Pietà de Villeneuve-lès-Avignon

| Artiste |
attribué à Enguerrand Quarton |
|---|---|
| Date |
entre 1455 et 1460 |
| Type |
Panneau d'un retable |
| Technique |
Tempera sur panneau de bois de noyer |
| Dimensions (H × L) |
163 × 218 cm |
| Propriétaire | |
| No d’inventaire |
RF 1569 |
| Localisation |
Musée du Louvre, Paris (France) |
| Inscriptions |
Ô VOS OMNES QUI TRANSITIS PER VIAN (M) ATTENDITE ET VIDETE SI EST DOLOR SICUT DOLOR MEUS JOHANNES EVANGELISTA VIRGO MATER |
| Protection |
Objet classé monument historique (d) |
La Pietà de Villeneuve-lès-Avignon (ou Pietà d'Avignon) est un panneau peint au XVe siècle, attribué à Enguerrand Quarton et actuellement conservé au musée du Louvre.
Historique
La localisation d'origine du panneau est inconnue. Il est découvert en par Prosper Mérimée qui occupe alors la fonction d'inspecteur général des Monuments historiques, dans la Collégiale Notre-Dame de Villeneuve-lès-Avignon. On ne sait cependant si l’œuvre était déjà avant la Révolution de 1789 ou si elle a été apportée après, lorsque les biens de l’Église ont été redistribués. On lui prête alors une possible origine à la Chartreuse Notre-Dame-du-Val-de-Bénédiction de Villeneuve. La Pietà est exposée au musée de Villeneuve ouvert en dans l’ancien hospice[1],[2].
Elle est envoyée à l’exposition des Primitifs Français au Musée du Louvre d’avril à , aux côtés d'une autre œuvre villeneuvoise Le Couronnement de la Vierge d'Enguerrand Quarton. Cette exposition de très grande ampleur réunit, entre autres, des chefs d’œuvre de Jean Fouquet, Barthélémy d’Eyck ou encore Nicolas Froment. Elle met ainsi en lumière ces peintres jusqu’alors oubliés et relance les recherches sur cette période de l'histoire de l'art. La Piéta est très remarquée par le public mais également par la Société des Amis du Louvre, qui entreprend alors de longues négociations avec la commune de Villeneuve pour acquérir la Piéta et le Couronnement. Devant la somme élevée demandée par la commune, la Société ne choisit qu’un tableau, la Piéta. Les deux partis s'accordent sur la somme de 60 000 francs et l’envoi d’une copie. Le panneau entre dans les collections du Louvre en et sa copie rejoint le musée de Villeneuve en , puis la Collégiale en [1],[2].
Attribution
Si Prosper Mérimée attribue ce tableau à Giovanni Bellini, d’autres historiens l’attribuent à Jean Fouquet, à Paul Véronèse ; le catalogue du musée de Villeneuve, en , l’attribue à un peintre de l’école vénitienne[1],[2].
Après son exposition en , les querelles d'attribution reprennent de plus belle et certains, comme Georges Hulin de Loo ou Henri Bouchot, qui y voient une école espagnole (Bartolomé Bermejo et Nuno Gonçalvès). Le tableau acquiert alors le statut de chef d’œuvre universel de l’art et les attributions se recentrent sur les noms de peintres qui ressortent des dépouillements des archives notariales de Provence : Jean Changenet, Pierre Villate, Enguerrand Quarton, Froment. Progressivement, il apparaît acquis que la Piéta a été peinte en Provence avant . La composition se retrouve dans d’autres peintures de la région dont la Piéta de Tarascon (1457) où l’on voit repris le geste unique de saint Jean ôtant la couronne d’épines[1].
Charles Sterling, en 1938, crée le terme de « maître de la Pietà d'Avignon » mais à regret, dit-il alors, car il s'agit selon lui d'un simple « nom de nécessité ». La même année, un certain Marignane[3] attribue la paternité du panneau au peintre Enguerrand Charonton, plus connu sous l'orthographe Enguerrand Quarton mais en se basant sur les résultats de la pseudo-science radiésthésique. En 1959, Sterling démontre cette attribution en se basant sur la typologie de la disposition des mains, des visages, des plis ou la structure des rochers, en comparaison avec les deux tableaux assurément de la main de Quarton, La Vierge de miséricorde de la famille Cadard et Le Couronnement de la vierge[1],[4]. Il étaye sa démonstration par des rapprochements de détail portant sur la morphologie des visages, la structure des rochers, les cassures des plis, la présence de grands revers d’un blanc éclatant, qu’il peut matérialiser visuellement dans sa monographie sur l’artiste parue en 1983. Surtout, il souligne la récurrence, à travers quatre grands retables, d’une même composition faite d'une « triade de grandes figures dont les deux latérales sont inclinées vers le personnage central ». La production enluminée de Quarton, révélée en , autorise désormais de nouvelles comparaisons : le Christ en croix longiligne, à la taille étranglée, du Missel de Jean des Martins appartient à la même famille que celui qui repose sur les genoux de la Vierge dans le tableau du Louvre[2].
La plupart des historiens de l'art s'accordent désormais à y voir Enguerrand Quarton, seuls Albert Châtelet[5] et Jacques Thuillier[6] lui refusent encore la paternité de la Pietà.
Les personnages

À gauche du tableau figure le donateur, c'est-à-dire celui qui a commandé l’œuvre et qui l’a payée afin de la donner à un établissement religieux.
La scène religieuse à proprement parler comporte quatre personnages. A droite du donateur, Jean l’évangéliste, l’un des douze apôtres, puis la vierge Marie, Marie-Madelaine et au centre le Christ. Les têtes des trois premiers sont entourées d'auréoles où sont inscrits, en latin, leurs noms.
Commande
Le Couronnement de la Vierge semble créé pour la Chartreuse de Villeneuve. Des ressemblances entre l’orant de la Pietà et le portrait de Jean de Montagny, commanditaire du Couronnement ont conduit à penser que la Piéta pouvait provenir de la chartreuse, bien qu'elle ne figure sur aucun de ses inventaires. Pourrait-elle alors avoir été faite pour la Collégiale ? C’est cette hypothèse que proposent les plus récents travaux s’appuyant sur plusieurs éléments :
- le cadre du tableau et le support qui le surmontait reprennent exactement les dimensions et les espacements des nervures de la grande fenêtre occidentale de la Collégiale qui fait face au maître-autel, comme si l’on avait voulu harmoniser le tableau avec l’architecture préexistante de l’édifice ;
- une visite pastorale de la Collégiale le décrit le retable du maître-autel comme « tableau fort vieux, fort dévot et bien peint », trois qualificatifs qui pourraient s’appliquer à la Piéta dans le contexte de l'époque ;
- enfin, si l’on oublie le terme italien de Piéta donné à ce tableau par les historiens du XIXe siècle pour lui donner le nom français de Notre-Dame de Pitié, on est en accord avec le vocable de la Collégiale dédiée à Notre-Dame. L’orant non identifié vêtu de l’habit de chœur des chanoines pourrait être le doyen du Chapitre, commanditaire de l’œuvre. Tout comme le pape Innocent VI n’est pas représenté sur le Couronnement de la Vierge, retable de la chapelle funéraire à la chartreuse, le cardinal Arnaud de Via ne serait pas représenté sur le retable de la Collégiale qu’il a fondée et où il repose. L’orant figure ici en survivance du fondateur. On se demande alors si l’inscription gravée sur le tableau n’est pas un jeu de mots avec le nom du fondateur : « O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus » (« Ô vous tous qui passez par là, faites attention et voyez s'il existe une douleur semblable à la mienne. »). Les deux œuvres villeneuvoises d’Enguerrand Quarton, l’une face au tombeau d’Innocent VI, l’autre face à celui d'Arnaud de Via, servaient des commémorations des bienfaiteurs de l’Église et de la papauté avignonnaise.
En , les chanoines commandent un nouvel aménagement du chœur de la Collégiale : voûtes, retables, maître-autel de marbres polychromes, le goût n’est plus aux retables gothiques, le vieux retable avec son retable haut alors est remonté sans une des chapelles latérales de la Collégiale[1].
Postérité
Suite à l'exposition des primitifs français du musée du Louvre, l’admiration suscitée par sa présentation au pavillon de Marsan ne s’est jamais démentie : citons-en pour preuve les multiples copies réalisées par des artistes de renom (Piet Mondrian, Oscar Lüthy, Alberto Giacometti) impressionnés par la force spirituelle de l’image, la rigueur de sa construction, son dessin tour à tour flexible et aigu[2].
Le tableau fait partie des « 105 œuvres décisives de la peinture occidentale » constituant le musée imaginaire de Michel Butor[7].
Notes et références
- Médiation à la collégiale de Villeneuve-lès-Avignon, Office de Tourisme de Villeneuve-lès-Avignon
- Aggy Lerolle et Dominique Thiébaut, Dossier de presse exposition "Primitifs français. Découvertes et redécouvertes.", Paris, Musée du Louvre, , 18 p. (lire en ligne), p. 15
- ↑ M. Marignane, Le maître de la Pietà de Villeneuve, de l'Annonciation d'Aix révélé, Enguerrand Charonton éditions J.Povolozky, 1938.
- ↑ Charles Sterling, Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France 1959, Paris, (lire en ligne), « L'auteur de la « Pietà » d'Avignon : Enguerrand Quarton (Charreton) », p. 213-223
- ↑ Albert Châtelet et Roland Recht, Le Monde Gothique. Automne et renouveau. 1380-1500., Gallimard, , 478 p. (ISBN 2070111458), p. 372
- ↑ Jacques Tullier, Histoire de l'art, Flammarion, , 640 p. (ISBN 2081227762), p. 267
- ↑ Michel Butor, Le Musée imaginaire de Michel Butor : 105 œuvres décisives de la peinture occidentale, Paris, Flammarion, , 368 p. (ISBN 978-2-08-145075-2), p. 72-75.
Annexes
Bibliographie
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
- Henri Bouchot, Les Primitifs français, Paris,
- Charles Sterling, Enguerrand Quarton. Le peintre de la Pietà d'Avignon, Paris, Réunion des musées nationaux, , 221 p. (ISBN 978-2-7118-0229-6)
- Michel Laclotte et Dominique Thiébaut, L'École d'Avignon, Flammarion,
- Dominique Thiébaut (dir.), Primitifs français. Découvertes et redécouvertes : Exposition au musée du Louvre du 27 février au 17 mai 2004, Paris, RMN, , 192 p. (ISBN 2-7118-4771-3), p. 114-115
- Yves Bottineau-Fuchs, Peindre en France au XVe siècle, Arles, Actes Sud, , 330 p. (ISBN 2-7427-6234-5), p. 159-163
Liens externes
- Ressources relatives aux beaux-arts :
- Portail de la peinture
- Portail du christianisme
- Portail d'Avignon
- Portail du musée du Louvre