Occident pourri

L’Occident pourri est un slogan idéologique né au XIXe siècle en Russie lors des polémiques entre les slavophiles et les potchvenniks d'un côté et les occidentalistes de l’autre. C’est le reflet du rejet des idées et des valeurs proposées par le monde occidental. Il est activement utilisé dans la propagande soviétique puis poutinienne[1].

Naissance du concept

En 1841, le premier numéro de la revue Le Moscovite puble un article de Stepan Chevyriov, « Le Point de vue d'un Russe sur l'éducation en Europe ». On y lit :

« Dans nos relations sincères, amicales et étroites avec l’Occident, nous ne remarquons pas que nous avons affaire au porteur d'une maladie contagieuse et maléfique, baigné d'une atmosphère dangereuse. Nous l'embrassons, l'étreignons, partageons le festin de la pensée, buvons la coupe du sentiment… et nous ne remarquons pas le poison caché dans notre communication insouciante, nous ne percevons pas, dans la joie du festin, le futur cadavre dont il émane déjà l'odeur[2]. »

Chevyriov reprend cette idée dans plusieurs autres articles. L’un des correspondants de M. Pogodine, le rédacteur en chef du Moscovite, lui écrit en 1844 : « S'il vous plaît, calmez Chevyriov, il est obsédé par l'Occident pourri[3]. »

Mikhaïl Saltykov-Chtchedrine mentionne « les ennemis de l'Occident pervers et pourri » dans l'une de ses critiques[4]. Ivan Tourgueniev, dans son roman Fumée, fait dire à l'occidentaliste Potouguine :

« …avec dix Français, quelques efforts qu’ils fassent eux-mêmes pour l’éviter, il vous faudra immanquablement entendre disserter sur « le beau sexe ; » que dix Russes s’assemblent, immédiatement jaillit la question, vous avez pu aujourd’hui vous en convaincre, de la valeur et de l’avenir de la Russie, dont ils vont chercher l’origine jusque dans les œufs de Léda. Ils pressent, ils sucent, ils mâchent cette malheureuse question comme font les enfants de la gomme élastique… et avec le même résultat. Ils ne savent y toucher, bien entendu, sans tomber aussitôt sur la pourriture de l’Occident. Il nous bat sur tous les points, cet Occident, et il est pourri[5] ! »

Lien avec le panslavisme

Cet antioccidentalisme russe n’est pas le seul fait de conservateur rétrogrades : l’un des plus anciennes attestations de l’expression dans un texte français, l’est sous la plume d’un libéral qui justifie ainsi le panslavisme et l’impérialisme russe :

« Un des libéraux russes les plus éminens, M. Katkof lui-même, est un des plus ardens contre l’insurrection polonaise. Un homme que je crois modéré écrivait, il n’y a pas longtemps, dans le Journal de Saint-Pétersbourg en me répondant à moi-même : « L’immense faute de la Pologne a été, elle est encore de chercher un point d’appui à l’Occident. « Il se publie à Dresde un recueil qui s’appelle la Chronique, et que rédige un grand seigneur russe, le prince Lvof. Que disait-il récemment en s’adressant aux Polonais ? « Amis et frères de sang, devenons franchement cosaques et révolutionnaires ! Ruons-nous ensemble sur cet Occident pourri ! Substituons-lui un monde slave à la tête duquel se placera la Russie et son tsar[6]. » »

Il s’agissait alors de justifier les violences faites aux « frères » polonais dans un conflit fratricide : « Nous nous égorgeons, nous nous massacrons, il est vrai, mais nous sommes frères, tandis que la France et l’Angleterre, voilà des amis perfides[7]. » Rien n’a changé et ce même slogan sert de nos jours pour justifier les crimes de guerre commis en Ukraine (voir ci-dessous).

Quelques années plus tard, Anatole Leroy-Beaulieu note :

« La guerre de 1877-1878, en surexcitant la fibre patriotique a dans certain cercle, remis en honneur les tendances slavophiles ou nationales qui, au milieu du règne d’Alexandre II, étaient tombées en défaveur. Moscou est plus que jamais entiché de l’idée d’être original. En fait de constitution et de liberté politique, malheureusement, le plus sûr moyen de rester original, d’être toujours russe, ce serait de n’avoir ni constitution ni liberté. Beaucoup de Russes, en effet, voudraient découvrir pour leur immense patrie de nouveaux procédés de self-government, une nouvelle manière d’être libre; beaucoup seraient humiliés de l’être à la façon des petits peuples d’un Occident pourri et décrépit, à la façon des Anglais[8]. »

Dans la Russie de Poutine

Le slogan des slavophiles du milieu du XIXe siècle, celui de « l’Occident pourri » (ou « qui pourrit »), continue d’être exploité par des intellectuels-prophètes, comme Ivan Iline ou Alexandre Douguine, ou des démagogues autoritaires, comme Vladimir Poutine, dans le sens d’un nationalisme messianique[9]. Alexandre Douguine, en particulier, a une vision diabolisante de l’Occident, comme dans ce texte publié en 2006[10] :

« Les eurasistes regardent la situation présente depuis leur propre perspective. Leur ennemi principal est la civilisation occidentale. Ils unissent en eux-mêmes toutes les thèses anti-occidentales (…) et sont prêts à faire alliance avec tous les patriotes et tous les défenseurs d’une politique de puissance (de droite ou de gauche) pour le salut de l’originalité russe face à la menace de la mondialisation et de l’atlantisme. (…) Pour nous, les eurasistes, l’Occident est le royaume de l’Antéchrist, le “lieu maudit”. Toutes les menaces contre la Russie viennent de l’Occident et des représentants des tendances occidentales en Russie. (…) Notre idée eurasiste consiste à opposer au mondialisme planétaire unipolaire sous l’égide des États-Unis un modèle alternatif de mondialisation multipolaire : une mondialisation régionale. »

Après Mikhaïl Gorbatchev qui appelait à une « maison commune européenne », la Russie de Poutine tourne résolument la page et dévaste maintenant un « pays frère » qui a fait le choix de l’Europe. Avant même l’invasion de l'Ukraine par la Russie, cinquantes lois antidémocratiques ont été votées depuis 2012 (selon la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme). L’une des plus utilisées est celle qui catalogue comme « agents de l’étranger » les ONG (depuis 2012), les médias (depuis 2017), les citoyens russes (depuis 2020) qui reçoivent des dons ou des subventions de l’étranger ou « se trouvent sous influence étrangère » ()[11].

Notes et références

  1. Introduction à « L'Occident vu de Russie : anthologie de la pensée russe de Karamzine à Poutine. L'Occident comme modèle à imiter, rattraper, dépasser, régénérer, ou rejeter ? », Institut d'études slaves, coll. Bibliothèque russe de l'Institut d'études slaves, no 134, 2016.
  2. Cité dans ru:Гнилой Запад.
  3. N. P. Barsukov, Vie et œuvre de M. P. Pogodin, Saint-Pétersbourg, 1894.
  4. Mikhaïl Saltykov-Chtchedrine, Œuvres complètes, 1970 - t. 9. - p. 40.
  5. Ivan Tourgueniev, Fumée.
  6. Eugène Forcade, Chronique de la quinzaine, 31 juillet 1863.
  7. Eugène Forcade, id, ibid
  8. Anatole Leroy-Beaulieu, « La Russie et les Russes », dans Revue des Deux Mondes, 3e période, tome 39, 1880.
  9. Pierre-André Taguieff, « Alexandre Douguine, l’icône du nouveau traditionalisme impérial russe », dans « Front Populaire », 27 août 2022.
  10. Pierre-André Taguieff, id., ibid.
  11. Michel Niqueux, « L’occidentophobie russe : une longue histoire », dans « Le Temps », 8 août 2022.
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