Pyrame et Thisbé (Delobbe)

Pyrame et Thisbé
Artiste
François-Alfred Delobbe
Date
1875
Type
Dimensions (H × L)
130 × 210 cm
Mouvement
Localisation

Pyrame et Thisbé, est une peinture à l'huile sur toile de François-Alfred Delobbe présentée au Salon de 1875, au Palais des Champs-Élysées[1]. Très remarquée[2], l'œuvre valut à l'artiste une médaille de deuxième classe, qui le mit Hors-Concours pour la suite de sa carrière[3]. Elle fut achetée par l'état, qui l'exposa lors de l'exposition universelle de 1878, avant de la placer au Musée des Beaux-Arts de Bernay[4] où elle est conservée[5],[6]. Un grand nombre d'études ainsi qu'une réduction de ce tableau sont conservées aux Beaux-Arts de Paris.

Un tournant dans la carrière de Delobbe

Avec Pyrame et Thisbé, Delobbe quitte les scènes de genre et les sujets intimistes pour s’attaquer à un grand sujet mythologique, c’est‑à‑dire au genre noble par excellence dans la hiérarchie académique. C’est l’œuvre qui installe Delobbe dans la génération montante des années 1870. Le mythe de Pyrame et Thisbé, tiré des Métamorphoses d’Ovide, raconte l’histoire de deux amants babyloniens séparés par leurs familles, qui meurent chacun en croyant l’autre mort — un Roméo et Juliette avant l’heure. Delobbe choisit le moment le plus pathétique : Thisbé découvre Pyrame agonisant, se penche sur lui, le touche, le pleure. Ce choix dramatique permet une composition resserrée, une intensité émotionnelle maximale, traité dans un clair‑obscur théâtral, avec une gestuelle expressive favorisant une lecture immédiate par le public du Salon[7].

Un chef‑d’œuvre de clair‑obscur et de pathos

Pyramus and Thisbe, print, Lucas van Leyden, MET.

Le tableau est construit comme une scène de théâtre antique. Un faisceau dramatique éclaire le torse de Pyrame, le visage bouleversé de Thisbé, leurs mains qui se touchent. Le reste est plongé dans une obscurité caravagesque. Pyrame est étendu, diagonale descendante. Thisbé se penche, diagonale ascendante. Les deux corps forment un X, symbole de destin croisé et brisé. Le décor est réduit à l’essentiel : un arbre, un sol pierreux, la nuit. Palette sombre, dominée par les bruns, les noirs, les carnations pâles. Cette économie chromatique renforce la gravité tragique. Thisbé est dévastée mais contenue, ce qui correspond parfaitement au goût académique du Salon.

Le thème de Pyrame et Thisbée a notement été traité par Lucas Cranach l'ancien, Niklaus Manuel, Lucas van Leyden, Jean-François de Troy, Poussin, Antonio Gionima… Delobbe est le premier à supprimer presque tout décor pour concentrer l’attention sur le contact physique entre les deux amants. Thisbé n’est pas une héroïne antique : c’est une femme qui pleure l’homme qu’elle aime. Le public du Salon de 1875 a été frappé par cette immédiateté.

Pourquoi Pyrame et Thisbé a déclenché une bataille critique

Thisbé fait la carpe sur le corps de Pyrame, caricature du tableau Pyrame et Thisbé de François-Alfred Delobbe, Le journal amusant 1875.

Le tableau arrive au Salon de 1875 dans un contexte particulier : Delobbe est perçu comme un élève de Bouguereau, donc un peintre de douceur, de grâce, de scènes sentimentales. Pyrame et Thisbé est au contraire sombre, tragique, dramatisé, clair‑obscur, antique. Le tableau rompt avec l’image que l’on se faisait de Delobbe. Les critiques se divisent immédiatement[8] : certains y voient un pastiche de Prud’hon, d’autres une trahison de l’école de Bouguereau. D’autres encore un retour salutaire à la tradition sévère du néoclassicisme noir. Bref : Pyrame et Thisbé devient un champ de bataille esthétique. Pour l'Illustration, « Dans la Pyrame et Thisbé, de M Delobbe, qui vient d'obtenir une médaille de seconde classe, le ton général est d'un bleuâtre qui manque de simplicité[9] ». Pour la Revue des Deux Mondes, « On connait cette scène des Métamorphoses d'Ovide. Monsieur Delobbe y a trouvé le sujet d'un grand tableau qui ressemble un peu trop à un dessin au crayon blanc sur papier bleu. La lune ne décolore pas à ce point. Cependant cette composition a l'immense mérite d'être très consciencieusement étudiée et d'avoir été dictée par un sentiment élevé. Si M Delobbe n'y met pas son génie en évidence, il y fait preuve de goût, de science, et nous montre son respect pour les maitres du commencement de ce siècle, à l'ombre desquels il s'abrite honorablement[10] ».

François-Alfred Delobbe - Pyrame et Thisbé - Réduction - Musée des Beaux-Arts de la ville de Paris.
Pyrame et Thisbé, François-Alfred Delobbe, Médaillé au Salon de 1875, Musée de Bernay, Détail.

Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle reprend la critique de Charles-Francis Clément-Grandcourt pour qui « Le corps élégant de Pyrame, qui vient de se percer de son épée, est une belle étude de nu, éxécutée par de larges plans et dans un sentiment très distingué de dessin. La tête de Thisbé est charmante de type et d'expression, et sa draperie, bien composée, laisse deviner, sans les trop préciser, les belles formes de son jeune corps. La scène se passe de nuit, l'effet est très bien compris[11] ». Pour Georges Dufour, dans son des Beaux-Arts et de la politique paru en 1876 « C'est alors, dit Ovide dans ses Métamorphoses, que les fruits du murier, teints de leur sang, changèrent de couleur et devinrent rouges depuis ce jour, de blancs qu'ils étaient auparavant. Monsieur Delobbe s'est ingénié à reproduire cette fin tragique. Il est seulement fâcheux que son clair de lune ressemble tant à ceux que l'on obtient au théâtre au moyen de la lumière électrique. La facture de ce tableau n'a du reste rien de personnel, c'est une réminiscence incorrecte de Prudhon[12] ». Le Contemporain confirme : « C'est bien traité, mais cela rappelle trop Prudhon[13] ». Jules Claretie enfonce le clou : « Monsieur Delobbe a peint, sous un clair de lune, Pyrame et Thisbé. C'est un simple pastiche : ce clair de lune est celui de Prudhon[14] ». Ce a quoi le Dictionnaire Véron, dans sa notule consacrée au tableau, répond : « Ce beau drame a un grand sentiment. Le corps de Pyrame est peint en pleine lumière. Monsieur Delobbe a étudié Prudhon, et il a eu raison, car il lui doit son tableau[15] ». Pour l'Artiste « Pyrame et Thisbé n'est nullement une oeuvre prudhonnienne, quoique l'auteur ne se soit pas gêné pour emprunter la belle ombre du peintre de Zéphyr. La scène est entendue dans un ton de clair de lune uniforme et ennuyeux. (...) Chez Monsieur Delobbe les nus sont froids. S'il est certain que sous la lune, le principe lumineux est blanc, le ton dont il frappera la statue ne résonnera pas de même sur une figure vivante. Monsieur Delobbe participerait plutôt, je crois, de cette branche de l'école de David qui méprisait la bonne pâte franchement posée de premier jet, et qui, au contraire, employant beaucoup d'huile, délayait la couleur et la frottait timidement, plutôt qu'elle ne la posait sur la toile…[16] ». Charles Douniol dans Le Correspondant « Retrouve visible le souvenir de Prudhon, mais tout en remarquant le côté pastiche de cette peinture, en doit reconnaître le charme poétique. (…) Il y a beaucoup de grâce et d'élégance dans ce joli groupe, d'un dessin très-soigné[17] ». Jean Clément Léonce Dubosc de Pesquidoux, note dans son L'Art dans les Deux Mondes « Le Pyrame et Thisbé de M Delobbe, sans nous émouvoir outre mesure sur les infortunes qu'il retrace, montre assez de science et de soin pour mériter un coup d'oeil et donner un appoint utile à la phalange[18]. ».

Pyrame et Thisbé. Étude conservée aux Beaux-Arts de Paris.

La Revue de France salue de son côté « Ce qui est bien plus inquiétant qu'une admiration exclusive et une imitation passionnée, c'est une admiration superficielle et mobile qui voltige d'une chose à l'autre, c'est l'imitation successive et maladroite de tous les maîtres, de tous les styles, de tous les autres. (…) Nous ne reprocherons pas, sans doutes, à Monsieur Delobbe d'avoir abandonné l'école de Bouguereau, pour se mettre sous la discipline plus sévère de Prudhon et de Girodet-Trioson. Son Pyrame et Thisbée, malgré quelques restes de timidité, est un vrai tableau d'histoire, d'une bonne ordonnance, d'une style élevé. Il est toujours temps de quitter les mauvais chemins ; M Delobbe s'est convertit avec une résolution qui lui fait honneur[19]. ».

Delobbe est un peintre en transition, Pyrame et Thisbé est son tableau le plus ambitieux, le plus dramatique, le plus « académique » au sens noble. Il veut prouver qu’il peut rivaliser avec les maîtres et s'imposer dans la peinture d’histoire. La bataille de critiques qu'il déclenche porte ses fruits : c'est ce tableau qui le fait véritablement connaître du grand public. Il est désormais un peintre connu, un maître Hors-Concours, et il va être de tous les salons, de toutes les expositions internationales durant les quarante prochaines années. Jusqu'à Pyrame et Thisbé, il cherchait la reconnaissance, et multipliait les coups stylistiques. Désormais il va pouvoir peindre ce qu'il veut.

La machine Goupil & Cie

Pyrame et Thisbé, d'après Delobbe. 1875. Photogravure sur papier chine collé, éditée par Goupil & Co, Knoedler & Co ; Département des estampes et des dessins du British Museum.

Dès les années 1860–1880, Goupil est le plus puissant diffuseur d’images au monde. Il possède des succursales à Paris, Londres, Berlin, La Haye, New York, un réseau de revendeurs en Europe et en Amérique, des ateliers de photogravure, photoglyptie et héliogravure. Quand Goupil choisit un tableau pour la reproduction, cela signifie qu’il peut devenir une image populaire, au‑delà du monde des musées. Pyrame et Thisbé entre exactement dans cette logique. Le tableau réunit tous les critères d’un “best‑seller visuel” : un sujet tragique universel (comme Roméo et Juliette), une composition lisible, centrée sur deux figures, un clair‑obscur spectaculaire, qui rend très bien en photogravure, une charge émotionnelle immédiate, un succès au Salon (médaillé) et un achat par l’État, gage de prestige.

La présence de la photogravure dans le British Museum[20] et de nombreuses bibliothèques universitaires américaines[21] montre que l’estampe a été tirée à grande échelle[22], en plusieurs états et plusieurs formats[23]. Avant 1875, Delobbe est un peintre prometteur, apprécié au Salon, mais encore peu connu du grand public. Après la diffusion de Pyrame et Thisbé son nom circule dans les journaux, ses images circulent dans les foyers, ses œuvres sont recherchées par les collectionneurs. Il devient un peintre internationalement visible[24]. C’est exactement ce qui était arrivé à son maître Bouguereau.

L’Exposition universelle de 1878

L’État français ne choisit pas n’importe quel tableau pour figurer dans le Palais des Beaux‑Arts de l’Exposition universelle[25]. Les critères sont : médaillé au Salon, acheté par l’État, jugé représentatif de l’art français contemporain, capable de soutenir la comparaison internationale, œuvre « morale, noble, sérieuse » selon les critères officiels. Pyrame et Thisbé coche toutes les cases[26]. Sa présence à l’Exposition universelle[27] signifie que Delobbe est officiellement reconnu comme un peintre d’histoire de premier plan[28]. D'ailleurs, sur l'acte de son mariage à Pont-l'Abbé cette même année 1878, la profession que Delobbe annonce est « peintre d'histoire ».

Les esquisses : trois états d’un même drame

Pyrame et Thisbé, Étude, Beaux-Arts de Paris.

Les esquisses de Pyrame et Thisbé révèlent une construction longue[29], patiente, intellectuelle, soutenue par un travail préparatoire immense, dont les trois esquisses des Beaux‑Arts de Paris ne sont que la partie visible. Ces esquisses et les dizaines de dessins conservés permettent de comprendre comment Delobbe fabrique un « grand tableau » académique, et pourquoi Pyrame et Thisbé a frappé les critiques au point de déclencher une bataille esthétique.

Les trois esquisses conservées aux Beaux‑Arts de Paris montrent trois étapes essentielles : recherche de composition : placement des corps, diagonales, rapport au sol, silhouette générale. Recherche de clair‑obscur : comment faire émerger les corps de la nuit, où placer la source lumineuse. Recherche d’expression : intensité du geste de Thisbé, degré de pathos, tension du bras de Pyrame. Ces esquisses montrent un Delobbe très conscient de la tradition, mais aussi très moderne dans sa manière de construire l’émotion.

Ce corpus montre que Delobbe travaille comme un peintre d’histoire classique : il part du nu[30], il ajoute le drapé[31], il construit la lumière, il ajuste la psychologie, il resserre la composition[32]. C’est exactement la méthode de Prud’hon, Girodet, David, Ingres — ce qui explique pourquoi les critiques ont immédiatement convoqué ces noms.

En 1875, beaucoup de jeunes peintres abandonnent la peinture d’histoire pour le réalisme et le naturalisme. Delobbe, lui, fait l’inverse : il revient à la grande tradition du tableau construit, pensé, élaboré. Les critiques l’ont vu immédiatement : les uns ont crié au pastiche de Prud’hon, les autres ont salué un retour à la discipline sévère de Prud’hon et de Girodet.

Notes et références

  1. ↑ « Base salons : Entrée catalogue : Pyrame et Thisbé [6554] », sur salons.musee-orsay.fr (consulté le ).
  2. ↑ Adrien Dézamy, Salon de 1875-[1876]: reproductions des principaux ouvrages accompagnées de sonnets, Goupil, (lire en ligne).
  3. ↑ Apollo Młochowski de Belina, Nos peintres dessinés par eux mèmes, Bernard, (lire en ligne).
  4. ↑ une Société de savants et de gens de lettres, La grande encyclopédie: inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une Société de savants et de gens de lettres, Société anonyme de la Grande encyclopédie, (lire en ligne).
  5. ↑ Société des Amis des Arts du Département de l'Eure, Bulletin, Impr. C. Hérissey., (lire en ligne).
  6. ↑ Pierre Angrand, Histoire des musées de province au XIXe siècle: La Normandie, Cercle d'or, (ISBN 978-2-7188-0125-4, lire en ligne).
  7. ↑ Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle : Français, historique, géographique, mythologique, bibliographique, littéraire, artistique, scientifique, etc.,etc, Administration du Grand Dictionnaire Universel, (lire en ligne).
  8. ↑ Castagnary, Salons (1857-1870), Bibliothèque-Charpentier, (lire en ligne).
  9. ↑ L' illustration: journal universel, Chevalier, (lire en ligne).
  10. ↑ Revue des deux mondes, Revue des deux mondes, (lire en ligne).
  11. ↑ Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle : Français, historique, géographique, mythologique, bibliographique, littéraire, artistique, scientifique, etc., Administration du Grand Dictionnaire Universel, (lire en ligne)
  12. ↑ Georges DUFOUR (Avocat.), Des beaux-arts dans la politique… Avec une préface par A. Houssaye, (lire en ligne).
  13. ↑ Le Contemporain: revue d'économie chrétienne, Le Contemporain, (lire en ligne).
  14. ↑ Jules Claretie, L'Art et les artistes français contemporains, avec un avant-propos sur le Salon de 1876 et un index alphabétique, Charpentier, (lire en ligne).
  15. ↑ Théodore Véron, Dictionnaire Véron ou Mémorial de l'Art et des artistes de mon temps: le Salon de 1878 et l'Exposition Universelle, Bazin, (lire en ligne).
  16. ↑ L'Artiste: revue de l'art contemporain, (lire en ligne).
  17. ↑ Le Correspondant, Charles Douniol, (lire en ligne).
  18. ↑ Jean Clément Léonce Dubosc de Pesquidoux, L'art dans les deux mondes: peinture et sculpture (1878), E. Plon, (lire en ligne).
  19. ↑ Revue de France, Bureaux de la Revue de France, (lire en ligne).
  20. ↑ (en) « print | British Museum », sur www.britishmuseum.org (consulté le ).
  21. ↑ (en) « Pyramus and Thisbe », sur Digital Public Library of America (consulté le ).
  22. ↑ « Notice », sur digitalcollections.nypl.org (consulté le ).
  23. ↑ Journal général de l'imprimerie et de la librairie, Cercle de l'imprimerie, de la librairie et de la papeterie, (lire en ligne).
  24. ↑ Musée de la civilisation, « Collections - Musée de la civilisation », sur Collections - Musée de la civilisation (consulté le ).
  25. ↑ Catalogue officiel: Groupe I, œuvres d'art : classes 1 à 5, (lire en ligne).
  26. ↑ [PDF] Chefs-d’œuvre d'art of the International Exhibitions (lire en ligne).
  27. ↑ Chefs d'œuvres de l'exposition universelle (lire en ligne).
  28. ↑ Catalogue officiel: Groupe I, œuvres d'art : classes 1 à 5, (lire en ligne).
  29. ↑ « Pyrame et Thisbé | Paris Musées », sur www.parismuseescollections.paris.fr (consulté le ).
  30. ↑ « Étude pour Pyrame et Thisbé : Jeune Femme nue agenouillée | Paris Musées », sur www.parismuseescollections.paris.fr (consulté le ).
  31. ↑ « Etude pour Pyrame et Thisbé : Jeune femme agenouillée | Paris Musées », sur www.parismuseescollections.paris.fr (consulté le ).
  32. ↑ « Pyrame et Thisbé | Paris Musées », sur www.parismuseescollections.paris.fr (consulté le ).

Liens externes

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