Poupée de l'amitié

Les poupées de l'amitié 友情人形 (yūjō ningyō) Friendship Dolls, poupées ambassadrices japonaises, ou poupées aux yeux bleus (青い目の人形, aoi me no ningyō), sont des poupées échangées entre le Japon et les États-Unis en 1927. Elles visent à améliorer les relations entre les États-Unis et le Japon, mises à mal par la loi sur l'immigration de 1924 qui interdisait l'immigration des Asiatiques de l'Est aux États-Unis et avait engendré des mouvements d'exclusion anti-japonais en Californie et dans d'autres régions du pays[1]. Ces poupées sont destinées à encourager les enfants à nouer des amitiés avec les enfants de l'autre pays, plutôt qu'à initier des changements politiques ou juridiques concrets[1].
Réalisation du projet
Sidney Gulick, ancien missionnaire, a séjourné au Japon entre 1888 et 1913. Connaissant l'importance des poupées dans la culture japonaise, il met en place un programme d'envoi de poupées des États-Unis aux enfants japonais afin de promouvoir la bonne entente entre les deux pays[2]. Gulick contribue à la création du Comité pour l'amitié mondiale entre les enfants (Committee on World Friendship Among Children, CWFC)[3], placé sous la tutelle du Conseil fédéral des Églises du Christ en Amérique et de la Commission pour la justice et la bonne volonté internationales[1].
En 1927, le premier projet du groupe consiste à organiser l'envoi de 12 739 poupées de l'amitié, également connues sous le nom de poupées américaines aux yeux bleus, au Japon afin de transmettre aux enfants américains des sentiments d'amitié et de bienveillance envers le peuple japonais. Le Comité pour l'amitié mondiale entre les enfants, Gulick et l'homme d'affaires japonais, le vicomte Eiichi Shibusawa, travaillent ensemble à ce projet. Les poupées américaines arrivent à Yokohama à temps pour Hinamatsuri, la fête annuelle japonaise des poupées, en [3],[4]. Elles sont accueillies favorablement, un groupe de poupées étant même reçu en audience par l'empereur du Japon[3]. Certaines d'entre elles sont exposées dans des grands magasins[5]. Selon une source, les poupées popularisent une chanson pour enfants intitulée « La poupée aux yeux bleus (青い眼の人形) »[6]. Les poupées sont distribuées dans les écoles maternelles et primaires du Japon et des territoires occupés[4]. Un peu moins de 100 poupées sont envoyées à Formose et réparties entre les écoles primaires et maternelles, où la ségrégation ethnique est de mise.
Le projet cible les enfants en raison de leur image de messagers de paix. Gulick pensait également qu'une meilleure compréhension des différentes cultures dès le plus jeune âge pouvait prévenir les frictions engendrées par les préjugés culturels. Ce point de vue se reflète dans le rapport « Poupée de l'amitié » du Comité pour l'amitié mondiale entre les enfants, qui affirme que l'éducation est le seul moyen d'instaurer une paix mondiale durable[1].
Shibusawa lance une collecte d'argent au Japon en remerciement de ce don, bien que Gulick et le Comité lui aient indiqué ne pas s'attendre à une telle initiative[3]. Le Comité pour l'amitié internationale entre enfants au Japon est créé pour superviser le projet[7]. Des fabricants de poupées japonais sont chargés de produire 58 poupées de l'amitié, chacune représentant l'une des 47 préfectures, quatre territoires et six grandes villes, ainsi qu'une poupée « nationale »[3],[8].
Les poupées arrivent à San Francisco en [3], et des groupes de poupées sont ensuite présentés lors d'une tournée nationale dans 479 villes par Gulick et le Comité[3],[9]. Par la suite, elles sont envoyées à des bibliothèques et des musées à travers les États-Unis, chaque État (48 à l'époque) recevant au moins une poupée[3]. Les parents et les enseignants américains sont invités à participer à cet échange de poupées, présenté comme un événement éducatif bénéfique pour faire découvrir aux enfants américains le Hinamatsuri et les valeurs culturelles japonaises[1].
Les poupées américaines
Les poupées de l’amitié sont des poupées American Composition Dolls, très populaires à l'époque. Elles sont pour la plupart fabriquées par trois sociétés : Averill Manufacturing Co., Effanbee et EI Horsman & Co.
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La CWFC demande que les poupées données soient « d'un prix aussi modéré que leur qualité le permette ; avec un visage, des bras et des jambes en matériau incassable ; des articulations et une perruque cousues à la main ; des yeux qui s'ouvrent et se ferment ; et une voix qui prononce clairement « Maman » »[10]. La plupart ont les cheveux blonds et les yeux bleus, ce qui leur vaut le surnom de « poupées américaines aux yeux bleus »[3]. La CWFC suggère dans ses documents que les poupées « ressemblent à de jolies petites filles américaines typiques », ce qui « laisse entendre indirectement qu'elles doivent être blanches »[7]. Le comité décide explicitement de ne pas envoyer de « poupées de couleur » sous le prétexte de ne pas « offenser le Japon »[5]. Certaines poupées sont données avec des vêtements faits main, reflétant parfois la région d'origine, en réponse aux demandes de la CWFC que les poupées soient « habillées avec soin dans les moindres détails » [3],[7]. Elles font environ 30 cm de hauteur, et possèdent des membres mobiles et un torse rempli de coton[1].
La CWFC met sur pied un « Bureau de voyage des poupées » pour gérer les poupées données ; il est supervisé par Rosalie Ashton, membre de la CWFC[10].
Les poupées sont offertes par des églises, des écoles et des groupes de scouts de tout le pays. Chaque poupée est accompagnée d'un message indiquant son nom, l’identité des donateurs et l'adresse pour la lettre de remerciement[6],[7]. Des fêtes d'adieu sont organisées pour les poupées, qui ont reçu des « passeports » à 1 centime et des « billets de train et de bateau » à 99 centimes[7],[1]. Il a été suggéré que les filles se chargent du choix des poupées et de la confection de leurs vêtements, tandis que les garçons s'occuperaient des ventes et de la billetterie. Les poupées sont également accompagnées d'un poème de Robert Underwood Johnson, intitulé « Amis de l'autre côté de la mer », écrit à la demande de la CWFC.
Au total, 22 379 poupées sont collectées dans 47 des 48 États américains, dont 11 975 sont envoyées au Japon, selon les documents historiques d’Eiichi Shibusawa[1]. D’autres sources font état de 12 739 poupées envoyées[6].
Durant la Seconde Guerre mondiale, de nombreuses poupées sont volontairement et violemment détruites, mais certaines sont sauvées par des particuliers[6],[1]. En 2002, seules 233 poupées de fabrication américaine ont été retrouvées[6]. En 2016, Alan Scott Pate écrit qu'on en aurait retrouvé un peu moins de 400[11],[5].
Les poupées japonaises

Les poupées japonaises font environ 80 cm de haut ; elles sont vêtues d'un kimono en soie teint selon la technique yuzen, orné d'un blason familial et de manches de style furisode, et parées d'accessoires de « trousseau de mariée »[3],[12]. Chaque poupée présente des traits du visage sculptés de manière unique, réalisés en gofun[3],[13].
La majorité des poupées (51 sur 58) sont fabriquées par la société Yoshitoku de Tokyo[3] ; elles représentent les 51 préfectures et colonies du Japon[12]. Elles sont composées d'une armature en bois partiellement recouverte de tissu[12], de cheveux humains, d'yeux en verre, de jambes articulées et d'un mécanisme leur permettant de dire « maman » lorsqu'on les presse[3]. Le nom des artistes ayant réalisé chaque poupée est indiqué sur une étiquette au dos de celle-ci[3].

Les sept poupées restantes, représentant six villes japonaises et la maison impériale, sont fabriquées par la société Ohki Heizo (Maruhei) à Kyoto[12],[14]. Elles sont en bois avec des articulations à tenons aux jambes permettant le mouvement[12].
Comme pour les poupées fabriquées aux États-Unis, les poupées japonaises sont envoyées avec des passeports, des billets de bateau à vapeur et des lettres écrites par des enfants[6].
Au fil des ans, quelques poupées sont perdues ou disparaissent, mais beaucoup sont encore exposées aujourd'hui. Sur les 58 poupées originales, 47 ont survécu[11]. Certaines, cependant, peuvent ne pas être présentées sous leur nom d'origine en raison d'erreurs de transport[3],[1],[15]. Jusqu'à 25 de ces poupées pourraient actuellement être identifiées sous un nom différents de celui qui leur avait été attribué à l'origine[16].
Quelques poupées japonaises supplémentaires sont envoyées séparément à la suite de l'accueil positif des 58 poupées originales. Au moins deux d'entre elles, Miss Okazaki et Miss Fukue Atsumi, ont été identifiées[1].
Postérité
Denny Gulick, petit-fils de Sidney, a tenté de relancer l'idée d'échange de poupées[1].
Certaines poupées japonaises ont été restaurées au Japon, ce qui a relancé, à petite échelle, les échanges originaux[5].
En 2012, le romancier américain Kirby Larson publie un roman intitulé The Friendship Doll, qui suit Miss Kanagawa lors de sa tournée à travers les États-Unis[1].
Notes et références
- (ja) Hiroaki Koresawa, 青い目の人形と近代日本, (ISBN 978-4-902163-56-8)
- ↑ (en) « About the Collections - Miss Yamaguchi Japanese Ambassador Doll » [archive du ], sur Museum of International Folk Art
- (en) « Silent Envoys », sur Natural History Museum (consulté le )
- (ja) « 4. Blue-eyed Dolls Coming to Japan », sur www.city.isehara.kanagawa.jp (consulté le )
- (en) Elena Tajima Creef, « Looking for Stories and Context for a Photo of My Grandfather and the Blue-Eyed Dolls of 1927 », Trans Asia Photography, vol. 14, no 2, (ISSN 2158-2025, DOI 10.1215/21582025-11806949, lire en ligne, consulté le )
- (en) « A Mission of Friendship » [archive du ], sur Japanese American National Museum (consulté le )
- (en) Katie Day Good, « 'Messengers of Goodwill': America's Tokens of Friendship and Power », sur The MIT Press Reader, (consulté le )
- ↑ (en) Jackie Loohauis-Bennett, « Milwaukee doll stars in Japan relief effort » [archive du ], sur Milwaukee Journal Sentinel, (consulté le )
- ↑ (en) « About Miss Mie : Miss Mie: Historic Japanese Friendship Doll », sur University of Nebraska State Museum of Natural History (consulté le )
- (en) Committee on World Friendship Among Children, Dolls of friendship; the story of a goodwill project between the children of America and Japan, New York, Friendship Press, , 8 p. (lire en ligne)
- (en) Alan Scott Pate, Art as Ambassador: The Japanese Friendship Dolls of 1927, Alan Scott Pate Antique Japanese Dolls,
- (en) Alan Scott Pate, Ningyo: The Art of the Japanese Doll, Tuttle Publishing, (ISBN 978-1-4629-0720-5, lire en ligne)
- ↑ (en) « Friendship Doll at the Library », sur Denver Public Library History (consulté le )
- ↑ (en) « Miss Yokohama, Colorado's Japanese Friendship Doll », sur History Colorado (consulté le )
- ↑ (en) « Miss Kyoto | Japanese House Exhibit », sur Boston Children's Museum (consulté le )
- ↑ (en) « Miss Totorri in Wheeling: The Japanese Friendship Dolls of 1927 », sur OCPL (consulté le )
Voir aussi
- Poupée Kokeshi, un concept similaire
Bibliographie complémentaire
- (en) Committee on World Friendship Among Children, Dolls of friendship; the story of a goodwill project between the children of America and Japan, New York, Friendship Press, (lire en ligne)
- David B. Hartley et Katherine C. Hartley, « THE 1927 AMERICAN-JAPANESE FRIENDSHIP DOLL EXCHANGE AND THE DREAM OF INTERNATIONAL PEACE. », South Dakota History, vol. 36, no 1, , p. 32-65 (ISSN 0361-8676, lire en ligne, consulté le )
- (en) Terry Kita, « Unintentional Cooperation: The Friendship Doll Mission and the Inescapable American Image of the Kimono-clad Little Japanese Girl », Journal of Japonisme, vol. 3, no 2, , p. 129–186 (ISSN 2405-4992, DOI 10.1163/24054992-00032P01, lire en ligne
) - (en) Rui Kohiyama, « The 1927 Exchange of Friendship Dolls: U.S.-Japan Cultural Diplomacy in the Inter-War Years », Diplomatic History, vol. 43, no 2, , p. 282–304 (ISSN 0145-2096 et 1467-7709, DOI 10.1093/dh/dhy090, lire en ligne, consulté le )
- (en) Erica Kanesaka Kalnay, « Yellow Peril, Oriental Plaything: Asian Exclusion and the 1927 U.S.-Japan Doll Exchange », Journal of Asian American Studies, vol. 23, no 1, , p. 93–124 (ISSN 1096-8598, DOI 10.1353/jaas.2020.0003, lire en ligne, consulté le )
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