Sauveur blanc

Un homme blanc en treillis militaire est debout et surplombe un enfant indonésien assis. L'enfant a un stéthoscope sur ses oreilles et l'homme appose le pavillon sur sa poitrine.
Sur cette image du service de communication de l'US Navy, un militaire blanc montre à un enfant indonésien comment se servir d'un stéthoscope.

L'expression sauveur blanc, issue de l'anglais white savior, parfois en anglais whitesaviorism (« comportement de sauveur blanc »), est une description critique d'une personne blanche que les représentations communes valorisent comme étant libératrice et secourable à l'égard des non-blancs. La représentation du « sauveur blanc » refuse toute autonomie aux personnes de couleur des pays économiquement sous-développés, figurés comme des bénéficiaires passifs de la bienveillance blanche.

L'expression est inspirée du poème Le Fardeau de l'homme blanc de Rudyard Kipling[1] et critique la persistance d'une pensée coloniale dans ce type de comportements et de représentations[2].

Définition

L'écrivain américain Teju Cole lors d'une conférence en 2012.

La notion de « sauveur blanc » a été avancée par l'écrivain et historien de l'art Teju Cole sur les réseaux sociaux en 2012[3] puis dans un article paru dans The Atlantic[4]. Dans cet essai paru en version papier en 2016, « The White Savior Industrial Complex », il évoque un « complexe industriel du sauveur blanc » très présent dans les œuvres de fiction des industries culturelles, notamment au cinéma. Il décrit ce genre de comportement en expliquant que « « the white savior supports brutal policies in the morning, founds charities in the afternoon, and receives awards in the evening » (un sauveur blanc peut soutenir des politiques injustes le matin, participer au financement d'œuvres caritatives l'après-midi, et recevoir des médailles le soir) »[5]. Selon lui ce type de pratique est si répandue qu'elle peut être décrite comme un « complexe industriel du sauveur blanc »[6].

La critique ne porte pas sur le principe d'aider quelqu'un, mais sur la manière de le faire et sur les conséquences réelles de cette aide : un comportement de « sauveur blanc » retire toute agentivité à la personne ou à la population aidée au lieu de se placer sur un pied d'égalité avec elle, et s'accompagne d'une mise en scène qui met en avant la personne blanche (dans son image publique, dans les médias, sur Internet)[7]. Cela attire des critiques de la part des populations locales, qui se sentent utilisées, privées de leur autonomie et invisibilisées[8].

La représentation du sauveur blanc peut prendre différentes formes, du volontourisme à la création de photos mises en scène pour viser une exploitation sur les réseaux sociaux[9]. Les personnes qui s'y livrent peuvent être des gens de bonne volonté qui s'y prennent mal ou des gens qui ne cherchent qu'à exploiter une cause humanitaire pour soigner leur réputation (notamment leur réputation en ligne) ou, dans le cas d'une entreprise, une image de marque[10]. Ces personnes ne se renseignent pas sur la culture du pays visité. Elles peuvent être amenées à prétendre exercer une activité pour laquelle elles ne disposent pas de la formation ou du diplôme normalement requis, par exemple la médecine[10]. Une affaire médiatisée aux États-Unis comme un cas de complexe du sauveur blanc est celui de Renee Bach, évangéliste américaine blanche sans formation médicale, qui fonde le centre Serving His Children en Ouganda, où elle dispense des soins à des enfants de 2009 à 2020, avec un taux de mortalité élevé[11],[12],[13].

Dans le secteur du développement international, se déprendre des comportements et des mises en scène de « sauveurs blancs » est un enjeu afin de mettre en place des relations plus équilibrées avec les pays et populations aidées. Ce problème est notamment mis en avant lors d'une controverse qui entoure la campagne de presse Kony 2012, organisée par l'association Invisible Children[14].

Selon Forbes, la pratique est aussi identifiée dans le monde du travail sous la forme du « pet to threat ». Elle se manifeste quand des personnes issues de minorités sont mises en avant, protégées, et/ou favorisées dans par une hiérarchie, jusqu'au moment où elles sont perçues comme une menace pour leur propre pouvoir, et sont ensuite combattues. Forbes met aussi en avant le comportement de certaines entreprises qui après le meurtre de George Floyd en 2020 ne se sont jointes au mouvement Black Lives Matter que pour améliorer leurs propres images[5].

Figures du sauveur blanc dans la fiction

Littérature

Le poème Le Fardeau de l'homme blanc de Rudyard Kipling, paru en 1899, présente une vision du monde impérialiste, raciste et colonialiste, selon laquelle l'homme blanc américain a pour rôle d'apporter la civilisation aux habitants des îles Philippines[1].

Cinéma

Affiche du film Lawrence d'Arabie réalisé par David Lean (1962).

Le mythe du sauveur blanc a été largement diffusé dans le cinéma américain par Hollywood. Il est présent dans des films historiques comme Lawrence d'Arabie de David Lean en 1962 (dans le rôle que Lawrence d'Arabie est censé jouer au Moyen-Orient) ou Le Dernier Samouraï d'Eward Zwick en 2003 (dans le rôle que joue un militaire américain blanc vis-à-vis des samouraïs japonais)[15]. Même lorsque le personnage blanc n'a pas un rôle de sauveur, il tient le rôle principal, y compris dans des films qui sont censément consacrés à des populations non blanches : ainsi Glory d'Edward Zwick, en 1989, raconte l'histoire du 54e régiment d’infanterie du Massachussetts, composé uniquement de volontaires noirs, mais se place du point de vue d'un militaire blanc[15]. Amistad de Steven Spielberg, en 1997, raconte la révolte d'esclaves africains sur le navire négrier La Amistad mais donne un rôle important à un homme politique blanc qui les aide[15]. Les Figures de l'ombre, réalisé par Theodore Melfi en 2016 et adapté du roman historique de Margot Lee Shetterly, raconte la carrière de trois calculatrices humaines afro-américaines employées par la NASA durant la période de la ségrégation raciale aux États-Unis. Dans le film, l'une d'elles, Katherine Johnson, reçoit l'aide d'un collègue blanc (joué par Kevin Costner) au moment d'aller aux toilettes, car les toilettes les plus proches sont alors réservées aux Blancs et elle n'ose pas militer pour l'égalité sur son lieu de travail, alors que, dans la réalité historique, Katherine Johnson a bel et bien bravé la loi et utilisé les toilettes réservées aux Blancs, et elle a interrogé le réalisateur sur ce choix scénaristique[16].

Ce stéréotype du sauveur blanc est présent dans plusieurs genres cinématographiques. L'un des plus étudiés est le western, où la figure de l'autochtone d'Amérique est représentée de manière réductrice, prolongeant un regard cinématographique exotisant né dès la fin du XIXe siècle avec les premiers films montrant la troupe de Buffalo Bill[17]. Dans le western d'aventure Danse avec les loups de Kevin Costner en 1990, un officier militaire blanc fraternise en 1863 avec des Sioux, passe de leur côté et les sauve du reste de l'armée américaine pendant les guerres indiennes[15].

Au cinéma, les sauveurs blancs sont souvent des hommes et sont parfois en marge de leur propre société jusqu'au moment où ils prennent la tête de minorités ou d'une population étrangère. Le livre Screen Saviors: Hollywood Fictions of Whiteness présente ces fictions comme des fantasmes « fondamentalement grandiloquents, exhibitionnistes et narcissiques ». Parmi les récits typiques figurent des voyages vers des destinations « exotiques » en Asie, une protection apportée par des personnages blancs contre le racisme en Amérique du Sud, ou bien le fait qu'un personnage principal blanc bénéficie de l'aide de personnages secondaires « de la diversité raciale » (racially diverse)[18]. Dans de nombreux films, le sauveur blanc est un coach ou un professeur qui prend sous son aile un personnage issu d'une minorité. Dans Esprits rebelles (1995), où une ancienne US marine devient enseignante en Californie et sauve des élèves afro-américains de la drogue et de la précarité, le film met surtout en avant la bonté de l'enseignante plutôt que les efforts des élèves, sans évoquer non plus les conditions socioéconomiques ou politiques qui ont placé ces jeunes dans des difficultés pareilles[16].

Le stéréotype du sauveur blanc se rencontre même dans des films de science-fiction. Dans Cowboys et Envahisseurs réalisé par Jon Favreau en 2011, parmi toute la tribu apache qui intervient, un seul, Nat, a un nom, et il est constamment au service des personnages blancs, reprenant un stéréotype de l'éclaireur indien bien installé dans le genre du western ; quant à son peuple, il est présenté comme sur le point de disparaître[17]. Avatar de James Cameron, sorti en 2009, est également critiqué pour sa représentation d'une culture extra-terrestre pétrie de clichés au sujet des autochtones et son scénario qui reprend le mythe du sauveur blanc en la personne du Terrien Jake Sully : Sully se glisse dans la peau d'un Na'avi, sympathise avec eux, puis prend leur tête et se charge de les sauver mieux qu'ils ne le feraient eux-mêmes[19],[20]. À l'inverse, l'adaptation du roman de science-fiction Dune de Frank Herbert par Denis Villeneuve en deux parties sorties en 2021 et en 2024 prend ses distances avec le schéma du sauveur blanc présent dans le roman, en montrant le personnage de Paul Atréides sous un jour plus critique[21].

Séries

The Good Lord Bird, série créée par Ethan Hawke et Mark Richard et diffusée sur la chaîne Showtime en 2020, adapte le roman L'Oiseau du Bon Dieu de l'écrivain africain-américain James McBride paru en 2013, qui relate lui-même la vie de John Brown, figure controversée de l'antiesclavagisme aux États-Unis au XIXe siècle. Maureen Lepeers observe que la série tente de subvertir le stéréotype du sauveur blanc en mettant en scène l'inefficacité de Brown. Elle estime toutefois que cette démarche a ses limites et que la série ne fait en somme que réinventer ou réactualiser le mythe du sauveur blanc : Brown devient presque une figure de martyr de la cause, tandis que les dangers auxquels il expose ses alliés afro-américains, aux conditions de vie bien plus périlleuses et mourant souvent à cause de lui, ainsi que l'absurdité de ses stratégies, sont des aspects passés sous silence ou pardonnés[22].

Références

  1. (en) Damian Zane, « Barbie challenges the 'white saviour complex' », BBC,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  2. (en-US) Vincent Pradier Goeting, « « Syndrome du sauveur blanc », néocolonialisme, changement climatique… comment repenser l’aide internationale ? », sur The Conversation, (consulté le )
  3. « Comment le volontourisme perpétue le syndrome du "white savior" ? », sur France Culture, (consulté le )
  4. (en) Teju Cole, « The White-Savior Industrial Complex », sur The Atlantic, (consulté le )
  5. Janice Gassam Asare, « What Is White Saviorism And How Does It Show Up In Your Workplace? », Forbes,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  6. Teju Cole, « The White-Savior Industrial Complex », The Atlantic,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  7. « Mansplaining - Aider pour avoir bonne conscience: le cas des sauveurs blancs », sur Slate Audio, (consulté le )
  8. « VIDEO. Connaissez-vous le complexe du sauveur blanc ? », sur franceinfo, (consulté le )
  9. « Connaissez-vous le complexe du sauveur blanc ? », Brut,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  10. Martin Monserez, « "White saviors" : qu'est-ce que le "complexe du sauveur blanc" ? », sur Moustique (consulté le )
  11. (en-US) Ariel Levy, « A Missionary on Trial », The New Yorker,‎ (ISSN 0028-792X, lire en ligne, consulté le )
  12. Maïka Sondarjee, « Appelée par Dieu pour sauver les enfants ougandais? », Le Devoir,‎ (lire en ligne)
  13. (en-GB) Lauren Mechling, « ‘Latest wave of colonialism’: how dangerous is the white savior complex? », The Guardian,‎ (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le )
  14. « Les narratifs du sauveur blanc en développement international : analyse discursive de la campagne Kony2012 menée par Invisible Children », sur Université d'Ottawa (consulté le )
  15. « Le « sauveur blanc », Hollywood et l’esclavage | Fondation pour la memoire de l'esclavage », sur memoire-esclavage.org (consulté le )
  16. (en-US) « From True Believer to The Help, How the White Gaze Has Shown Hollywood's Shortsightedness », sur Independent Lens (consulté le )
  17. Sophie Gergaud, « Le Blanc et son Autre : la figure de l’Indien dans le cinéma hollywoodien contemporain », Miranda, no 24,‎ (DOI https://doi.org/10.4000/miranda.43730)
  18. Vera et Gordon, "The Beautiful White American: Sincere Fictions of the Savior", dans Vera et Gordon (2003), p. 32–33.
  19. (en) Lindsey Clouse, « Jake Sully Isn’t the Hero That 'Avatar' Wants Him to Be », sur Collider, (consulté le )
  20. (en) Ella Feldman, « Indigenous Activists Criticize 'Avatar' Sequel », sur Smithsonian Magazine (consulté le )
  21. (en-US) Cherine Fahd et Sara Oscar, « Is Dune an example of a white saviour narrative – or a critique of it? », sur The Conversation, (consulté le )
  22. Maureen Lepers, « The Good Lord Bird (Showtime, 2020) : actualiser le white savior », Transatlantica, no 2,‎ (DOI https://doi.org/10.4000/transatlantica.16134)

Bibliographie

  • (en) Matthew Hughey, The White Savior Film: Content, Critics, and Consumption, Temple University Press, 2014) (ISBN 978-1-4399-1001-6)
  • (en) Teju Cole, « The White Savior Industrial Complex », dans Teju Cole, Known and Strange Things: Essays, Random House, (ISBN 978-0-8129-8978-6), p. 340–349
  • (en) Sean Bex et Stef Craps, « Humanitarianism, Testimony, and the White Savior Industrial Complex: What Is the What versus Kony 2012 », Cultural Critique, vol. 92,‎ , p. 32–56 (ISSN 0882-4371, DOI 10.5749/culturalcritique.92.2016.0032, lire en ligne, consulté le )
  • (en) Nicole Maurantonio, « “Reason to Hope?”: The White Savior Myth and Progress in “Post-Racial” America », Journalism & Mass Communication Quarterly, vol. 94, no 4,‎ (DOI https://doi.org/10.1177/107769901769124, lire en ligne)
  • (en) Megan Cole Paustian, Humanitarian Fictions: Africa, Altruism, and the Narrative Imagination, Fordham University Press, (ISBN 978-1-5315-0547-9 et 978-1-5315-0756-5, DOI 10.5422/fordham/9781531505479.001.0001, lire en ligne)
  • (en) Samantha D. Stevens, « Exporting the White Saviour: The Colonial Textual Influence on Canadian/Indigenous relationships », dans Proceedings of the Thirteenth Native American Symposium 2019, Durant (OK), Southeastern Oklahoma State University (no 13), (ISBN 978-0-9763852-0-2, lire en ligne), p. 81-92
  • (en) Hernán Vera et Andrew M. Gordon, Screen Saviors: Hollywood Fictions of Whiteness, Rowman & Littlefield Publishers, (ISBN 978-1-4616-4286-2)

Voir aussi

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