Sociologie de l'éducation
La sociologie de l'éducation est une branche de la sociologie qui étudie les processus de socialisation scolaire, les trajectoires scolaires et leurs déterminants, les rapports pédagogiques, les caractéristiques des institutions et du personnel éducatif.
Thématiques de recherche
Parmi les thématiques de recherhche en sociologie de l'éducation on retrouve : la mixité sociale (Nicole Mosconi), la démocratisation scolaire (Pierre Merle), la mobilité sociale (Dominique Merllié et Jean Prévot), les inégalités scolaires (Georges Felouzis), la reproduction sociale (Pierre Bourdieu), la socialisation scolaire (Bernard Lahire), la forme scolaire (Guy Vincent), l'expérience scolaire (François Dubet et Danilo Martuccelli), l'évaluation scolaire (Pierre Merle).
Définition
D'après la sociologue française Nathalie Bulle, la sociologie de l’éducation est « l’approche scientifique de l’éducation comme phénomène social »[1]. Sa fonction est d'étudier « les relations éducatives, les rôles éducatifs, les groupes éducatifs » dans différentes sociétés quel que soit leur époque ou leur aires géographique[1]. L'école est un « terrain privilégié d’investigation » de ce champ de recherche[1]. Dans cette perspective, c'est la scolarisation qui est l'objet d'étude[2],[3], d'où que la sociologue française Marie Duru-Bellat et ses collègues préfère parler de « sociologie de l'école »[3].
Autrement dit, il faut distinguer deux sens au mot éducation : l'éducation au sens de socialisation[a], c'est-à-dire « les mécanismes par lesquels une société transmet à ses membres les savoirs, savoir-faire et savoir-être »[3] d'une part, et d'autre part, l'éducation au sens de scolarisation. D'ailleurs, l’expression « sociologie de l’éducation » est en fait la traduction littérale de sociology of education, champ de recherche anglophone des systèmes d’enseignement scolaire[b],[2],[3].
La démocratisation scolaire
La démocratisation scolaire est un thème historique de la sociologie de l'éducation dès les années 1960[4]. On distingue plusieurs types de démocratisation : quantitative, qualitative, uniforme, ségrégative.
Démocratisation quantitative
Lorsqu'on parle de démocratisation scolaire, les recherches et les manuels de sociologie mentionnent d'abord les évolutions d'accès à l'école [5],[6],[7],[8],[9],[10],[11],[12],[13],[14],[15],[16],[17]. Aussi dénommé massification scolaire, la « démocratisation quantitative » correspond à l’augmentation du nombre d’enfants qui ont accès aux études, et se caractérise par un allongement de la durée des études et par une élévation du niveau de formation[18]. Comme le précise le sociologue français Pierre Merle « un mouvement de démocratisation implique une égalisation des conditions »[19]. Or, l'idée de « démocratisation quantitative » ne suggère pas un processus d'égalisation : le sociologue français François de Singly explique qu'il ne faut ainsi pas confondre « extension des publics [...] affaiblissement des inégalités sociales »[20].
Démocratisation qualitative
Définie par l'historien Antoine Prost, la démocratisation qualitative souligne l'idée d'une ouverture aux classes inférieures : « Tout au long du XXe siècle, un des objectifs poursuivis par les réformateurs n'est pas seulement d'augmenter la durée des études obligatoires [...], mais aussi de faire en sorte que le destin scolaire soit moins dépendant de l'origine sociale »[19], permettant de réduire « les inégalités scolaires et sociales »[21]. L'accès élargie à l'école pour toutes les catégories sociales est dénommée « démocratisation uniforme »[22].
Démocratisation ségrégative
On observe qu'un écart se maintient entre les catégories sociales concernant la trajectoire scolaire. Pour nommer cet écart, Merle parle de « démocratisation ségrégative »[23]. En effet, l’ouverture de l’enseignement à tous les milieux sociaux s’est accompagnée d’une diversification, d'une hiérarchisation et donc d'une ségrégation de l’offre scolaire, aussi dénommée « filiarisation » ou « professionnalisation ». En résumé, les enfants des classes supérieures et ceux des classes populaires ne fréquentent pas les mêmes filières et ne passent pas les mêmes diplômes. On parle de ségrégation car il existe un processus de séparation physique, social et symbolique entre les établissements et au sein même des établissements. Par exemple, l’augmentation de la proportion de bacheliers a été permise par la professionnalisation du bac.
La sociologue Vanessa Pinto défend l'idée que « plusieurs sociologues remettent en cause l’idée d’une "démocratisation" de l’enseignement au vu de ses évolutions au cours des dernières décennies »[24]. Elle souligne par exemple que « les diverses filières de l’enseignement supérieur sont fortement différenciées socialement » : « l’enseignement supérieur, en même temps qu’il s’est ouvert à des fractions accrues de la jeunesse, a connu une diversification croissante de ses filières, rendant possible la multiplication des hiérarchies internes et donc le maintien, voire le renforcement, des inégalités sociales en son sein »[24]. Le sociologue français Jean-Claude Passeron analysait déjà en 1982, que « l’ouverture culturelle et la modernisation pédagogique des universités ont renforcé la position et le prestige des Grandes Écoles et de leurs classes préparatoires qui, en maintenant leurs critères traditionnels de pédagogie et de sélection, ont accru relativement la rareté sociale des titres qu’elles décernent »[25].
Deux sens de la notion de démocratisation
La sociologue Christine Delphy évoque deux sens contradictoires des usages de la notion de démocratisation en sciences sociales[26]. Un premier sens qu’on retrouve dans l’expression « démocratisation scolaire », qui renvoie à l’idée de composition sociale du groupe des enseignés et non pas aux rapports sociaux ; un second sens qu’on retrouve dans l’expression « démocratisation de l’entreprise » par exemple, qui renvoie à l’idée de hiérarchisation des groupes sociaux (le patronat versus les employés). Elle résume la tension qui existe entre ces deux usages : « l’égalité des chances et l’égalité tout court »[26]. Ainsi, l’expression « égalité des chances » apparaît comme un oxymore[27].
Inégalités scolaire
Pour analyser les inégalités scolaires, les sociologues différencient plusieurs types d'égalité :
- Classiquement, les sociologues distinguent l'égalité de droit (ou formelle) et l'égalité de fait (ou réelle)[28],[29].
- Le sociologue Georges Felouzis propose de distinguer « égalité d’accès à l’école », « égalité de traitement des élèves » et « égalité équitable des chances »[30].
- Le sociologue Mohamed Cherkaoui précise les critères de « l’égalité des chances scolaire » : (1) éducation gratuite et universelle, (2) distribution du savoir identique, (3) égalité des ressources scolaires, (4) composition sociale scolaire identique, (5) égalité dans les effets de l’école[31].
Scolarité des filles
Si l'enseignement secondaire se met en place pour les filles à la fin du XIXe siècle, c'est dans la période 1960-1970 que l'on observe une « augmentation spectaculaire de la scolarisation des filles »[32] ; et à partir des années 1970-1980 « on trouve plus de filles que de garçons parmi les bacheliers » en France[33]. Les filles restent plus longtemps dans le système scolaire : « parmi les entrants en 6ème en 1979-1980, 124 filles pour 100 garçons accèderont en terminale »[34].
Cette massification est le résultat d'une mise en application progressive d'un ensemble de lois relatives à l'accès des filles à l'école, comme en France : premiers lycées féminins (1880), enseignement obligatoire pour tous jusqu'à 13 ans (1882), création du baccalauréat féminin (1919), légalisation des lycées mixtes (1959), légalisation des collèges mixtes (1963), loi Haby (1975) - la mixité est rendue obligatoire dans l'enseignement primaire et secondaire - etc.
Mais la scolarisation des filles à la fin du XIXe siècle est destinée aux jeunes filles de la bourgeoisie[35], et l'éducation qu'elles y reçoivent est différente de celle des garçons. En effet, l'éducation des filles « n'[y] est pas une fin en soi », elle est « adaptée à leur futur rôle social », et donc implique des activités de « couture, cuisine, repassage, etc. »[32].
Plus récemment, les filles restent plus longtemps dans le système scolaire. En 2010-2011 par exemple, 88,5% des filles entrées en 6ème en 2007 étaient en troisième contre 83,4% des garçons, et en 2014-2015, 48,5% des filles entrées en 6ème en 2007 étaient dans l'enseignement supérieur, contre 36,7% des garçons[c]. Les filles sont également plus diplômées que les garçons. En moyenne, par exemple, sur les années 2012-2013-2014, 33% des femmes sorties du système éducatif sont titulaires d'une licence ou d'un diplôme supérieur, contre 25% des hommes[d].
Scolarité et dispositions
L'évaluation scolaire
Il existe deux grandes approches sociologiques concernant l’évaluation en contexte éducatif : (1) une approche déterministe qui défend l’idée de le jugement professoral assure la reproduction de l’ordre sociale par transformation des classements sociaux en classement scolaire ; (2) une approche interactionniste et didactique qui défend l’idée que l'évaluation est une « transaction » (i.e. une négociation, un arrangement, une élaboration collective) entre les enseignants et les étudiants[36].
La note chiffrée
D'après le sociologue français Pierre Merle, la note chiffrée sur 20, pratiquée en France, est une invention récente du système éducatif (XXe siècle) qui ne résulte pas d'une « nécessité interne aux apprentissages [...] mais qui a eu pour origine la préparation aux épreuves des examens et concours [...] à la fois une conséquence de la massification scolaire et un instrument de celle-ci »[37]. Merle explique ainsi qu'il y a un non-recours de la note chiffrée dans les pratiques d’évaluations des élèves du primaires et du secondaires jusque dans les années 1880 : par exemple, « [l]es examens de passage, le plus souvent des oraux, ne sollicitent pas une notation mais reposent sur le principe de la sentence, passage versus non-passage »[38]. De même, au baccalauréat, jusqu’en 1830, l’évaluation des compétences se fait sans recours à la note : les examinateurs « évaluent la qualité des réponses [orales] du candidat à l’aide de boules de couleur matérialisant leur appréciation : rouge (favorable à l’obtention), blanche (abstention) et noire (défavorable) »[38]. En 1890, deux arrêtés instaure la notation d'abord pour les collèges et lycées et puis pour le baccalauréat, établissant une « relation fonctionnelle entre normes de notation à l’examen et pratiques d’évaluation en classe »[39]. L’idée est alors de « de mettre la note bien plus en évidence que la place [i.e. position sociale] »[40]. Mais avant même la réglementation de 1890, un inspecteur général critique l’évaluation par la notation sur 20 : selon lui « « l’échelle de notation sur 20 points est une échelle symétrique impaire, centrée sur la moyenne 10, et favorise une évaluation gaussienne et sélective conformément à la loi de Posthumus »[40].
Trajectoires scolaires et professionnelles
La trajectoire scolaire et la trajectoire professionnelles sont liées[5],[6],[8],[41]. Par exemple, le diplôme protège du chômage : « [e]n 1975, le taux de chômage des jeunes non diplômés était de 8%, soit le double de celui des jeunes gens du même âge diplômés du supérieur (4%). En 1995, le taux de chômage des jeunes non diplômés est de 35%, soit près du triple de celui des diplômés (12%) »[42]. En 2018, il était de 25,6% pour ceux qui n'ont aucun diplôme alors qu'il était de 7% pour ceux qui ont un diplôme de l'enseignement supérieur de niveau bac + 5 ou plus, soit plus du triple[e]. Si le niveau de formation a augmenté, persiste un écart en ce qui concerne l'employabilité qui est déterminée par le niveau de formation. Mais l'augmentation du niveau de formation a modifié le rapport à l'emploi : « les diplômes, comme moyens de régulation de l'accès aux positions sociales, peuvent paraître à la fois de plus en plus nécessaire et de moins en moins suffisant »[43].
Trajectoires scolaires et conditions d'existence
Si la « relation entre scolarisation et destinée sociales » s'est transformée, l'origine sociale reste un facteur déterminant dans le maintien des inégalités sociales[43].
Notes et références
Notes
- ↑ Comme l'indique le sociologue français Mohamed Cherkaoui « si l’on accorde au terme éduquer son sens étymologique latin d’educere, c’est-à-dire conduire un être non social à devenir social, la sociologie de l’éducation serait un domaine si vaste qu’il comprendrait pratiquement toutes les activités humaines » (Cherkaoui 2010, p. 3).
- ↑ L’enseignement supérieur est généralement un domaine distinct ; « les formes non scolaires d’apprentissage et d’enseignement restent moins étudiées » (Duru-Bellat, Farges et van Zanten 2022, p. 3).
- ↑ Calculs de France Stratégie, à partir de MENES-DEPP, panel 2007
- ↑ MENESR-DEPP, Filles et garçons 2017, Enquêtes emploi Insee 2012-2014, traitement MENESR-DEPP
- ↑ https://www.insee.fr/fr/statistiques/5397619?geo=FE-1#ancre-EMP_G2
Références
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- Cherkaoui (2010), p. 3.
- Duru-Bellat, Farges et van Zanten (2022), p. 3.
- ↑ Cacouault-Bitaud et Oeuvrard (2001), p. 7.
- Cacouault-Bitaud et Oeuvrard (2009).
- Cherkaoui (2010).
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- ↑ Felouzis (2020), p. 43-44.
- Merle (2017), p. 74.
- ↑ Singly (2020), p. 32.
- ↑ Prost (2012), p. 46.
- ↑ Merle (2017), p. 75.
- ↑ Merle (2000), p. 23.
- Pinto (2008), p. 15.
- ↑ Passeron (1982), p. 563.
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- ↑ Felouzis (2020), p. 14.
- ↑ Felouzis (2020), p. 14-17.
- ↑ Cherkaoui (2010), p. 97-98.
- Draelants et Cattonar (2022), p. 146.
- ↑ Cacouault-Bitaud et Oeuvrard (1995), p. 42.
- ↑ Terrail (2005), p. 54.
- ↑ Draelants et Cattonar (2022), p. 145.
- ↑ Merle (1998), p. 28-33.
- ↑ Merle (2015), p. 86.
- Merle (2015), p. 81.
- ↑ Merle (2015), p. 84.
- Merle (2015), p. 85.
- ↑ Merllié et Prévot (1991).
- ↑ Merle (2017), p. 31.
- Merllié et Prévot (1991), p. 111.
Voir aussi
Bibliographie
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
- ouvrages synthétique
Principaux manuel de sociologie de l'éducation francophone :
- Sociologie de l’éducation de Cacouault-Bitaud et Oeuvrard 2009 dans la collection « Repères ».
- Sociologie de l'éducation de Cherkaoui 2010 dans la collection « Que sais-je ? ».
- Sociologie de l'éducation de Rayou 2024 dans la collection « Que sais-je ? ».
- Manuel de sociologie de l’éducation de Draelants et Cattonar 2022 chez De Boeck Supérieur.
- Sociologie de l’école de Duru-Bellat, Farges et van Zanten 2022 dans la collection « U ».
- La démocratisation de l'enseignement de Merle 2017 dans la collection « Repères ».
- La ségrégation scolaire de Merle 2012 dans la collection « Repères ».
- Les inégalités scolaires de Felouzis 2020 dans la collection « Que sais-je ? ».
- Autres ouvrages
- [Durkheim 1902] Émile Durkheim, L'éducation morale, 1902-1903 [PDF] Lire en ligne (classiques.uqam.ca)
- [Durkheim 1922] Émile Durkheim, Éducation et sociologie, [PDF] Lire en ligne (classiques.uqam.ca)
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- [Mear et Merle 1992] Patrick Mear et Pierre Merle, « 1986-1990 : Démocratisation et/ou hiérarchisation scolaire croissante des publics lycéens ? », Sociétés contemporaines, vol. 11-12, nos 3-4, , p. 31-52.

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— accès gratuit par la bibliothèque Wikipédia. - [Dubar 2022] Claude Dubar, La Socialisation : Construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Armand Colin, coll. « U », , 5e éd. (ISBN 978-2-200-63134-5, lire en ligne
) — accès gratuit par la bibliothèque Wikipédia. - [Draelants et Cattonar 2022] Hugues Draelants et Branka Cattonar, Manuel de sociologie de l’éducation, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, coll. « Pratiques pédagogiques », — accès gratuit par la bibliothèque Wikipédia.
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— accès gratuit par la bibliothèque Wikipédia.
Articles connexes
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