Rapport Martre

Le rapport Intelligence économique et stratégie des entreprises, couramment appelé rapport Martre est un document ayant pour but d'éclairer la France sur les enjeux de l'intelligence économique dans un contexte de changements majeurs liés à la fin de la guerre froide. Publié en 1994, ce rapport est considéré comme le point de départ de l'intelligence économique en France en forgeant d'ailleurs ce terme. S'il ne fut pas suivi d'importants effets immédiats, il fut la base des réflexions ultérieures sur l'intelligence économique en France.

Contexte

Géopolitique

La fin de la guerre froide et l'émergence de nouvelles puissances économiques au tournant des années 90 entraînent un déplacement de la logique de conflit du champ militaire vers la sphère économique[1]. De plus, les entreprises américaines sont de plus en plus familières du concept de competitor intelligence forgé par Michael Porter, ce dernier décrit la manière dont une firme peut choisir et mettre en œuvre une stratégie de base afin d’acquérir un avantage sur ses concurrents[2]. Ces apports sont repris en France sous le terme plus restrictif de veille sous l’influence d’Humbert Lesca, Jacques Morin, François Jakobiak, Bruno Martinet et Jean-Michel Ribault[2]. Le sujet semble brûlant puisqu'en 1993, une conférence aux États-Unis porte « sur la gestion des sources ouvertes et le passage d’un renseignement pratiqué durant la guerre froide à un renseignement adapté à la compétition économique globale »[3].

Rédaction du rapport

Face à ce constat de changement de la nature des rapports économiques, Christian Harbulot et Philippe Baumard réussissent à convaincre Jean-Louis Levet (chef du service du développement industriel au Commissariat général du Plan) de constituer un groupe de travail sur l'intelligence économique[2]. Ce groupe de travail est diversifié, faisant travailler ensemble des cadres supérieurs du privé, des hauts fonctionnaires, des professionnels du renseignement et des universitaires[4].

Ce rapport s'inscrit dans la continuité de la conférence américaine de 1993[3], son objectif est d'analyser les évolutions majeures intervenues entre la fin des années 1970 et le début de la décennie 1990 comme la recomposition des dynamiques économiques avec la chute du régime soviétique, l'accélération de la concurrence internationale et les relations de coopération et de compétition entre les nations[5]. Ce rapport vise également à comprendre pourquoi certains pays réussissent mieux que d'autres à mettre en place des stratégies d'information afin de proposer des solutions pour la France[5].

Publication du rapport

La Documentation française publie le rapport « Intelligence économique et stratégie des entreprises » en 1994[1]. Henri Martre ayant été désigné président du groupe de travail, le rapport est couramment appelé rapport Martre[1].

Contenu du rapport

Le rapport Martre pose les bases de l'intelligence économique en France, il exprime la volonté des pouvoirs publics de développer cette discipline en France[3],[1].

Le rapport met l'accent sur la coordination des acteurs publics et privés, locaux comme nationaux pour le partage d'informations stratégiques[1]. Le rapport dresse également une analyse détaillée des systèmes d'intelligence économique dans d'autres pays comme les États-Unis, le Japon, l'Allemagne, la Grande-Bretagne et la Suède en pointant leurs forces et leurs faiblesses[1].

Propositions

Le rapport avance quatre propositions[1] :

  • Diffuser la pratique de l’intelligence économique dans l’entreprise
  • Optimiser les flux d’informations entre le secteur public et le secteur privé
  • Concevoir les banques de données en fonction des besoins de l’utilisateur
  • Mobiliser le monde de l’éducation et de la formation

Effets du rapport Martre

Naissance de l'intelligence économique en France

L'intelligence économique commence en France avec la publication du rapport Martre[6]. Le terme choisi est celui d'intelligence économique plutôt que celui de renseignement concurrentiel (plus proche du terme anglo-saxon competitive intelligence)[4].

La définition précise qui est donnée de cette discipline prend soin de la distinguer de l'espionnage et décrit l'intelligence économique comme

« … l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution, en vue de son exploitation, de l’information utile aux acteurs économiques …[4],[6] »

À partir de la publication du rapport, le terme d'intelligence économique supplante peu à peu celui de veille dans les publications[6].

Prise de conscience européenne

À la suite de la publication du rapport Martre, l'intelligence économique devient un sujet de préoccupation majeure pour la commission européenne pour aider les entreprises à innover et rester compétitives[6]. Aussi, sous l'influence d'Édith Cresson, commissaire européenne de l'époque, l'Union Européenne publie un Livre vert de l'innovation en 1995, avec une définition de l'intelligence économique directement inspirée du rapport Martre[6].

Effets politiques en France

Les années 90

À la suite de la publication du rapport, le Premier ministre Édouard Balladur, inspiré par le préfet Rémy Pautrat, organise la création du Comité pour la compétitivité et la sécurité économique (CCSE) par un décret en date du 1er avril 1995[5],[2]. Le CCSE se compose de sept personnes choisies pour leur expérience dans le domaine de l'information économique pour une durée de trois ans[5]. Les personnes nommées sont Bernard Ésambert, Jean Gandois, Philippe Jaffré, Jean-Luc Lagardère, André Lévy-Lang, Henri Martre et Luc Montagnier[5]. Le but de ce comité présidé par le Premier ministre est d'éclairer le gouvernement sur les questions de compétitivité et de sécurité économique tout en accroissant la coopération public/privé[5],[2].

Quelques projets régionaux sont mis en place à partir de 1995, notamment en Essonne et en Basse-Normandie mais rapidement le CCSE s'enlise avec certains acteurs qui préféraient se concentrer sur la conquête de nouveaux marchés, d'autres avec une mentalité plus défensive et enfin une longue réflexion sémantique sur le terme d'intelligence économique[5],[2]. De plus, l’élection présidentielle de 1995 puis la dissolution de l'assemblée nationale en 1997 recentrent l'attention sur d'autres sujets[2].

Les années 2000

Au début des années 2000, c'est Jean-Pierre Raffarin qui relance l'intérêt pour l'intelligence économique en commandant le rapport Carayon[4]. Ce rapport, publié en 2003 fait état de l'inaction des pouvoirs publics sur le sujet de l'intelligence économique pendant 10 ans[2]. À sa suite sera réalisé le premier colloque national sur l'intelligence économique en 2003 qui débouchera sur la nomination d'un haut responsable chargé de l'intelligence économique (Alain Juillet) la même année et à la mise en place d'expérimentations territoriales[2].

Références

  1. « Rapport Martre », sur Portail de l'IE (consulté le )
  2. Gérard Pardini et Éric Delbecque, Les politiques d'intelligence économique:, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », (ISBN 978-2-13-056537-6, DOI 10.3917/puf.delbe.2008.01, lire en ligne)
  3. « L’open source intelligence en pratique: », Archimag, vol. n° 72, no Hors série,‎ , p. 11–13 (ISSN 2260-166X, DOI 10.3917/arma.hs72.0011, lire en ligne, consulté le )
  4. L'intelligence économique:, Dunod, (ISBN 978-2-10-050903-4, DOI 10.3917/dunod.marco.2011.01, lire en ligne)
  5. Éric Delbecque, L'intelligence économique : une nouvelle culture pour un nouveau monde, Presses Universitaires de France, (ISBN 978-2-13-055417-2, DOI 10.3917/puf.delb.2006.01, lire en ligne)
  6. Le renseignement dans la guerre économique. (2024). Revue internationale d'intelligence économique, (. 16), https://shs-cairn-info.wikipedialibrary.idm.oclc.org/revue-internationale-d-intelligence-economique-2024-1?lang=fr.


  • icône décorative Portail du management
  • icône décorative Portail du renseignement
  • icône décorative Portail de la sécurité de l’information
  • icône décorative Portail des relations internationales
  • icône décorative Portail de l’économie