Sorts homériques
Les sorts homériques (sortes homericae en latin) sont un ensemble de pratiques divinatoires rattachées à la bibliomancie, plus précisément à la rhapsodomancie. Il s'agit d'utiliser un vers tiré du texte écrit par le poète grec Homère pour obtenir la réponse à une question. Si le vers est tiré au hasard, la pratique se rattache également à la cléromancie.
L'utilisation oraculaire de vers homériques par des personnages illustres dans l'histoire comme le philosophe grec Socrate, le sénateur romain Brutus et les empereurs romains Septime Sévère et Macrin est rapportée par des historiens anciens. Il existe aussi des papyrus datant de l'Antiquité tardive qui transmettent des vers homériques et la méthode de leur consultation divinatoire, comme l'Homeromanteion ou oracle d'Homère.
La divination au moyen de poèmes et de textes sacrés est également attestée dans un contexte romain avec Virgile, juif et chrétien avec la Bible, islamique avec le Coran, mais aussi à partir de tables attribuées à des personnages légendaires comme le mage Astrampsychos.
Cas connus dans l'Antiquité
Socrate

Platon rapporte dans le Criton (44b) que son maître Socrate reçoit en rêve un vers homérique qui prédit son avenir. Socrate est en prison en -399 suite à son procès, à l'issue duquel il a été condamné à mort par le tribunal d'Athènes. Il raconte à Criton qu'il a rêvé « d'une femme grande et belle qui l'appelle par son nom pour lui dire : « Tu arriveras après-demain dans les champs fertiles de la Phthie » »[1].
La phrase prononcée par la femme est une allusion à un vers du poète Homère, extrait de l'Iliade[2]. C'est Achille qui s'adresse à Ulysse : « le troisième jour j'arriverai dans la fertile Phthiè »[3]. La Phthie est la patrie d'origine d'Achille. Socrate fait un jeu de mots, car le terme désigne aussi la mort ou la corruption.
Criton trouve ce rêve absurde mais son sens ne fait pas de doute pour Socrate : il « y voit la nécessité pour lui de mourir à une date précise »[1]. Ce rêve est un signe envoyé par les dieux pour signifier à Socrate son destin.
Dans Le Tiers Livre de Rabelais, le personnage de Pantagruel fait référence aux « sorts homériques » et à l'épisode socratique en particulier pour amener Panurge à consulter les « sorts virgiliens »[4]. Pantagruel explique :
« Or, voyez ci que vous ferez, si bon vous semble. Apportez-moi les œuvres de Virgile, et par trois fois, avec l'ongle les ouvrants, explorerons, par les vers du nombre entre nous convenu, le sort futur de votre mariage, car, comme par sorts homériques souvent on a rencontré sa destinée, témoin Socrates, lequel, oyant en prison réciter ce mètre d'Homère [...] prévit qu’il mourrait le tiers subséquent jour [...] »
— François Rabelais, Le Tiers Livre
Pantagruel et Panurge tirent ensuite trois dés, qui font 5, 6 et 5, soit un total de 16. Puis ils prennent « les vers seizièmes du feuillet » dans une page au hasard des œuvres de Virgile, et en tirent un oracle concernant le mariage de Panurge. L'opération est répétée deux fois, puis les héros changent de méthode de divination pour utiliser le rêve[5].
Brutus

Le philosophe et historien Plutarque rapporte qu'un vers homérique cité par Brutus a été interprété comme un présage. Après l'assassinat de Jules César, Brutus boit le jour de son anniversaire en l'honneur de sa victoire et de la liberté des Romains. Il prononce alors la phrase suivante : « Je péris, frappé par la destinée cruelle et par la main du fils de Latone »[6]. La prononciation soudaine de cette phrase évoque les « sorts homériques », c'est-à-dire le tirage au sort d'un vers extrait de l'Iliade le plus souvent, afin de prédire le futur[7].
La parole en question est prononcée par Patrocle qui meurt sous les coups d'Hector. Le vers est le suivant : « C'est la Moire violente et le fils de Lètô, et parmi les hommes, Euphorbos, qui me tuent »[8].
Plutarque ajoute qu'« à la journée de Philippes, quand [Brutus] sortit de sa tente pour le dernier combat, il donna pour mot à ses soldats : Apollon ; c'est pourquoi l’on pensa que ce vers qu'il avait prononcé était comme un présage de sa défaite » à la bataille de Philippes, car Apollon est justement le fils de Latone mentionné par le vers homérique[6].
L'historien grec Appien relate la même histoire : « Alors que Brutus célébrait son anniversaire à Samos, on raconte qu'au milieu du repas, bien qu'il ne fût pas homme à faire de telles citations, il cita ce vers sans raison apparente : « Destin cruel tu m'a[s] tué, avec l'aide du fils de Latone. » »[9].
L'historien romain Valère Maxime cite également Brutus dans ses exemples romains de présages[10] :
« La fin malheureuse que M. Brutus avait méritée pour son parricide fut aussi annoncée par un présage précis. Après cet horrible forfait, comme il célébrait l'anniversaire de sa naissance et qu'il voulait citer un vers grec, sa mémoire lui rappela de préférence le passage d'Homère : « Je meurs victime de la Parque funeste et du fils de Leto ». Ce fut en effet Apollon, dont le nom avait été donné pour signe de ralliement par Octave et Antoine, qui, à la bataille de Philippes, dirigea sur lui ses traits. »
— Valère Maxime, Actions et paroles mémorables
Cette version semble discordante avec celle de Plutarque. Chez Valère Maxime, le nom d'Apollon sert de signe de ralliement aux ennemis de Brutus, Octave et Antoine. Cela sert la propagande du camp césarien selon Ioannis Ziogas, puisqu'Apollon devient un soutien des vengeurs de Jules César, et ne défend pas Brutus. L'helléniste ajoute que l'identification de Brutus à Patrocle, montre que les protagonistes sont piégés dans un cycle de vengeance, comme l'étaient Patrocle, Hector et Achille[7].
Septime Sévère
Septime Sévère séjourne pour la première fois en Syrie en 180, « au moment où il commandait à Zeugma la IVe Légion Scythique » selon l'helléniste Janine Balty. Septime Sévère « passionné d'astrologie et d'horoscopes », en profite pour aller consulter l'oracle du dieu d'Apamée[11].
Dans son Histoire romaine (78, 8, 6), Dion Cassius rapporte que le futur empereur Septime Sévère, alors simple citoyen, consulte l'oracle de Zeus-Bélos à Apamée en Syrie. L'oracle « lui prédit un avenir brillant par ces vers empruntés à l'Iliade » (chant II, vers 478-179) : « Pour les yeux et le front, il est pareil à Zeus Tonnant / pour la ceinture à Arès, pour la poitrine à Poséidon »[12]. Ces vers qualifient Agamemnon, le roi des Grecs, dans le texte homérique. « L'oracle, en reprenant deux vers du chant II de l'Iliade qui s'appliquaient à Agamemnon, lui prédit sa victoire et son accession à l'empire »[11].
Macrin
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Dion Cassius, dans son Histoire romaine (79, 40, 4), rapporte que l'empereur Macrin consulte l'oracle d'Apamée, au temple de Zeus-Bélos, lors de sa visite de la Legio II Parthica, peu de temps avant sa défaite en juin 218. L'oracle lui cite deux vers de l'Iliade : « Ah vieillard, les jeunes combattants te donnent bien du mal, ta vigueur est brisée, la fâcheuse vieillesse t'accompagne » (chant VIII, vers 102-103, traduction de Paul Mazon). Or, Macrin plus tard « fut renversé par un jeune enfant dont il ignorait la veille jusqu'au nom, comme le lui avait prédit l'oracle ». Selon Dion Cassius, le vers homérique est interprété comme un oracle qui annonce le renversement par l'enfant[11].
Dion Cassius (79, 30, 1) rapporte également que lors de plusieurs apparitions successives d'une comète, dont il a été le témoin oculaire, un vers d'Homère « circulait sur toutes les lèvres ». Le vers est le suivant : « Le ciel immense claironne autour d'eux la bataille. Zeus l'entend » (Iliade, chant XXI, vers 388, traduction de Paul Mazon).
Dans l'Iliade, le contexte est la guerre entre les dieux, notamment entre Aphrodite et Arès d'un côté, et Athéna et Héra de l'autre. Ces dernières soutiennent le combat d'Achille contre les Troyens. Pendant que les dieux se font la guerre, « Zeus, assis sur l'Olympos, se mit à rire »[13].
Selon Marie-Laure Freyburger-Galland, le vers en question « était sans doute un lieu commun, bien connu des orientaux hellénisés et la scène se passe sans doute en Syrie où les soldats cantonnés pour l'hiver se mutinent et renversent Macrin pour le remplacer par Elagabal ». Le vers homérique associé à la comète ont été interprétés comme des signes annonciateurs de la mort de l'empereur Macrin et de son remplacement par Héliogabale en 218[12].
L'Oracle d'Homère
Le Papyrus 121 de Londres ou PGM VII, qui fait partie des papyrus grecs magiques, contient un texte intitulé Ὁμηρομαντεῖον, Homeromanteion ou Oracle d'Homère. Il date du IVe ou Ve de notre ère, et témoigne des pratiques divinatoires de l'Antiquité tardive. L'oracle d'Homère est un ensemble de 216 vers tirés du texte de l'Iliade et l'Odyssée. Il se trouve également dans le Papyrus Oxyrhynchus 56.3831, qui explique sa méthode de consultation, et le Papyrus Bononienses 3. Selon Athanassia Zografou, « le contenu de l'Oracle... provient d’une œuvre d'autorité composée dans un but autre que la divination, bien que considérée comme inspirée »[14].
Homère est un poète qui fait autorité pendant toute l'Antiquité, et le rapprochement de la poésie et de la divination, du poète et du devin, est très ancien. Aristophane y fait allusion. Selon Zografou, « l'oracle présenté dans la Paix (421 av. J.-C.), composé d’expressions homériques plutôt que vers entiers, fait probablement allusion à l'emploi divinatoire de cette épopée »[14]. Lors de l'Antiquité tardive et notamment chez les néoplatoniciens, Homère acquiert un statut divin et ses vers un sens caché, comme on le voit dans L'Antre des nymphes dans l'Odyssée écrit par le philosophe Porphyre, disciple de Plotin.
L'Oracle d'Homère commence par une prière à Apollon. Ses 216 paroles sont pour la plupart extraites de discours directs des personnages d'Homère, comme Athéna ou Achille. Le Papyrus Oxyrhynchus « prescrit de chercher la combinaison de nombres fournie par un triple lancé de dés parmi celles qui précèdent chacun des 216 vers, constituées de trois lettres de l’alphabet équivalant aux chiffres 1 à 6 », afin de tirer le vers qui sert d'oracle, de réponse à une question[14]. Le tirage avec les dés rattache l'oracle d'Homère à la cléromancie. Par exemple, la combinaison de dés 6-5-2 correspond au vers numéroté 206 dans la version de PGM VII[15]. Il s'agit du chant 7, vers 64 de l'Odyssée : « Apollôn à l'arc d'argent frappa le premier [...] qui ne laissa point de fils »[16].
Notes et références
- Vegléris 1982, p. 60.
- ↑ Homère 1866, chant IX, vers 363.
- ↑ La phrase entière :
« Maintenant, puisque je ne veux plus combattre le divin Hektôr, demain, ayant sacrifié à Zeus et à tous les Dieux, je traînerai à la mer mes nefs chargées ; et tu verras, si tu le veux et si tu t'en soucies, mes nefs voguer, dès le matin, sur le Hellespontos poissonneux, sous l'effort vigoureux des rameurs. Et si l'illustre qui entoure la terre me donne une heureuse navigation, le troisième jour j'arriverai dans la fertile Phthiè, où sont les richesses que j'y ai laissées quand je vins ici pour mon malheur. »
- ↑ Rabelais 1913, p. 28-32.
- ↑ Chevallier 2001, p. 123.
- Plutarque 1853, p. 480.
- Ziogas 2016.
- ↑ Homère 1866, chant XVI, vers 849.
- ↑ Appien, Guerres civiles, livre IV, §134, traduction de Philippe Remacle (lire en ligne).
- ↑ Valère Maxime, Actions et paroles mémorables, livre I, chapitre 5, §7, traduction de Pierre Constant.
- Balty 1997, p. 792.
- Freyburger-Galland 2007, p. 276.
- ↑ Homère 1866, chant XXI, vers 389.
- Zografou 2013.
- ↑ Pearse 2020.
- ↑ Homère 1867, chant VII, vers 64.
Voir aussi
Bibliographie
- Janine Balty, « L'oracle d'Apamée », L'Antiquité classique, vol. 50, nos 1-2, , p. 5-14 (lire en ligne, consulté le ).
- Janine Balty, « Le sanctuaire oraculaire de Zeus Bêlos à Apamée », Topoi, vol. 7/2, , p. 791-197 (lire en ligne, consulté le ).
. - Raymond Chevallier, « Rabelais, lecteur de Virgile », Revue belge de Philologie et d'Histoire, vol. 79, no 1, , p. 119-126 (lire en ligne, consulté le ).
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- Nancy Duval, La divination par les sorts dans le monde oriental méditerranéen du IIe au VIe siècle après J.-C., Montréal, Université de Montréal, , 379 p. (lire en ligne)thèse de doctorat.
- Nancy Duval, « La dualité entre les sources littéraires et papyrologiques dans les sortes (ou oracles par tirage au sort) », Les Études classiques, vol. 84, no 1, , p. 67-79 (lire en ligne, consulté le ).
- Jean-Baptiste Edart, « Ouvrir sa Bible au hasard est-il une pratique chrétienne ? Bibliomancie et charisme de texte », Nouvelle Revue Théologique, vol. 147, no 3, , p. 366-385 (lire en ligne, consulté le ).
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- (en) Roger Pearse, « More on the Homeromanteion », sur www.roger-pearse.com, (consulté le ).
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.
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