Sola gratia
Sola gratia est une expression latine signifiant « par la grâce seule », utilisée pour désigner un principe théologique chrétien selon lequel le salut des âmes est obtenu par la grâce seule, c'est-à-dire par la seule volonté de Dieu.
Le principe est issu des idées de Augustin d'Hippone sur le salut des âmes, salut qui ne peut venir de façon fondamentale que de la libre décision de Dieu, puisque celui-ci est omnipotent et omniscient.
Augustin tente cependant de préserver dans une certaine mesure la liberté humaine, s'exprimant par la foi et les œuvres[1], bien que le libre arbitre de l'homme soit fortement réduit par la faute originelle d'Adam.
Le principe est affirmé par l'Église catholique au deuxième concile d'Orange de 529, qui condamne en même temps la théorie de la prédestination. Dans le protestantisme, le principe de la sola gratia fait partie des cinq sola.
Doctrine

Dans l'approche d'Augustin d'Hippone, la grâce divine est première dans l'ordre du salut de l'individu[2]. Mais pour ce qui est de la place accordée à la liberté de l'homme, à sa collaboration avec la grâce, il y a des fluctuations dans la pensée d'Augustin, qui quoique auteur de la fameuse citation « Dieu qui t'a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi[3] », durcira sa position durant son combat avec Pélage et les pélagiens.
Une croyance dans le rôle exclusif de la grâce pour l'obtention du salut mène généralement à l'idée de prédestination. En effet, cela revient à dire qu'il n'y a aucune collaboration de la part de l'homme et que donc le choix se fait de la part de Dieu uniquement.
Cependant, le salut par la grâce s'articule difficilement avec deux autres voies vers le salut des âmes, très présentes dans le christianisme antique : le salut par la foi, principale voie explorée par Paul de Tarse, et le salut par les (bonnes) œuvres des croyants. Cette difficulté explique que les idées d'Augustin n'aient pas été acceptées par tous, ou aient suscité des différences d'interprétation.
Le Nouveau Testament est en effet peu clair à ce sujet dans sa rédaction.
Un des textes les plus en faveur de Sola gratia, le salut par la grâce seule, est l'Épître aux Éphésiens (Paul de Tarse), qui indique « car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu[4] ». Dans cette phrase, le salut par la Foi, au cœur de la prédication de Paul, est lié au salut par la grâce, le premier découlant directement du second. Ce sera une référence forte pour les tenants de Sola gratia et de son absence d'opposition avec la Foi. Une lecture littérale de ce passage amène cependant à nier l'engagement personnel dans la Foi, qui devient totalement extérieure à l'homme, voire peut nier le besoin de la prédication puisque la Foi ne vient pas des hommes mais seulement de Dieu. Il s'agit là d'un certain écart d'avec les autres épîtres de Paul, ce qui explique en partie que l'épître ne soit pas considérée par la majorité des exégètes comme étant réellement de Paul.
Dans l'Épître aux Galates, Paul indique « voici seulement ce que je veux apprendre de vous : Est-ce par les œuvres de la loi que vous avez reçu l’Esprit, ou par la prédication de la foi[5]? ». C'est bien la prédication qui amène la Foi, pas le don exclusif de Dieu. Un autre passage indique que Dieu donne la prédication qui permet la Foi, mais pas directement cette dernière : « Celui qui vous accorde l’Esprit, et qui opère des miracles parmi vous, le fait-il donc par les œuvres de la loi, ou par la prédication de la foi[6]? ». Dans les autres épîtres attribuées à Paul, la grâce est très présente, tout comme la Foi, mais elle n'apparaît pas comme la seule condition du salut.
Toujours dans l'Épître aux Galates, Paul indique « ce n’est pas par les œuvres de la loi que l’homme est justifié, mais par la foi en Jésus Christ[7] », ce qui sera interprété comme un rejet du salut par les œuvres de la Loi. Les commentateurs catholiques ont tendance à arguer du fait qu'il s'agit des œuvres de la Loi et de la Loi uniquement, tandis que les protestants depuis Luther tendent à interpréter les œuvres en général comme étant privées de valeur salvatrice.
Les interprètes catholiques soulignent l'importance accordée par Paul à la charité, en surplus de la foi et même comme une voie plus excellente que la foi, car comme le dit Paul "quand j'aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien"[8]. De leur côté, les interprètes protestants soulignent plutôt le fait que Paul va plus loin dans cette même Première épître aux Corinthiens, quand il déclare « Et quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais même mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien[9] ». Pour eux, la charité au sens de Paul serait très proche de la foi, dans la mesure où elle n'est pas une pratique mais une attitude : « elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout ».
Ces divergences ne sont pas seulement le fait d'un manque de clarté dans la rédaction, mais expriment déjà des oppositions. « Dans l'épître de Jacques […] c'est à une charge en règle que l'on assiste contre les spéculations pauliniennes […]. À la justification par la foi s'oppose expressément la justification par les œuvres […] : « À quoi cela sert-il, mes frères, que quelqu'un dise : "j'ai la Foi", s'il n'a pas les œuvres ? La Foi peut-elle le sauver ? […] Ainsi en est-il de la foi : si elle n'a pas les œuvres elle est tout à fait morte »[10]. La question de la grâce est à peine évoquée dans l'épître, et seulement sous forme d'un don du Seigneur, sans référence au salut.
Ces difficultés dans l'approche du salut selon les textes de référence vont nourrir de nombreux débats théologiques dès la fin de l'Antiquité et jusqu'à la période moderne.
Dans une première approche, la grâce est minorée voire niée. Ainsi, à la fin de l'Antiquité, le pélagianisme minimise le rôle de la grâce dans le salut, et exalte la primauté et l'efficacité de l'effort personnel dans la pratique de la vertu. Pélage soutient que l'homme peut par son seul libre arbitre s'abstenir du péché, et nie donc la nécessité de la grâce.
À l'extrême inverse, notamment chez Augustin d'Hippone et plus encore chez Jean Calvin, Sola gratia mène à la prédestination comme un principe très fort, s'imposant par la seule volonté divine, qu'il ne convient pas de questionner.
Afin de préserver l'utilité de la grâce, de la foi et des œuvres dans le salut individuel, des théologies médianes comme le molinisme essaient de limiter la prédestination, Dieu connaissant certes à l'avance le choix de chacun, mais laissant les individus libres de choisir leur foi et leurs actes, la grâce divine validant ce choix. On peut aussi ranger dans cette catégorie médiane les thèses dites semi-pélagianistes de Jean Cassien, à la fin de l'Antiquité.
Le Moyen Âge
La théologie médiévale catholique, dominée par la pensée augustinienne, laisse peu de place à la liberté humaine.
Thomas d'Aquin tente cependant d'organiser autour de la pensée d'Augustin un système métaphysique permettant de concilier grâce et liberté humaine. Il lui faut tenir à la fois l'affirmation de l'action divine dans chaque action de l'homme, et l'affirmation de la liberté de ce même homme. Cette liberté s'exprimant par les œuvres (bonnes ou mauvaises) ou par la foi.
La Réforme

À la veille de la Réforme protestante, l'Église catholique accepte, sans système bien structuré, tant le salut par la grâce que celui par la foi ou par les œuvres[11]. L'Église finit d'ailleurs par utiliser le salut par les œuvres comme justification à un moyen de financement : le système des indulgences. Celui-ci est structuré autour de dons d'argent faits par les fidèles à l'Église pour « acheter » un accès plus rapide au paradis.
La question des indulgences est le point déclencheur de la Réforme luthérienne, Martin Luther notamment attaque cette pratique en 1517 à travers ses 95 thèses. De manière indépendante, Zwingli arrive à la même conclusion[12]. La critique du salut par les dons d'argent à l'Église mène logiquement à la critique du salut par les œuvres, et sola gratia devient l'un des concepts fondateurs du protestantisme.
S'appuyant sur Augustin, Luther[13] considère ainsi que seule la foi (donnée librement ou pas par Dieu) permet d'être réceptif à la grâce divine. La place du libre arbitre devient donc restreinte, et est encore réduite par Jean Calvin, pour lequel celui qui n'a pas reçu la grâce ne peut tout simplement pas être sauvé[14].
Parmi les familles protestantes, la grâce est l'objet des débats les plus riches et les plus diversifiées. Ces débats s'organisent selon l'idée que l'on se fait de la place de l'Église (l'adhésion à une Église est-elle une manifestation de la grâce ?), selon la réponse de l'homme ou de la femme (si la grâce est donnée à tous, y a-t-il des personnes qui peuvent la refuser et ne pas la recevoir ?), ou selon ce que l'on croit du diable ou du péché (la grâce est-elle donnée absolument gratuitement, comme le soleil réchauffe tout le monde, ou est-elle seulement donnée dans le cadre du pardon des péchés ?).
Ces considérations ont d'importantes conséquences sur la pratique de l'évangélisation : lorsque l'on croit que la grâce trouve son plein accomplissement seulement au sein de l'Église, alors les fidèles sont plus actifs sur l'évangélisation ; et, si l'on croit que la grâce de Dieu rayonne sur tout le monde, quelle que soit son appartenance religieuse, alors l'évangélisation est ressentie comme moins urgente.
Les controverses protestantes relatives à la grâce ont souvent abouti à l'accusation de semi-pélagianisme de ceux qui tentaient de concilier salut par la grâce et salut par les actes ou la foi.
Le concile de Trente
En réaction à la Réforme, l'Église catholique réunit le concile de Trente. Afin de répondre aux positions de la Réforme, le concile produit divers décrets devant êtres crus de foi divine et catholique. Le Décret sur la justification (, 6e session) condamne l'hypothèse que le salut s'obtient par la grâce seule et sans aucune coopération humaine :
Canons sur la justification (extraits) :[15]
1. Si quelqu’un dit que l’homme peut être justifié devant Dieu par ses œuvres – que celles-ci soient accomplies par les forces de la nature humaine ou par l’enseignement de la loi – sans la grâce divine venant par Jésus Christ : qu’il soit anathème. (...)
3. Si quelqu’un dit que, sans l’inspiration prévenante du Saint-Esprit et sans son aide, l’homme peut croire, espérer et aimer, ou se repentir, comme il le faut, pour que lui soit accordée la grâce de la justification : qu’il soit anathème .
4. Si quelqu’un dit que le libre arbitre de l’homme, mû et poussé par Dieu, ne coopère en rien quand il acquiesce à Dieu, qui le pousse et l’appelle à se disposer et préparer à obtenir la grâce de la justification, et qu’il ne peut refuser d’acquiescer, s’il le veut, mais que tel un être inanimé il ne fait absolument rien et se comporte purement passivement : qu’il soit anathème.
5. Si quelqu’un dit que, après le péché d’Adam, le libre arbitre de l’homme a été perdu et éteint, ou qu’il est une réalité qui n’en porte que le nom, bien plus un nom sans réalité, une fiction enfin introduite par Satan dans l’Église : qu’il soit anathème.
6. Si quelqu’un dit qu’il n’est pas au pouvoir de l’homme de s’engager dans les voies du mal, mais que ses mauvaises comme ses bonnes actions sont l’œuvre de Dieu, non seulement parce qu’il les permet, mais encore proprement et par lui-même, tellement que la trahison de Judas ne serait pas moins son œuvre propre que la vocation de Paul : qu’il soit anathème. (...)
9. Si quelqu’un dit que l’impie est justifié par la seule foi, entendant par là que rien d’autre n’est requis pour coopérer à l’obtention de la grâce, et qu’il ne lui est en aucune manière nécessaire de se préparer et disposer par un mouvement de sa volonté : qu’il soit anathème.
10. Si quelqu’un dit que les hommes sont justifiés sans la justice du Christ, par laquelle il a mérité pour nous, ou qu’ils sont formellement justes par cette justice : qu’il soit anathème.
11. Si quelqu’un dit que les hommes sont justifiés ou bien par la seule imputation de la justice du Christ, ou bien par la seule rémission des péchés, à l’exclusion de la grâce et de la charité qui est répandue dans leurs cœurs par l’Esprit Saint [Rm 5, 5] et habite en eux, ou encore que la grâce par laquelle nous sommes justifiés est seulement la faveur de Dieu : qu’il soit anathème.
12. Si quelqu’un dit que la foi qui justifie n’est rien d’autre que la confiance en la miséricorde divine, qui remet les péchés à cause du Christ, ou que c’est par cette seule confiance que nous sommes justifiés : qu’il soit anathème. (...)
17. Si quelqu’un dit que la grâce de la justification n’échoit qu’à ceux qui sont prédestinés à la vie et que tous les autres qui sont appelés, le sont assurément, mais ne reçoivent pas la grâce, parce que prédestinés au mal par la puissance divine : qu’il soit anathème. (...)
22. Si quelqu’un dit que le justifié soit peut persévérer dans la justice sans un secours spécial de Dieu, soit ne le peut pas avec ce secours : qu’il soit anathème.
Certains courants catholiques resteront dans une droite ligne augustinienne, s'attirant par là même les accusations de crypto-protestantisme. Le courant catholique de cette ligne le plus connu fut le jansénisme, essentiellement actif aux XVIIe siècle et au XVIIIe siècle.
Le molinisme, dès la seconde moitié du XVIe siècle, tente de concilier grâce et liberté à travers son texte fondateur Accord du libre arbitre avec le don de la grâce, la prescience divine, la providence, la prédestination et la réprobation.
Preuve de la difficulté du sujet, il existe au sein de l'Église catholique plusieurs systèmes de salut intégrant la grâce et les actes de l'homme (la foi ou les œuvres), dont le thomisme, le molinisme, le congruisme, le liguorisme ou le jansénisme. Finalement, le Vatican finira par décourager toute discussion théologique sur l'articulation entre les différentes voies du salut, ces questions restant irrésolues par manque de texte fondateur clair.
Rapprochement des points de vue
L'Église catholique a signé en 1999 avec les luthériens, puis avec les méthodistes, la Déclaration commune sur la justification par la foi qui proclame que : « Nous confessons ensemble que la personne humaine est, pour son salut, entièrement dépendante de la grâce salvatrice de Dieu ».
Il n'y a pas pour autant identité de vues et de présentation : on a pu ainsi parler de « consensus différencié », c'est-à-dire qui admet les différences. Par exemple, l'insistance de l'Église catholique sur les œuvres demeure, notamment en ce qui concerne les œuvres de charité ; mais il y est explicitement précisé que la grâce ne dépend pas des œuvres réalisées.
Articles connexes
Notes et références
- ↑ Louis Cognet, Le jansénisme, Que sais-je ?, p. 8.
- ↑ William A. Dyrness, Veli-Matti Kärkkäinen, Global Dictionary of Theology: A Resource for the Worldwide Church, InterVarsity Press, USA, 2009, p. 734
- ↑ De Verb. apost. serm., 17; autre référence : « Mais s'il (Dieu) t'a fait sans toi, sans toi il ne te justifie pas. » (Augustin, sermon 169, §13, Trad. Raulx, éd. Gérin, Bar-Le-Duc, 1868)
- ↑ Éphésiens 2:8.
- ↑ Galates 3:2
- ↑ Galates 3:4
- ↑ Galates 2:16
- ↑ 1 Co 13, 2
- ↑ 1 Corinthiens 13:3
- ↑ Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, Jésus après Jésus : l'origine du christianisme, Éditions du Seuil, , 386 p. (ISBN 978-2-02-051249-7), p. 311.
- ↑ Mark A. Lamport, Encyclopedia of Martin Luther and the Reformation, Volume 2, Rowman & Littlefield, USA, 2017, p. 722
- ↑ André Bouvier, « Ulrich Zwingli : d'après ses œuvres », Revue de Théologie et de Philosophie, vol. 19, , p. 205-235 (lire en ligne)
- ↑ Annick Sibué, Luther et la Réforme protestante, Paris, Eyrolles, , 183 p. (ISBN 978-2-212-54859-4), p. 105-106
- ↑ Jean-Pierre Chantin, Le Jansénisme : Entre hérésie imaginaire et résistance catholique, Paris, Cerf, coll. « Bref », (ISBN 978-2-204-05366-2), p. 10.
- ↑ Décret sur la justification, 13 janvier 1547, 6e session du Concile de Trente, consultable par exemple ici [1]
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