Shu'ubiyya
La shu'ubiyya[1] (arabe : الشعوبية) désigne un mouvement de résistance à la domination des Arabes dans le monde musulman en particulier en Iran et en Al-Andalus pendant la période abbasside.
Le terme est forgé d'après un verset du Coran qui affirme l'égalité entre les peuples (shu'ub)[2] :
« Ô hommes Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle. Nous vous avons partagés en peuples et en tribus afin que vous vous connaissiez entre vous. Le plus noble devant Dieu est le plus pieux. Dieu est omniscient et instruit de tout[3]. »
À l'origine, la shu'ubiyya consiste à contester la nécessité pour le calife de descendre de la tribu des Quraysh[4]. Ce verset du Coran utilise deux mots : peuples[5] (Shu`ûb) et tribus[6] (Qabâ'il). Le mot tribus est compris[pourquoi ?] comme désignant les tribus arabes, tandis que le mot peuples désigne les populations non arabes, appelées aussi ajam (عجم). Cette distinction est à l'origine du mot shu`ûbiya comme mouvement des peuples contre la domination arabe. La shu'ubiyya consiste alors à revendiquer l'égalité entre Arabes et non Arabes à la suite des conquêtes islamiques[4]. Elle peut aller juqu'à prendre la forme d'un mouvement anti-arabe[4].
C'est en Iran aux VIIIe et IXe siècles que ce mouvement est le plus prononcé[4]. Il prend la forme d'une résistance à l'arabisation de la culture[2]. Selon Goldziher, la shu'ubiyya va de pair avec l'affirmation d'un sentiment nationaliste, voire séparatiste[4]. Mais selon Gibb, elle n'exprime pas une volonté de briser l'autorité de l'empire, bien plutôt celle de participer au pouvoir en préservant la culture persane. En effet, l'administration a été confiée aux fonctionnaires autochtones, qui ont pu conserver leur culture et leur langue malgré la domination musulmane, qui n'est pas contestée[2]. Parfois à tort, ce mouvement est ressenti comme anti-musulman, ou pour le moins un danger pour l'islamisation.
En Al-Andalus
Ce mouvement avait atteint les Berbères pendant la conquête puis il a été repris par les populations locales : Galiciens, Wisigoths et Francs[4]. Au XIe siècle, un exemple de la littérature shu`ûbî est la lettre (Risâla[7]) d'Ibn Garcia (Ibn Gharsiya). Cette lettre, écrite entre 1051 et 1076[8], tente de démonter la supériorité des nouveaux convertis sur les Arabes.
Néo-Shu'ubiyya
En 1966, Sami Hanna et G.H. Gardner écrivaient un article intitulé « Shu‘ubiyah Updated » dans le Middle East Journal[9]. L'universitaire néerlandais Leonard C. Biegel, dans son ouvrage publié en 1972 Minorités au Moyen-Orient: leur signification en tant que facteur politique dans le Monde arabe, a forgé à partir de l'article de Hanna et Gardner le concept de néo-shu'ubiyya pour désigner les tentatives modernes de nationalismes alternatifs au panarabisme : assyrianisme, kurdisme, pharaonisme (en) (nationalisme égyptien exaltant les racines non-arabes de ce pays), phénicianisme, nationalisme grand-syrien[10]. Dans un article de 1984, Daniel Dishon et Bruce Maddi-Weitzmann utilisent le même néologisme, Néo-Shu'ubiyya[11], et en 2002 Ariel I. Ahram souligne une signification moderne semblable du terme shu'ubiya à l'encontre des musulmans chiites irakiens, et plus généralement de l'islam chiite[12].
Notes et références
- ↑ Shu'ubiyya en arabe šuʿūbiya, شعوبية, internationalisme ; le mouvement des peuples
- Eve Feuillebois-Pierunek, L'épopée iranienne: le Livre des Rois de Ferdowsi, (lire en ligne), p. 12-13
- ↑ Le Coran, Les appartements privés, XLIX, 13 :
- (en) S. Enderwitz, « (Al-)-SHUʿÛBIYYA », Encyclopædia of islam, vol. 9, , p. 513-516 (lire en ligne)
- ↑ Peuples en arabe šuʿūb, شعوب, peuples
- ↑ Tribus en arabe qabāʾil, قبائل, tribus
- ↑ Risâla en arabe : risāla, رسالة, message ; lettre ; épître
- ↑ (en) Max Diesenberger, Richard Corradini et Helmut Reimitz, The Construction of Communities in the Early Middle Ages : texts, resources and artefacts, Leiden/Boston, Brill, , 417 p. (ISBN 90-04-11862-4, présentation en ligne), p. 346
- ↑ Sami Hanna and G.H. Gardner, "Al-Shu‘ubiyah Updated", Middle East Journal, 20 (1966): 335-351
- ↑ Leonard C. Biegel, Minderheden in Het Midden-Oosten: Hun Betekenis Als Politieke Factor in De Arabische Wereld, Van Loghum Slaterus, Deventer, 1972, (ISBN 978-90-6001-219-2) e.a. p.250
- ↑ Daniel Dishon et Bruce Maddi-Weitzmann, "Inter-Arab issues", in: Israel Stockman-Shomron (ed.), Israel, the Middle East, and the great powers, Transaction Publishers, 1984, 389 p., (ISBN 978-965-287-000-1) e.a. p.279
- ↑ Ariel I. Ahram, Iraq and Syria: The Dilemma of Dynasty, Middle East Quarterly, Spring 2002, Vol.IX, n°2
Voir aussi
Articles connexes
Bibliographie
- Janine Sourdel et Dominique Sourdel, Dictionnaire historique de l'islam, PUF, coll. « quadrige », , 1056 p. (ISBN 978-2-13-054536-1), p. 753-754, article Shu`ûbiya
- (en) Göran Larsso, Ibn García's Shuʻūbiyya Letter, Ethnic and Theological Tensions in Medieval Al-Andalus, Leiden, BRILL, , 244 p. (ISBN 90-04-12740-2, présentation en ligne)
- Portail du monde arabo-musulman
- Portail du haut Moyen Âge