Project Andrea
Le Projet Andrea est le nom de code du projet militaire chilien de fabrication de gaz sarin par la dictature d'Augusto Pinochet. Le gaz a été utilisé en tant qu'arme contre les opposants au régime[1],[2].
La maison de Lo Curro
Durant les premières années, la dictature militaire a installé un laboratoire de guerre électronique et chimique dans la maison de Michael Townley et Mariana Callejas (es) en Lo Curro, située à la Vía Naranja 4925, Vitacura. La dictature d'Augusto Pinochet leur y avait cédée cette maison de trois étages, et presque mille mètres carrés bâtis et cinq mille mètres carrés de terrain, placée dans un quartier huppé de Santiago, en rétribution aux services qu'ils prêtaient dans la Direction d'Intelligence Nationale (DINA).« Une volumineuse masse cubique de béton, plutôt laide, avec l'apparence d'un orphelinat, hôpital ou autre bâtiment public. Carlos Iturra, Caída en desgracia »
Légalement le bâtiment appartenait au major d'armée Raúl Iturriaga Neumann et un avocat de la DINA mort en 1976 en des circonstances troubles, sous une fausse identité.
La maison devait servir de logement pour des agents et leurs familles, mais surtout servir de siège-caserne depuis lequel se déployaient les opérations terroristes à l'extérieur. La DINA l'appellait Quetropillán. Le projet employait deux agents en permanence, qui travaillaient en tant que chauffeurs et assistants ; et une secrétaire qui faisait aussi les comptes et assistait le maitre des lieux dans les tâches administratives. L'équipe compte aussi un jardinier, une cuisinière et deux chimistes. Francisco Oyarzún et Eugenio Berríos (es), alias Hermes, qui passaient la journée enfermés dans un laboratoire expérimentant sur des souris et des lapins l’efficacité du gaz sarin.
Victimes du Projet Andrea
Le gaz sarin est fabriqué par la DINA d'abord à Santiago et ensuite à la Colonie Dignidad. Il est exporté et sert pour assassiner les adversaires du régime aussi bien au Chili qu'à l'étranger. Les victimes présentent les symptômes d'une attaque cardiaque[3].
Premières épreuves
Le gaz sarin fabriqué au Chili est utilisé pour la première fois par Michael Townley contre deux citoyens péruviens[4]. Townley révèle au juge Alejandro Madrid qu'au Chili, le gestionnaire de biens-fonciers Renato León Zenteno (1976), le caporal de l'armée et agent de la DINA Manuel Leyton (1977) ont été assassinés avec du gaz. D'autres personnes dont la mort est maquillée en suicide ont également été assassinées par ce biais. Quelques-unes de ces personnes, selon Townley, étaient en lien avec le stockage et le transport de récipients du sarin dans les années 1970 et au début des années 80. L'un d'eux serait un médecin ou assistant qui a participé aux autopsies de Renato Zenteno et du caporal Manuel Leyton[5].
Carlos Osorio
Townley a déclaré au juge que le directeur du protocole du ministère chilien des Affaires étrangères, Carlos Guillermo Osorio (es), ne s'était pas suicidé - comme on l'a officiellement fait croire en - mais avait été assassiné. Osorio était chargé de délivrer des passeports avec de fausses identités à des officiers de l'armée, dont Armando Fernández Larios (es), pour qu'ils se rendent aux États-Unis afin de préparer la tentative d'assassinat contre Orlando Letelier, et deux autres (Rolando Mosqueira et René Riveros) pour tenter d'induire en erreur les services de renseignement américains sur la tentative d'assassinat et de couvrir les arrières de la DINA. Selon certaines sources, Townley aurait affirmé qu'Osorio était une autre victime du sarin, alors qu'il avait reçu une balle dans la tête[5].
Carmelo Soria
Eugenio Berríos (es) a eu un rôle important dans la mort de Carmelo Soria (es), fonctionnaire de la CEPAL, séquestré par un commando de la DINA en juillet de 1976 et emmené à la maison de Townley à Lo Curro (es)[3]. Là, dans le laboratoire de Berríos, Soria est gazé au sarin, selon les investigateurs, et ensuite torturé jusqu'à avoir la colonne vertébrale brisée. Ultérieurement, son corps est retrouvé dans une voiture dans le Canal San Carlos (es)[3].
C'est probablement avec ce gaz que le journaliste Eugenio Lira Massi (es) est assassiné en , ce dernier est trouvé mort dans des circonstances suspectes, dans sa chambre à Paris. Il travaillait pour le quotidien L'Humanité. En 1990, le journaliste Edwin Harrington publie dans la revue Nueva Voz que Lira Massi aurait été assassiné par la DINA dans le cadre d'un plan dénommé Opération France après l'arrivée dans la capitale française de « Bernardo Conrads Salazar, carnet d'identité Nº 4.152.556-6, Fonctionnaire du service de sécurité de la dictature ». Harrington, citant une de ses sources principales dans un rapport du FBI, soutient que la mort de Lira Massi a pu être provoquée par le sarin, que Townley portait dans ses voyages dans un flacon de parfum Chanel.
Une autre mort suspecte est celle d'Alfred Schaak, représentant de Paul Schäfer en Allemagne chargé du trafic d'armes. En 1985 deux couples ont fui la Colonie Dignidad, et ont dénoncé publiquement les actes de pédophilie de Schäfer[3]. Il semble que Schaak ai voulu dénoncer le trafic d'armes. Pour l'empêcher, Winfried Schmidtke et Helmut Seelbach ont voyagé depuis la Colonie Dignidad jusqu'en Allemagne, et ont été reçus à l'aéroport par Schaak, qui était en parfaite santé. Quelques jours après, en octobre, Schaak meurt subitement. Le docteur Hartmut Hopp vient immédiatement en Allemagne pour rapatrier le corps de Schaak au Chili. Dans l'assemblée de colons à la Cologna Dignidad, il indique que Schaak est mort d'une fièvre et que dans son testament il léguait ses biens à la Colonie dignidad[3].
Schäfer est condamné ultérieurement, mais pas pour la production de gaz sarin à la Colonie Dignidad, ni pour le massacre de Cerro Gallo (es), ni pour le travail forcé à la colonie, puisque le juge Jorge Zepeda Arancibia n'a pas retenu ces charges dans le dossier d'accusation. Il est condamné à sept ans d'emprisonnement, pour infraction à la loi sur le contrôle des armes[3].
Caserne Simón Bolívar de La Reine
Alexei Jaccard, âgé de 25 ans, est arrêté et disparait à Buenos Aires le , avec deux autres militants communistes, Ricardo Ramírez Herrera et Héctor Velásquez Mardones, enlevés par des agents de la dictature argentine et de la DINA. Malgré les efforts déployés par sa famille pour connaître son sort, tant en Argentine qu'au Chili, elle n'obtient que de fausses pistes. Des années plus tard, trois agents fournissent à la justice des informations sur ce qui est arrivé aux trois hommes. Les témoignages concordent sur le fait que les trois détenus, en provenance de Buenos Aires, ont été emmenés au quartier général de La Reina par « Don Jaime », alias le capitaine Germán Barriga, qui s'est suicidé en 2005, et ses agents du Grupo Delfín, un peloton d'élite opérant au sein de la Brigade Lautaro. Le directeur de la DINA, Manuel Contreras, a toujours affirmé en privé et en public que Jaccard, Herrera et Velásquez ont été arrêtés par les services secrets argentins, qui les ont fait disparaître en jetant leurs corps dans le Río de la Plata. Les anciens agents Eduardo Oyarce Riquelme, Héctor Valdebenito Araya et Guillermo Ferrán Martínez, tous poursuivis pour les crimes commis à Simón Bolívar, démentent cette version et confirment le passage de Jaccard et de ses compagnons dans cette caserne. L'ancien agent de la DINA Eduardo Oyarce Riquelme Oyarce se souvient d'un autre détail important : « Ils ont été éliminés au gaz sarin, mais je ne peux pas dire qui l'a utilisé. »[3].
Aspects juridiques
Le , le juge Alejandro Madrid prend deux décisions importantes qui marquent un tournant dans les procès pour violation des droits humains liées au projet Andrea : « il a affirmé que l'assassinat de l'ancien caporal de l'armée Manuel Leyton avait été perpétré à l'aide de gaz sarin et a poursuivi treize anciens agents de la DINA pour ce crime. Parallèlement, il a engagé des poursuites pour association illicite contre l'ancien auditeur de l'armée, Fernando Torres Silva, précisément dans l'affaire du meurtre du chimiste qui a fourni l'élément toxique au sein des services de sécurité, Eugenio Berríos ».
FBI
Le FBI a des preuves qui confirment qu’Augusto Pinochet a accumulé de grandes quantités de ce gaz mortel, selon Saul Landau, l’enquêteur américain du meurtre d’Orlando Letelier. Le FBI a enquêté sur le sarin et ses conclusions ont été condensées dans un rapport qui indique que la dictature chilienne a fabriqué ce gaz en quantité suffisante pour tuer deux fois l’armée péruvienne[6]. Las órdenes explícitas eran ubicar la residencia y lugar de trabajo de Letelier y contactar el grupo Movimiento Nacionalista Cubano (MNC) para que lo elimináramos con sarín, por atropello u otro accidente, por cualquier método, pero a Letelier el gobierno de Chile lo quería muerto. (« Les ordres explicites étaient de localiser le domicile et le lieu de travail de Letelier et de contacter le groupe Mouvement nationaliste cubain (MNC) afin que nous l'éliminions avec du sarin, dans un accident de la route ou autre, par n'importe quel moyen, mais le gouvernement chilien voulait la mort de Letelier - Michael Townley[6] »)
Livre La danza de los cuervos
En 2012, Javier Rebolledo a publié La danza de los cuervos (La danse des corbeaux), un livre relatant les atrocités commises dans la Caserne Simón Bolívar. Après, Il a sorti le long-métrage Le Mocito où sont décrites les expériences d'un valet qui a travaillé dans le Centre d'extermination de Simón Bolívar (es), ou sont décrites les tortures et souffrances des séquestrés politiques et fait mention de l'usage de gaz sarin pour exterminer les prisonniers[7].
Voir aussi
- Eugenio Berríos
Notes
- Le sarin est une arme chimique de guerre créée par l’homme et classée comme agent neurotoxique. Les agents nerveux sont les agents de guerre chimiques les plus toxiques et les plus rapides connus. Ils sont similaires aux pesticides (insecticides) organophosphorés en raison de leur mode d’action et des effets nocifs qu’ils produisent. Cependant, ils sont beaucoup plus puissants que les pesticides organophosphorés. Le sarin a été développé à l’origine comme pesticide en 1938 en Allemagne. C’est un liquide clair, incolore et insipide qui n’a pas d’odeur dans sa forme pure. Cependant, il peut se transformer en vapeur (gaz) et se propager dans l’environnement. Le sarin est également connu sous le nom de GB et n’est pas présent naturellement dans l’environnement.
- La mort mystérieuse de la recrue Pedro Soto Tapia n’est pas le seul cas difficile dans le curriculum du ministre Manuel Silva Ibáñez. Alors qu’il était titulaire du Sixième Tribunal du crime, il a déterminé à tort que la mort étrange d’Osorio avait été un "suicide classique". Il lui incombait également de retrouver les trois enseignants décapités alors qu’ils étaient encore en vie et de surseoir à statuer un procès de 13 détenus disparus.
Références
- ↑ (es) Jorge Escalante, « Tras los pasos del gas sarín »
, sur www.archivochile.com, Archivo Chile, (consulté le )
- ↑ José Luis Mández Méndez, Bajo las alas del Cóndor, La Habana, Editorial Capitán San Luis, , 108-114 p. (lire en ligne)
- (en) Philip Sands, Londres 38, Hachette collections, (ISBN 1474620752)
- ↑ (es) « Las armas químicas de Pinochet | Los casos de los archivos del cardenal » [archive du ], sur www.casosvicaria.udp.cl (consulté le )
- (es) Mónica González, « Las armas químicas de Pinochet » [archive du ], Los archivos del cardenal (consulté le )
- Mónica González. Gas sarín, el arma secreta de Pinochet, Clarín, 16.03.2000; acceso 04.08.2012
- ↑ (es) Diario La Nación - Comunicaciones Lanet S.A., « “La Danza de los Cuervos”: El libro que revela el exterminio en el Cuartel Simón Bolívar », La Nación, (lire en ligne [archive du ], consulté le )
Liens externes
- Quién mató a Frei? (es) « Quién mató a Frei? », (archivé sur Internet Archive) ., Revue Point final
- Jorge Serrano Torres Ex CNI chilienne a usé “gaz sarín” pour tuer adversaires politiques, Report le Pérou
- Portail du Chili
- Portail des droits de l’homme