Orchestres dans les camps de concentration nazis

Orchestre de prisonniers du camp de concentration de Janowska à Lviv.

La présence d'orchestres dans les camps de concentration et les centres de mise à mort du Troisième Reich, incarnée par des orchestres de prisonniers, fait partie intégrante de la vie quotidienne. Pourtant, le rôle et la fonction de la musique dans ces lieux tragiques restent encore largement inexplorés. Pour certains détenus, la musique constitue une forme de résistance et un moyen de survie, tandis que pour les SS, elle est un instrument de mise au pas et d'humiliation, visant à instaurer un système carcéral sur le modèle militaire, à anéantir la volonté de vivre et à instiller la terreur parmi les prisonniers. De plus, ces performances servent à divertir les membres des SS, qui exigent que les orchestres jouent lors de visites de dignitaires nazis. Paradoxalement, les concerts des prisonniers contribuent également à dissimuler et à banaliser la réalité atroce de la vie dans le camp aux yeux des observateurs extérieurs.

Dans certains cas, les paroliers et compositeurs des camps ont réussi à transmettre un message de résistance face aux conditions inhumaines dans leurs chansons, comme en témoigne la célèbre chanson de Dachau et les hymnes de camps en général.

Rôle de la musique dans les camps

Le rôle de la musique et des orchestres dans les camps est empreint d'ambivalence. Chanter et jouer de la musique constituent une forme d'aide à la survie, mais cela n'est possible que si ces activités sont pratiquées de manière volontaire ou secrète par les prisonniers. Les SS répriment sévèrement toute expression musicale personnelle, sauf si elle est explicitement autorisée par l'administration du camp. Dans son ouvrage Frauenstimmen: Musiker erinnern an Ravensbrück, l'auteur Gabriele Knapp met en lumière la vie de plus de 140 femmes qui trouvent refuge dans la musique au sein du camp de Ravensbrück[source détournée][1]. Ces femmes parviennent à transcender les barrières linguistiques et culturelles[source détournée], créant ainsi un sentiment de communauté, d'identité et de dignité personnelle[2].

Les SS utilisent les orchestres de prisonniers et le chant comme des instruments de dégradation, visant à briser la volonté de vivre et à tourmenter les détenus[3][réf. à confirmer]. Chanter pendant les marches fait partie intégrante de l'exercice du pouvoir des dirigeants SS, tout comme la musique diffusée par les haut-parleurs. Les orchestres accompagnent également les exécutions, forçant les prisonniers à écouter. Le chant est également souvent imposé lors des trajets vers le travail forcé, pour permettre la marche synchronisée et éviter la communication entre les détenus. Dans de rares cas, il arriva qu'un orchestre doive jouer à l'arrivée d'un convoi pour éviter les mouvements de panique de la part de prisonniers destinés à être assassinés dans les chambres à gaz. Lors des visites de dignitaires, ces orchestres sont présents pour masquer la réalité des camps aux yeux des visiteurs étrangers, et les chants qui résonnent dans ces lieux créent une illusion de normalité pour ceux qui viennent d'arriver. De plus, les orchestres animent des événements organisés par les troupes SS. La mesure dans laquelle la musique est jouée devant les chambres à gaz pour couvrir les cris des victimes varie et reste en partie controversée. Les rôles et les fonctions des orchestres de prisonniers ont été étudiés en détail et révélés au grand public à l'occasion de l'exposition La musique dans les camps nazis au Mémorial de la Shoah du 20 avril 2023 au 25 février 2024 et dans le catalogue de l'exposition[4].

Camp de concentration d'Auschwitz

Le camp de concentration d'Auschwitz, avec ses nombreux camps satellites, abrite parfois jusqu'à six orchestres de prisonniers. Parmi eux se trouve un orchestre féminin, qui gagne en notoriété par rapport à ses homologues masculins, ainsi que quatre ou cinq orchestres d'hommes et, occasionnellement, un « orchestre tsigane ». Ces formations musicales ont pour obligation de jouer chaque matin à la sortie des prisonniers et chaque soir à leur retour dans les camps.

Orchestre des femmes

Anita Lasker-Wallfisch, violoncelliste rescapée, figure emblématique de l'orchestre des femmes à Auschwitz.

L'Orchestre des femmes d'Auschwitz-Birkenau est fondé par le commandant du camp, Josef Kramer. Ce projet bénéficie également du soutien de Maria Mandl, responsable des SS, qui appuie la construction d'une baraque spécialement aménagée, dotée d'un plancher en bois et d'un système de chauffage pour protéger les instruments de musique et les musiciens. Sa première fonction est d'accompagner le départ et le retour des Kommandos de travail : matin et soir, les musiciennes interprètent leurs morceaux à l'entrée du camp de concentration, accompagnant les colonnes de travail à leur arrivée et à leur départ. L'orchestre des femmes a également pour mission de se produire lors de concerts destinés aux SS, en particulier le dimanche. Parmi leurs auditeurs réguliers figurent Josef Mengele, passionné de musique classique, ainsi que Franz Kramer.

Les musiciennes malades bénéficient d'un traitement plus attentif que celui réservé aux autres détenues souffrantes[source détournée]. Parmi les membres notables de l'orchestre du camp figurent Anita Lasker-Wallfisch au violoncelle[5], Alma Rosé en tant que violoniste et cheffe de l'orchestre[6], Esther Béjarano à l'accordéon, et Fania Fénelon au piano et au chant[7]. L'histoire de cet orchestre féminin a inspiré de nombreux récits, se déclinant en romans, en documentaires, ainsi qu'en deux films réalisés en 1980 et 1992, sans oublier une adaptation en opéra[8].

Orchestre des hommes

En , un orchestre de prisonniers masculins s'établit dans le camp de concentration d'Auschwitz I, bien que les Juifs en soient initialement exclus[9]. Composé principalement de musiciens professionnels, cet orchestre représente une rare opportunité pour ses membres. En , alors que l'Armée rouge avance vers le camp, les détenus, y compris ceux de l'orchestre encore capables de marcher, sont transférés à l'intérieur du Reich. Au sein de l'orchestre masculin du camp de concentration d'Auschwitz I, Adam Kopyciński, compositeur et chef d'orchestre polonais, se distingue comme l'un des chefs d'orchestre. Plus tard, il devient chef invité de l'Orchestre philharmonique de Varsovie. Kopyciński affirme que les orchestres de prisonniers jouaient un rôle fondamental. Il déclare : « La musique nous offre une compréhension profonde de la vérité de la vie. Les aspirations du cœur humain trouvent refuge dans l'univers des sons. Par sa puissance et son caractère évocateur, la musique renforce chez les auditeurs ce qui est essentiel : leur véritable nature. La musique restaure le respect de soi de l'homme, si cruellement bafoué durant son existence dans les camps »[10].

Dans le camp des hommes d'Auschwitz-Birkenau, un orchestre est également en activité, avec les mêmes fonctions que les précédents. Il est tout d'abord dirigé par Franz Kopka puis par le compositeur franco-polonais Szymon Laks[11]. À Auschwitz-Birkenau comme ailleurs, l’orchestre sert la machine concentrationnaire et ne joue pas sur le chemin des chambres à gaz. Laks précise dans son témoignage : « Il nous arriva bien quelquefois de jouer sur notre podium au moment où des colonnes de condamnés marchaient, de l’autre côté des barbelés, vers les chambres à gaz, mais c’était purement fortuit, une simple coïncidence[12]. »

Centre d'extermination de Treblinka

En 1942, le musicien de jazz polonais Artur Gold est déporté au centre d'extermination de Treblinka[13]. Kurt Franz, directeur adjoint du camp, le repère à son arrivée avec son violon et le charge de former un orchestre de prisonniers pour les "Arbeitsjuden" (appelés "Sonderkommando" à Auschwitz-Birkenau), les Juifs employés au service de la machine de mort nazie. Cet ensemble, composé de dix musiciens maximum, peut organiser des répétitions sous la direction de Gold, en dehors des heures de travail. Oscar Strawczynski, évadé de Treblinka en août 1943, décrit cet orchestre du « camp I », où logeaient les Arbeitsjuden : « Treblinka était désormais muni d’un groupe de jazz et d’un orchestre dirigé par Artur Gold. L’orchestre rassemblait hommes et femmes. Un Juif tchèque écrivait les textes et Gold composait les mélodies. Sur ordre de "Lalke" [le SS Kurt Franz, alors commandant adjoint du camp], les ouvriers de l’atelier de couture confectionnèrent pour tous les musiciens des costumes blancs, aux revers et aux cols bleus. Treblinka put tout se permettre, même des pupitres laqués et décorés portant en grand l’inscription "Orchestre Gold" »[14].

L'orchestre est parfois contraint de jouer de la musique d'opérette à l'entrée du camp pour l'arrivée de certains convois, pour donner une impression de normalité et pour couvrir les cris de panique qui pouvaient retentir beaucoup plus loin, au niveau des chambres à gaz. Lors des appels du soir, il interprète des musiques de marche et des chansons folkloriques polonaises et allemandes. Pour les événements importants, l'orchestre doit jouer pour le personnel SS[4].

En 1943, l'orchestre des prisonniers de Treblinka devient un instrument de survie symbolique en se produisant lors de matchs de boxe, de spectacles et de représentations théâtrales au cœur même du camp d'extermination. Samuel Willenberg, survivant[15], témoigne : « la musique était un acte de résistance subtil. Les musiciens jouaient devant la fenêtre des Allemands pendant le déjeuner, après les appels, après les brutalités. Leur chant — notamment la chanson polonaise Góralu, cy ce ni źal... — visait à signaler l'existence d'une humanité résilient ». Les agriculteurs des environs entendaient ces mélodies, impressionnés par la qualité musicale, tandis que les Allemands criaient : « Plus fort ! ». Parmi ces musiciens, Edek, un jeune accordéoniste de 14 ans, arrivé avec son instrument, avait été trié près des chambres à gaz. Sur ordre de Kurt Franz, Artur Gold est contraint de composer la mélodie de Fester Tritt, l'hymne officieux du camp, que les prisonniers devaient chanter rituellement, au départ et au retour du travail et lors des appels du soir[16].

Centre d'extermination de Majdanek

En , à Majdanek, un orchestre, composé exclusivement de déportés juifs, est mobilisé pour jouer des berceuses en yiddish à un groupe de 200 juifs orphelins destinés à être exterminés, à l'entrée même des chambres à gaz, probablement dans le but d'essayer d'apaiser les enfants[17].

Camp de concentration de Dachau

Entrée des camps de concentration de Dachau.

En 1938, un orchestre de prisonniers est formé dans le camp de concentration de Dachau et en 1941, il est considéré comme un véritable Kommando (les SS créent le désignent comme « Kommando Lagermusik »). L'orchestre joue lors de concerts organisés notamment dans le bâtiment des douches collectives le week-end et lors d'événements associés à de la torture. Des chants, des chœurs et des œuvres spirituelles sont composés pour les services des prêtres emprisonnés. Herbert Zipper, chef d'orchestre, compositeur et professeur de musique autrichien, déporté à Dachau en , devient le créateur de l'hymne du camp, le Dachau lied, avec Jura Soyfer[18]. Il s'agit d'un chant de marche et de persévérance qui fait allusion aux conditions inhumaines du camp. Le slogan du portail d'entrée, « Le travail rend libre », est inclus dans le refrain par le parolier Soyfer. La chanson exprime la situation des détenus sans être explicitement critique. Les prisonniers n'ayant pas de matériel pour écrire, Zipper compose mentalement une mélodie sur le texte de Soyfer, qu'il enseigne à deux guitaristes et un violoniste parmi les prisonniers[19].

Camp de concentration de Börgermoor

En 1933, au camp de concentration de Börgermoor, où des opposants politiques sont forcés d'assécher des tourbières, émerge le Moorsoldatenlied[20] (« Le Chant des soldats de la tourbière », devenu en français Le Chant des marais). Cette chanson, fruit de la collaboration entre Johann Esser, mineur, et Wolfgang Langhoff, acteur, sur une musique de Rudi Goguel, devient un acte de résistance artistique. Le , lors de la représentation du « Zirkus Konzentrazani »[note 1], seize prisonniers, principalement d'anciens choristes ouvriers de Solingen, l'interprètent, rapidement rejoints par la voix collective des 1 000 détenus du camp. La chanson se propage rapidement, notamment par le biais de partitions illustrées réalisées à la demande des SS qui en envoient à leurs familles dans leurs courriers relatant leur vie dans la garnison[4]. En exil en Angleterre, Hanns Eisler découvre cet hymne par un ancien détenu et en fait un arrangement musical qui sera interprété par Ernst Busch. Son refrain final, empreint d'espoir (« Alors les soldats de la tourbière n'iront plus avec leur bêche dans la tourbière ») devient un symbole de résilience et de résistance face à l'oppression nazie[21].

Notes et références

Notes

  1. ↑ Qu’on pourrait traduire en français « Cirque Concentrasani » : nom inspiré du cirque allemand Sarrasani (de), très populaire à l’époque.

Références

  1. ↑ (en) Guido Fackler, « Music in Concentration Camps 1933–1945 », Témoigner. Entre histoire et mémoire. Revue pluridisciplinaire de la Fondation Auschwitz, no 124,‎ , p. 60–83 (ISSN 2031-4183, DOI 10.4000/temoigner.5732, lire en ligne, consulté le ).
  2. ↑ Renate Overbeck, « Les chansons de résistance dans les camps de concentration », Chroniques allemandes, vol. 10, no 1,‎ , p. 165–178 (ISSN 1167-4733, DOI 10.3406/chral.2003.1873, lire en ligne, consulté le ).
  3. ↑ K. Kohler, « The Women's Orchestra and Music in Auschwitz-Birkenau: A Qualitative Study on Nazi Manipulation », World Academy of Science, Engineering and Technology, International Journal of Humanities and Social Sciences,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  4. Élise Petit, La musique dans les camps nazis: Cataloque d'exposition, Paris, Mémorial de la Shoah, 20 avril 2023-25 février 2024, Paris, Mémorial de la Shoah, (ISBN 978-2-916966-93-9)
  5. ↑ (en-GB) Hollie Richardson, Graeme Virtue, Phil Harrison et Ellen E. Jones, « TV tonight: the last survivor of the Auschwitz women’s orchestra », The Guardian,‎ (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le ).
  6. ↑ (en) Kellie Dubel Brown, « Remembering Alma Rosé and the Women's Orchestra at Auschwitz », American String Teacher, vol. 59, no 4,‎ , p. 50–54 (ISSN 0003-1313, DOI 10.1177/000313130905900409, lire en ligne, consulté le ).
  7. ↑ (en) Susan Eischeid, « The Truth About Fania Fénelon and the Women’s Orchestra of Auschwitz-Birkenau », dans The Truth about Fania Fénelon and the Women’s Orchestra of Auschwitz-Birkenau, Springer International Publishing, , 1–4 p. (ISBN 978-3-319-31038-1, DOI 10.1007/978-3-319-31038-1_1?sid=semanticscholar, lire en ligne).
  8. ↑ « Opéra. “La Passagère” fait de nouveau entendre la musique des camps », sur Courrier international, (consulté le ).
  9. ↑ (en) Patricia Hall, « Irony and Identity: Music Manuscripts from the Auschwitz-Birkenau State Museum », Music and Politics, vol. 15, no 1,‎ (ISSN 1938-7687, DOI 10.3998/mp.9460447.0015.101, lire en ligne, consulté le ).
  10. ↑ Kevin P. Spicer, « Not und Bedrängnis: Als Jesuit in Auschwitz und Dachau; Lagertagebuch, written by Adam Kozłowiecki, S.J. », Journal of Jesuit Studies, vol. 4, no 3,‎ , p. 544–547 (ISSN 2214-1324 et 2214-1332, DOI 10.1163/22141332-00403007-19, lire en ligne, consulté le ).
  11. ↑ Kinga Krzymowska-Szacoń, « Voice from the Wound: Selected Post-War Works by Szymon Laks as a Composer’s Path to Resilience », Roczniki Humanistyczne, vol. 72, no 12,‎ , p. 55–69 (ISSN 2544-5200 et 0035-7707, DOI 10.18290/rh247212.4, lire en ligne, consulté le ).
  12. ↑ Szymon Laks, Mélodies d'Auschwitz, Paris, Les Éditions du Cerf, (ISBN 978-2-204-12946-6), p. 187
  13. ↑ « Holocaust Historical Society • Artur Gold », sur www.holocausthistoricalsociety.org.uk (consulté le ).
  14. ↑ « Témoignage d’Oscar Strawczynski, rescapé de Treblinka », Revue d’Histoire de la Shoah, vol. 196, no 1,‎ , p. 239–284 (ISSN 2111-885X, DOI 10.3917/rhsho.196.0239, lire en ligne, consulté le )
  15. ↑ (en-GB) « Last Treblinka death camp survivor Samuel Willenberg dies », BBC News,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  16. ↑ (en) Witold Chrostowski, Extermination Camp Treblinka, Vallentine Mitchell, (ISBN 978-0-85303-456-8), p. 51.
  17. ↑ « Les orchestres juifs dans les camps nazis de la Shoah: « On peut parler de sadisme musical » », sur le site officiel de Yad Vashem.
  18. ↑ (en) « Herbert Zipper’s “Dachau Lied” » (consulté le ).
  19. ↑ Renate Overbeck, « Les chansons de résistance dans les camps de concentration », Chroniques allemandes, vol. 10, no 1,‎ , p. 165–178 (DOI 10.3406/chral.2003.1873, lire en ligne, consulté le ).
  20. ↑ « Le Börgermoorlied ou Chant des Marais ♫ », sur holocaustmusic.ort.org (consulté le ).
  21. ↑ Élise Petit, « “Le Chant des Marais” : Histoire et parcours international d’un hymne concentrationnaire universel », Témoigner. Entre histoire et mémoire. Revue pluridisciplinaire de la Fondation Auschwitz, no 129,‎ , p. 101–111 (ISSN 2031-4183, DOI 10.4000/temoigner.8660, lire en ligne, consulté le ).
  • icône décorative Portail du nazisme
  • icône décorative Portail de la Shoah
  • icône décorative Portail de l’Allemagne
  • icône décorative Portail de la musique
  • icône décorative Portail de la Seconde Guerre mondiale
  • icône décorative Portail du judaïsme