résistance à l'encontre des colons. L'organisation avait pour particularité d'être dirigée par des femmes appelées « bagirwas ». Elles jouaient le rôle de prêtresses[5],[6],[7]. Des révoltes contre les forces coloniales occidentales, animées par le mouvement nyakisahbinghi se manifestent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle en Afrique centrale et Afrique de l'Est, tel le mouvement animé par Muhumusa en Ouganda et au Rwanda, jusqu'à son emprisonnement en 1913[5].

Les premières mentions en Jamaïque

En , juste avant l'invasion de l'Abyssinie par les Italiens, un article publié en 1934 dans un journal canadien par un journaliste italien sous le pseudonyme Frederico Philos[8], puis repris dans la presse jamaïcaine en 1935[9], décrivait Nyabinghi comme une « ligue secrète menaçante » transnationale, présente en Afrique et dans la diaspora africaine . L'article annonce également que Hailé Sélassié serait à la tête d'une armée secrète visant à éradiquer l'homme blanc d'Afrique. Ses guerriers le vénèrent comme le sauveur du peuple noir et sont identifiés comme étant les nyahbinghi. Ils auraient élu secrètement Hailé Sélassié en 1929 (date à laquelle les nyahbinghis disparaissent dans la nature)[10]. L'auteur y affirmait que le terme « Nya-binghi » signifierait « mort aux Blancs », que son organisation comptait des millions de membres et qu'Haile Selassie en était le dirigeant occulte[11]. Cet article qui relevait d'une grossière propagande coloniale à caractère éminemment raciste, a joué un rôle déterminant dans l'introduction du terme en Jamaïque[11] dans le contexte de la Seconde guerre italo-éthiopienne (1935–1936), visant à justifier l'expansion italienne en Éthiopie[12]. Dans les milieux jamaïcains proches du courant éthiopianiste, le terme fut cependant retourné contre son usage initial et réinterprété comme un symbole de résistance africaine[13]. Le mouvement rastafari en est à ses balbutiements , et cet article marque les esprits. Les rastas s'identifient aux nyahbinghi. Le « Nyah-Binghi » signifiait originellement (en Jamaïque) mort à l'oppresseur blanc et à ses alliés noirs[14]. Le mouvement Nyabinghi, profondément anti-colonialiste, est l'un des piliers du mouvement rastafari.

Fondations en Jamaïque

L'ordre nyahbinghi trouve ses racines dans le Youth Black Faith (YBF), un groupuscule radical du mouvement rastafari apparu à la fin des années 1940 à Trench Town, Kingston.

L' YBF aurait été fondé à la fin des années 1940 par plusieurs jeunes convertis rastafaris, Brother Taf, Pete, Brother Firsop, Badaman et Watson (ce dernier aussi connu sous les noms de Wato, Bongo Wato ou Ras Boanerges) dans un yard de Ninth Street à Trench Town[15].

En mars 1958, le premier Groundation, (rassemblement), ou Grounation, est organisé à Kingston ; il s'agit d'un rassemblement rastafari organisé par Prince Emmanuel réclamant le rapatriement vers l'Afrique, ainsi que l'édification de l'ordre religieux. Lors de ce premier rassemblement, Prince Emmanuel essaye d'unifier tous les rastas en se proclamant la réincarnation du Christ Noir mais uniquement un certain nombre le suivirent, créant les Bobos Ashantis (du nom d'une autre tribu guerrière africaine) ; les autres se séparent en diverses mansions (maisons), dont les Douze Tribus d'Israël et l'ordre nyahbinghi.

Selon le témoignage de Sister Merriam Lennox, une ancienne rastafari, c'est précisément après cette Convention de 1958 que l'ordre nyahbinghi se cristallise en tant que mansion distincte, avec l'affirmation des « Locks-Dread Nyahmen ». Le YBF en constitue donc le précurseur direct, mais la formalisation de l'ordre est un processus graduel qui s'étend sur une dizaine d'années[16].

Organisation du mouvement

Dans le mouvement Rastafari , le terme Nyabinghi est réinterprété comme un symbole de résistance, de vérité et de justice. Il désigne l'un des courants les plus anciens du rastafarisme, parfois appelé the House of Nyabinghi, Theocracy Reign Ancient Order of Nyahbinghi ou encore Theocratic Government of Rastafari[17].

Il n'y a pas de fondateur ou de chef de l'ordre nyahbinghi, contrairement aux Bobos Ashantis ; les anciens (elders) sont cependant particulièrement respectés.

Lors des groundations, tous les frères et sœurs se réunissent et lisent la Bible, jouant la trinité des tambours nyabinghi, c'est-à-dire le bass/pope smasher qui se contente d'imiter le battement du cœur ou le tonnerre, le funde qui accompagne et le keite/repeater, le soliste, entourés des chants rasta et de la fumée de ganja, dite herbe sacrée.

De nos jours, ces rassemblements sont appelés nyabinghi (ou parfois en iyaric « iyahbinghi »). Leur but est de communiquer un message à travers le monde, visant à la libération de tous les humains esclaves de Babylone. Les tambours nyabinghi jouent nuit et jour lors des cérémonies qui peuvent durer de quelques heures à parfois plusieurs jours. Quand les joueurs se fatiguent, d'autres prennent leur place.

Références

  1. Barnett 2005.
  2. Randall M. Packard 2011
  3. Simon Bizimana et Jean Baptiste Nkulikiyinka 2018, p. 133
  4. Nkulikiyinka 2022, p. 141.
  5. Claudine Brelet, « Niyabinghi », dans Béatrice Didier, Antoinette Fouque et Mireille Calle-Gruber (dir.), Dictionnaire universel des créatrices, Éditions des femmes, , p. 3190
  6. (en) « The Nyabinghi Cult », dans Philip Briggs et Sean Connolly, Rwanda, Bradt Travel Guides, (lire en ligne), p. 234
  7. (en) Elizabeth Hopkins, « The Nyabingi cult of southwestern Uganda », dans Robert I. Rotberg et Ali A. Mazrui, Protest and Power in Black Africa, New York, Oxford University Press,
  8. Frederico Philos (pseud.), « The Black Peril », Magazine Digest 11 novembre 1935)
  9. Jamaica Times, 7 décembre 1935, pp. 22-23.
  10. Horace Campbell (trad. Jérémie Kroubo Dagnini), Rasta et résistance : de Marcus Garvey à Walter Rodney, Éditions du Camion blanc (lire en ligne)
  11. Edmonds 2012.
  12. Raboteau 2013.
  13. Price 2003, p. 31-64.
  14. Blum, Bruno, 1957-, Le rap est né en Jamaïque, Castor astral, , 237 p. (ISBN 978-2-85920-799-1 et 2859207996, OCLC 637198096, lire en ligne)
  15. Chevannes 2015, p. 152.
  16. John P. Homiak (dir.), « Dub History: Soundings on Rastafari Livity and Language », dans Rastafari and Other African-Caribbean Worldviews, Macmillan, , p. 127-176
  17. Chevannes 2015, p. 164-165.

Voir aussi

Bibliographie

  • (en) Barry Chevannes, Rastafari : Roots and Ideology, Syracuse, Syracuse University Press,
  • (en) Ennis B. Edmonds, Rastafari : A Very Short Introduction, Oxford, Oxford University Press,
  • (en) Nathaniel Samuel Murrell, Afro-Caribbean Religions : An Introduction to Their Historical, Cultural, and Sacred Traditions, Philadelphie, Temple University Press,
  • Marcel Pauwels, « Le Culte de Nyabingi (Ruanda) », Anthropos, vol. 46, nos 3/4,‎ , p. 337-357
  • (en) Charles Price, Becoming Rasta : Origins of Rastafari Identity in Jamaica, New York, New York University Press,
  • Charles Reavis Price, « « Cleave to the Black » : Expressions of Ethiopianism in Jamaica », New West Indian Guide / Nieuwe West-Indische Gids, vol. 77, nos 1/2,‎ , p. 31-64
  • Emily Raboteau, Searching for Zion : The Quest for Home in the African Diaspora, New York, Atlantic Monthly Press,
  • Jérôme Sembagare, « Le Culte de Nyabingi : sa naissance et son impact social », Urunana, no 32,‎ , p. 19-35
  • (en) Randall M. Packard, Chiefship and the history of Nyavingi possession among the Bashu of eastern Zaire, Cambridge University Press, (présentation en ligne).
  • Simon Bizimana et Jean Baptiste Nkulikiyinka, Le Culte de Ryangombe au Rwanda : Étude Éthnographique, Musée royal de l’Afrique centrale, (lire en ligne).
  • (fr + rw) Jean-Baptiste Nkulikiyinka (préf. Anne Cornet), L'Écho des monts et vallées : chants populaires du Rwanda, transcrits, traduits en français et commentés, Tervuren, Africa Museum, , 319 p. (lire en ligne)

Articles connexes

Liens externes

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