Phylomythologie

Phylomythologie
Exemple d'arbre phylomythologique : parentés entre des mythes sur le chien issus de 22 aires culturelles (Julien d'Huy, 2015).
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La phylomythologie, ou phylogénie des mythes, est une branche de la mythologie comparée utilisant des méthodes statistiques empruntées à la phylogénie pour reconstituer l'évolution et la diffusion des mythes au cours du temps.

Principe

La phylomythologie est fondée sur l'idée que les mythes évoluent de façon arborescente : chaque version d'un récit dérive d'une version plus ancienne et engendre elle-même de nouvelles versions, l'ensemble de ces relations pouvant être décrit sous la forme d'un arbre de parenté[1]. Le principe de la méthode est de reconstruire ces arbres à l'aide d'outils statistiques issus de la phylogénie[2].

La première étape consiste à découper chaque version du récit étudié en unités fondamentales, appelées mythèmes[3] ou motifs : il s'agit des plus petites unités de sens indivisibles qui composent la trame narrative[4]. Ces mythèmes sont ordonnés en un tableau indiquant leur présence ou leur absence dans chaque version[1]. Divers algorithmes de regroupement, fondés entre autres sur des méthodes de maximum de parcimonie, de probabilité maximale ou d'inférence bayésienne[5], sont alors à même de construire des arbres de parenté sur la base de ces tableaux : les racines de l'arbre correspondent aux mythèmes de base, que l'on retrouve plus ou moins présents ou transformés au fil des embranchements — qui correspondent aux différentes versions dérivées[1]. À chaque embranchement, la probabilité que tel ou tel mythème ait existé dans la version correspondante est calculée[2].

Il est dès lors possible de reconstituer les principaux éléments du mythe à la racine de l'arbre[1], dit proto-récit, et l'histoire de sa diffusion et de son évolution au fil des millénaires. Ces résultats sont ensuite étayés par comparaison avec les cartes de répartition des différentes versions (aréologie) et par multiplication des méthodes de reconstruction. La diffusion reconstituée du mythe est à mettre en regard de l'histoire des migrations humaines, telle qu'elle est notamment retracée par la génétique des populations[5] : des hypothèses sur ces mouvements de population préhistoriques, dont il est raisonnable de supposer qu'elles ont apporté leurs mythes avec eux et les ont fait évoluer par contact avec d'autres populations, peuvent ainsi être formulées[1]. Des liens ont également été avancés entre les proto-récits obtenus et certaines figurations laissées par les artistes de la préhistoire, notamment les animaux représentés sur les parois des grottes[3],[5].

Histoire

Si Aristote écrit dès le IVe siècle av. J.-C. que « les mythes fonctionnent comme des êtres animés », ce n'est que dans les années 1980 que les mythologues s'approprient les outils de classification phylogénétique issus de la biologie. L'anthropologue Thomas Abler, de l'université de Waterloo, a alors l'idée de modéliser les motifs partagés par plusieurs mythes iroquois sous la forme d'un arbre de parenté, qui reste néanmoins rudimentaire. À la même époque, l'ethnolinguiste japonais Jun'ichi Oda (ja), qui étudie les fabliaux du Moyen Âge occidental, retravaille un programme bio-informatique conçu pour analyser la traduction génétique et l'applique à la classification des fabliaux. Ses résultats sont publiés dans un mémoire en langue japonaise, ce qui en limite la diffusion[2].

C'est en 2012 que la phylogénie des mythes apparaît sous sa forme contemporaine, avec les travaux du chercheur français Julien d'Huy. Sa motivation première est de comprendre les images rupestres créées par les artistes de la préhistoire[2], qu'il étudie alors au Sahara et en Europe. Il a l'intuition que la reconstruction des mythes qui structuraient l'imaginaire de ces artistes jetterait un nouvel éclairage sur ces représentations[3]. S'inspirant pour ce faire des emprunts déjà effectués à la phylogénétique par d'autres disciplines — archéologie, linguistique, étude des manuscrits… —, il en mobilise les méthodes statistiques sur 24 versions du mythe de Polyphème, collectées au XIXe siècle. Il établit ainsi un arbre de parenté qui en démontre l'origine paléolithique et en retrace la diffusion[2].

Durant les années suivantes, cette approche, que Julien d'Huy baptise phylomythologie, est systématisée à grande échelle grâce aux immenses volumes de données mythologiques collectés au fil des décennies, en particulier la base de données mythologiques du chercheur russe Iouri Berezkine[4],[6],[7]. Julien d'Huy applique ainsi la méthode phylomythologique, qu'il théorise en 2020 dans son ouvrage Cosmogonies : la préhistoire des mythes[3],[6], à de nombreux thèmes, dont la création du monde[2] ou la vie après la mort[4],[6]. Initialement sceptique, ses pairs reconnaissent progressivement l'intérêt de cette démarche[4].

Limites

En tant que méthode algorithmique, la phylomythologie est soumise à une part d'arbitraire[5],[7]. Ainsi, pour se prêter à l'analyse phylogénétique, les mythes doivent être classés par type et aire culturelle, puis découpés en motifs, ce qui relève de choix subjectifs. De même, le nombre de versions considérées, l'enracinement des arbres de parenté et les réglages des algorithmes utilisés ne reposent pas sur des critères absolus, mais sur le jugement de l'analyste. Par conséquent, les résultats obtenus doivent être considérés comme des hypothèses de travail, à valider par d'autres éléments[7].

Cette validation n'est pas immédiate. En effet, comme le signale Jun'ichi Oda, la phylomythologie repose tout entière sur un présupposé non prouvé formellement, à savoir la capacité des modèles développés pour la biologie à décrire l'évolution des récits. En effet, ceux-ci se transforment au fil des générations, non seulement par dérivation de récits antérieurs, mais aussi, contrairement aux espèces vivantes, par emprunts à d'autres récits, traditions ou peuples[2], phénomène que l'utilisation de réseaux plutôt que d'arbres de parenté ne suffit pas à modéliser parfaitement[8]. Pour pallier cette difficulté, chaque résultat doit être consolidé en variant les méthodes et les bases de données utilisées[2],[5], ce qui n'est pas sans présenter des incertitudes liées à la traduction — donc l'interprétation[1] — de récits dans de multiples langues[2], généralement occidentales[1].

Cette consolidation doit aussi être menée sur la base d'éléments extérieurs aux récits étudiés. Cependant, là où les biologistes disposent de gènes et de fossiles pour étayer leurs hypothèses, les mythologues n'ont que peu de traces concrètes auxquelles confronter leurs résultats. L'anthropologue Wiktor Stoczkowski souligne ainsi que l'art rupestre, convoqué par Julien d'Huy à l'appui de certaines de ses reconstructions, est diversement interprétable et n'offre aucune preuve définitive de la validité d'un proto-récit supposé, même s'il est raisonnable de supposer qu'il reflète la mythologie de ses créateurs. Stoczkowski estime en revanche plus convaincante la corrélation entre la diffusion de motifs mythologiques et certaines particularités génétiques témoignant de migrations humaines passées[9], même si Bernard Sergent rappelle que les mythes peuvent aussi se transmettre entre populations non apparentées[2]. Pour l'anthropologue Laurent Sébastien Fournier, « cette vision ne satisfera pas les chercheurs qui considèrent que les mythes sont avant tout appris dans des parcours de vie individuels, en fonction de déterminations sociales et culturelles très spécifiques »[5].

Notes et références

  1. Georges A. Bertrand, « À la recherche de l'origine des mythes », Acta fabula, vol. 22, no 3,‎ (DOI 10.58282/acta.13490)
  2. Viviane Thivent, « La généalogie des mythes », Sciences et Avenir, hors-série,‎ , p. 52-55
  3. Bernadette Arnaud, « Remonter jusqu'à la préhistoire des mythes… c'est possible ! », sur Sciences et Avenir, (consulté le )
  4. Lise Gougis, « Le premier mythe de l'au-delà : comment l'humain a pris conscience de sa mortalité », sur Science et Vie, (consulté le )
  5. Laurent Sébastien Fournier, « Julien D'HUY, Cosmogonies : la préhistoire des mythes », Ethnologie française, vol. 51, no 3,‎ , p. 715-717 (DOI 10.3917/ethn.213.0715)
  6. Jean-François Dortier, « Questions sur les religions premières », Sciences humaines, no 35,‎ (DOI 10.3917/sh.hs31.0078 Accès payant)
  7. Stoczkowski 2022, p. 188.
  8. d'Huy 2025, p. 222.
  9. Stoczkowski 2022, p. 189.

Voir aussi

Bibliographie

  • Julien d'Huy (préf. Jean-Loïc Le Quellec), Cosmogonies : La Préhistoire des mythes, La Découverte, coll. « Sciences sociales du vivant », , 384 p. (ISBN 9782348059667, présentation en ligne)
  • (en) Julien d'Huy, Jean-Loïc Le Quellec, Marc Thuillard, Yuri E. Berezkin, Patrice Lajoye et Jun'ichi Oda, « Little Statisticians in the Forest of Tales : Towards a New Comparative Mythology », Fabula, vol. 64, nos 1-2,‎ , p. 44-63 (DOI 10.1515/fabula-2023-0013, lire en ligne)
  • (en) Julien d'Huy, chap. 9 « Why Folktales Have “Node” Limits », dans Marc Thuillard (dir.), Probing the Past With Data Analytics and AI, World Scientific, (ISBN 978-981-98-0736-9, DOI 10.1142/14163 Accès payant), p. 221-237
  • Wiktor Stoczkowski, « Pouvons-nous connaître la mythologie paléolithique ? », Anthropos, vol. 117, no 1,‎ , p. 190 (JSTOR 27297476, lire en ligne)
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