Onarigami
L'Onarigami (おなり神) désigne une croyance d'Okinawa selon laquelle une sœur cadette (Onari/Onari/Unai) protège spirituellement son frère aîné (Ekeri/Eri). Le terme désigne aussi la vénération de ce pouvoir spirituel. Cette croyance est répandue dans les régions qui faisaient autrefois partie du royaume de Ryukyu, d'Amami aux îles Sakishima. L'île de Miyako est le seul endroit où elle est peu présente[1].
Kunio Yanagita a désigné le pouvoir spirituel des femmes, comme celui d'une sœur cadette protégeant son frère aîné, ou d'une sœur aînée protégeant son frère cadet, comme le « pouvoir de la sœur cadette (ja) », et a appliqué ce concept à la croyance Onarigami[2]. En 1927, Iha Fuyu a développé l'idée de Yanagita, soulignant que la croyance Onarigami dans les îles Ryukyu était soutenue non seulement par la relation familiale entre frères et sœurs, mais aussi par la relation entre le roi et sa sœur spirituelle, la Kikoe Oogimi, plus haute autorité religieuse et cheffe des noros de l'archipel[2].
De nos jours, l'Onarigami est considérée comme l'un des éléments de la religion des îles Ryukyu. D'autres exemples de théocratie similaires à ce qui existait à Okinawa peuvent être trouvés dans d'autres régions et époques du Japon, notamment Yamataikoku ou l'Amami antique.
Concept
Le pouvoir spirituel d'Onari
Les quatre points suivants sont les principales caractéristiques de l'Onarigami[2] :
- L'Onarigami est une déesse et possède les caractéristiques d'une miko.
- En tant que déesse de la navigation, l'Onarigami aide les frères ainsi que les pères grâce à ses pouvoirs.
- Dans l'archipel d'Okinawa, elle est la déesse sœur des hommes.
- Pour protéger ses frères, la sœur leur donne des serviettes en coton, du tissu de bananier ou ses propres cheveux comme talismans. L'Onarigami peut se transformer en cygne ou en papillon pour protéger les frères.
Dans les îles Ryukyu, on attribue traditionnellement aux femmes des pouvoirs spirituels importants. Les Noro, servantes des dieux, et les chamanes appelées yuta (en) sont des femmes. Dans la croyance Onari, les sœurs (Onari) sont considérées comme ayant un pouvoir spirituel supérieur à celui des frères (Ekeri), et on leur attribuait la capacité de protéger les Ekeri[3]. Cette croyance a justifié la place prépondérante des femmes dans les cérémonies religieuses[3].
Le pouvoir spirituel de la sœur est le plus fort lorsque le frère aîné est loin du village (makyo, voir plus bas). C'est pourquoi il existait une coutume ancienne, qui subsiste encore dans certains endroits aujourd'hui, selon laquelle les hommes reçoivent une mèche de cheveux de leur sœur ou un mouchoir comme talisman lorsqu'ils vont à la pêche, en voyage ou à la guerre[4].
La relation entre frère aîné et sœur cadette est considérée comme particulière. Même pour un homme marié, sa protectrice spirituelle est sa sœur, et non son épouse. Jusqu'au début de l'époque moderne, lorsqu'un homme marié était victime d'un accident, la sœur était souvent sollicitée pour prier. La relation entre frère et sœur est parfois plus forte et plus respectée que celle entre mari et femme. Lors de voyages ou de guerres, les frères recevaient des cheveux et d'autres objets de leurs sœurs dans 60 à 80 % des cas, contre seulement 5 à 6 % pour leurs épouses[5]. De plus, le lien spirituel entre frères et sœurs était aussi perçu comme plus fort que celui entre père et fille[6].
Interprétation
Dans les langues ryukyu, « onari » et « ekeri » ne signifient pas exactement « petite sœur » et « grand frère », mais plutôt « Petite sœur vue par grand frère » et « grand frère vu par petite sœur ». Autrement dit, onari et ekeri désignent une relation qui existe pleinement et uniquement entre le frère et la sœur[7]. Dans la conception de l'Onarigami, tous les personnages masculins et féminins existants sont des frères et des sœurs.
De là, Iha Fuyu a souligné que « ce concept englobe toutes les relations entre hommes et femmes ». En d'autres termes, l'onari-ekeri inclut toutes les relations, en tant que parents de sang, amants ou époux. Dans cette conception, le frère aîné (l'homme) règne sur le monde, tandis que la sœur cadette (la femme) protège spirituellement l'homme et sert les dieux. Cette idée était à la base du système théocratique du royaume de Ryukyu.
Des croyances, religions et mythes à propos des pouvoirs spirituels des femmes et de la relation frère-sœur se retrouvent aussi bien en Orient qu'en Occident. Kunio Yanagita souligne que la relation entre les dieux frère et sœur dans la mythologie japonaise présente des similitudes avec la croyance en Onarigami aux îles Ryukyu, et considère que cette dernière est une croyance ancienne commune à Yamato et à Okinawa.
Rôle dans le royaume de Ryukyu
L'Onarigami s'est transformé en l'idée que les hommes gouvernent le monde temporel, tandis que les femmes, au service des dieux, protègent spirituellement les hommes et la société. Autrement dit, il est devenu le fondement d'un système de double souveraineté, où les hommes dirigent la politique et les femmes, qui les protègent, président les cérémonies religieuses et reçoivent les conseils spirituels des oracles divins. Ce principe s'applique de l'échelle du village jusqu'au roi.
Histoire
Durant la période villageoise (IIIe-XIIe siècles), les utaki étaient vénérés par les Nicchu, et les Nigan (sœurs) présidaient les rituels, tandis que les Nicchu (frères) gouvernaient en se basant sur leurs oracles[3]. Cette relation entre les Nicchu et les Nigan correspond à la croyance Onarigami. Durant la période Aji (XIIe-XVe siècles), les sœurs des ajis ont commencé à être nommées noros, la relation entre les deux correspondant là aussi au schéma Onarigami[3]. Durant la période du royaume de Ryukyu (XVe au début du XVIIe siècle), les Kikoe Oogimi, qui présidaient les rituels, étaient choisis parmi les sœurs du roi[3]. Ainsi, la forme de double souveraineté politique/religieuse des îles Ryukyu a toujours été liée à la croyance Onarigami, à toutes les échelles[3].
Villages
Le village traditionnel d'Okinawa est appelé "makyo" (マキョ). Le dirigeant politique est sélectionné parmi les frères (ekeri) de la plus ancienne famille, lequel devient alors "Nicchu" (根人, ニーッチュ、ニッチュ). L'« ekeri no onari », c'est-à-dire la sœur du dirigeant, devient alors la dirigeante religieuse du makyo, nommée "Nigan" (根神, ニーガン), qui supervise les rituels. La sœur de l'aji, qui unifie plusieurs makyos et gouverne un territoire, devient une noro, qui dirige les rituels de ce territoire. Le dieu de l'utaki, le lieu sacré du makyo, devient la divinité protectrice du makyo et du Nicchu, la Nigan devenant une déesse vivante[8].
Royaume de Ryukyu
Le roi et la plus haute dignitaire noro, la Kikoe Oogime, sont également liés par une relation Ekeri-Onari. Ainsi, le concept du pouvoir protecteur spirituel d'Onarigami s'est étendu au sein du royaume, du frère aîné à la famille, de la famille au village, du village à la région, et de la région au royaume.
Cela constituait une structure absolue dans l'ancien royaume de Ryukyu. Selon une légende, le roi Shō Sen'i fut destitué par une prêtresse de haut rang et le fils de Shō En (Shō Shin) hérita du trône. On pense qu'à une certaine époque, les Noro, Onarigamis du roi, détenaient un pouvoir supérieur à celui-ci. Cependant, sous le règne du roi Shō Shin, la fonction de Kikoe-Oogime fut instituée et cette structure de pouvoir fut modifiée en faveur du roi.
Après l'invasion de Satsuma, l'ancienne théocratie fondée sur la croyance en Onarigami fut progressivement affaiblie et démantelée avec les réformes de modernisateurs tels que Tomohide Uji et Sai On.
Rituels
Lors du festival Izaiho (ja), une cérémonie a lieu au cours de laquelle les sœurs cadettes deviennent des déesses Onari. Avant le festival, le frère aîné offre à sa sœur cadette un tissu blanc destiné à la confection de vêtements et de sous-vêtements sacrés pour l'occasion. Le dernier jour du festival, la sœur cadette, coiffée d'une couronne de feuilles de lianes, entre dans la pièce et s'assoit sur une natte de paille, face à son frère, et ils échangent un bol de saké sacré. Une fois cette boisson terminée, une Noro, présente lors de la cérémonie, retire la couronne de feuilles de la tête de la sœur cadette et la remet à son frère aîné. Ainsi, la sœur devient une Onarigami, chargée de protéger son frère. Lorsqu'une femme n'a pas de frère aîné, un frère cadet ou un neveu peuvent jouer le rôle de l'ekeri.
Autres traditions
Selon une légende de Kafuniwan sur l'île de Kohama, dans l'archipel de Yaeyama, du chanvre était offert en offrande. La cadette tressait le chanvre tandis que l'aîné naviguait pour la livrer, et elle priait pour sa sécurité. Pendant qu'elle tressait le chanvre, la pluie tomba, imbibant les grains de riz et les détruisant. Furieux, l'aîné battit sa sœur, qui disparut alors. La famille subit ensuite de nombreux malheurs. L'esprit de la cadette apparut sur la côte est (où se trouvait le sanctuaire originel) et fut vénéré comme une déesse de la mer. Ce sanctuaire devint l'utaki et la divinité protectrice du village. Cette légende est importante car elle illustre comment la relation protectrice entre l'onari et l'ekeri peut se transformer en un sanctuaire protégeant tout un village[8].
Époque contemporaine
Durant la guerre du Pacifique, de nombreuses anecdotes circulaient à Okinawa concernant des hommes emportant sur le champ de bataille des cadeaux de leurs jeunes sœurs, comme talismans. Aujourd'hui encore, la croyance en Onarigami perdure au sein des villages, et les Nicchu et Nigan existent toujours. De plus, sur l'île de Kudaka, lieu sacré depuis la fondation du royaume, un proverbe affirme : « Les hommes sont des pêcheurs, et les femmes des prêtresses », et de nos jours encore, presque toutes les femmes mariées adultes exercent une forme ou une autre de prêtrise (Kaminchu).
Croyances fraternelles en dehors de Ryukyu
Yamataikoku
Sur les îles principales du Japon, on souligne parfois que l'association d'Himiko, qui détenait l'autorité religieuse, et de son jeune frère, qui régnait sur les affaires séculières et politiques, se rapproche de la croyance selon laquelle le pouvoir des sœurs protège leurs frères.
Amami
On peut observer dans l'ancienne Amami une société où religion et politique étaient unies, fondée sur la croyance au dieu Unari.
Notes et références
- ↑ (ja) 馬淵東一, 沖縄先島のオナリ神, 日本民俗学 (日本民俗学会),
- (ja) 横山邦治先生叙勲ならびに喜寿記念論文集編集委員会編, 日本のことばと文化 日本と中国の日本文化研究の接点 横山邦治先生叙勲ならびに喜寿記念論文集, 渓水社, , p. 604-618
- (ja) 屋嘉宗克, « 民俗学的琉歌の研究(4)(上)「おなり神信仰」を中心として », 沖縄国際大学文学部紀要 国文学篇, vol. 13, no 1, , p. 15-30 (lire en ligne)
- ↑ (ja) 神の文化史事典, 白水社,, , p. 158
- ↑ (ja) 谷川健一, 日本の神々, 岩波書店, , p. 221
- ↑ (ja) 大林太良, 世界の女性史2 未開社会の女 母権制の謎, 評論社, , p. 133
- ↑ (ja) 沖縄民俗辞典, 吉川弘文館, , p. 107
- (ja) 高野洋志, 沖縄の御嶽の信仰と女性の地位,
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