Stèle d'Abizar

Stèle d’Abizar
Image illustrative de l’article Stèle d'Abizar
Cavalier d’Abizar (Amanay n Ubizar)
Type Stèle
Dimensions Environ 1,25 × 1,10 m
Matériau Pierre
Méthode de fabrication Sculpture en bas-relief
Fonction Monument funéraire / borne territoriale
Période Numidie (IIIe–IIe siècles av. J.-C.)
Culture Libyque (préromaine)
Date de découverte Découverte en 1859 par Henri Aucapitaine
Lieu de découverte Abizar (commune de Timizart, Kabylie, Algérie)
Conservation Musée national des antiquités et des arts islamiques (Alger)
Signe particulier Légère érosion de la surface, détails atténués

La stèle d'Abizar (en kabyle : Amanay n Ubizar, « le cavalier d’Abizar ») est une stèle libyque représentant un cavalier armé. Découverte dans le village d’Abizar (commune de Timizart, Kabylie, Algérie), elle constitue l’un des meilleurs témoignages de l’iconographie équestre numide et un prototype des stèles préromaines à cavalier du Djurdjura. Elle est aujourd’hui conservée au Musée national des antiquités et des arts islamiques d’Alger.

Contexte historique

Les stèles de type Abizar apparaissent dans le cadre des chefferies berbères de l’époque numide (IIIe–IIe siècles av. J.-C.) qui contrôlaient les massifs montagneux du Djurdjura. Ces monuments étaient érigés pour célébrer un chef local et perpétuer sa mémoire après la mort. La frontalité de la figure et la répétition des symboles guerriers renvoient à une tradition paléoberbère de l’héroïsation du défunt[1],[2],[3]. On a également mis au jour d’autres stèles comparables, notamment dans la région de M'Fatha (wilaya de Médéa), bien éloignée de la Kabylie. De nature funéraire, cette stèle se singularise par son architecture soignée et la richesse de son décor sculpté. Le thème principal représente, en bas-relief, un cavalier armé d’une lance. Au bas de la stèle, le sculpteur a tracé la silhouette d’un lion couché. La représentation du cavalier, visage et torse de face, placée sous un fronton triangulaire évoquant un édicule ou un petit temple, semble célébrer la mémoire d’un personnage de haut statut social, figuré sur un cheval richement harnaché. L’association du félin et du cavalier renforce l’idée d’autorité et de puissance, tout en pouvant rappeler ses exploits dans l’art de la chasse[4].

Découverte

La stèle fut découverte en 1859 par l'officier Henri Aucapitaine, du 36e régiment d’infanterie. Selon la tradition orale, un chef numide nommé Abizar aurait érigé quatre stèles identiques pour délimiter son territoire, chacune représentant le cavalier avec ses armes. Deux de ces stèles auraient été retrouvées, dont celle qui donna son nom au village[5],[6].

Description

La stèle d’Abizar est une grande dalle monolithe en pierre, taillée dans un grès local, mesurant environ 1,25 mètre de hauteur pour 1,10 mètre de largeur[7]. Elle a été travaillée en bas-relief, avec une surface soigneusement aplanie avant gravure[8].

L’iconographie occupe toute la face visible, selon un principe de composition que les spécialistes qualifient d’horror vacui — c’est-à-dire l’absence volontaire d’espaces vides[2]. Au centre de la scène se trouve un cavalier représenté de face, monté à cru sur un cheval dont le corps est figuré de profil. Cette combinaison (cavalier frontal, monture de profil) est typique de l’art libyque et renforce la solennité de la scène[9],[10].

Le cavalier porte trois longues lances, disposées en faisceau, et tient un bouclier circulaire. Sa barbe en pointe et ses traits schématiques traduisent une stylisation propre aux traditions sculpturales nord-africaines. Les détails de l’harnachement sont presque absents : ni selle ni bride, ce qui correspond à la pratique attestée des cavaliers numides qui montaient à cru[9],[10].

Le cheval présente une morphologie trapue et une encolure courte, rapprochée de l’equus numidicus, ancêtre du cheval barbe[2]. Les quatre membres sont figurés avec soin, dans une posture évoquant le mouvement[9],[10].

Enfin, la gravure est énergique : les contours sont profondément incisés, assurant la lisibilité malgré l’érosion actuelle. La frontalité du cavalier et la monumentalité de l’ensemble confèrent à la stèle un caractère hiératique et commémoratif, soulignant sa fonction d’héroïsation du personnage représenté[9],[10].

Les caractères libyco-berbères (tifinagh) apparaissent dans la partie supérieure et sur le côté gauche de la pierre. Selon l’analyse du Adolphe Hanoteau, spécialiste reconnu des dialectes berbères, l’inscription se lit[5] :

« i ioukar (ou iakous) annouren ifouled mess is » traduite par : « Annouren rend hommage à son maître ».

Interprétation

La stèle d’Abizar a fait l’objet de nombreuses analyses archéologiques et historiques. Les chercheurs y voient un témoignage majeur de l’idéologie des chefferies numides dans le Djurdjura à l’époque préromaine[10],[6].

Elle est considérée comme un monument funéraire destiné à célébrer la mémoire d’un chef ou d’un guerrier éminent. L'historien et archéologue Paul-Albert Février rappelle que ces stèles à cavalier remplissaient la même fonction que les naïskoi grecs ou les reliefs thraces du « héros cavalier ». L’attitude frontale du personnage, la répétition des attributs guerriers et la taille monumentale renforcent cette fonction d’héroïsation[10],[6].

La tradition orale recueillie à Timizart rapporte que quatre monuments identiques auraient été érigés par un chef nommé Abizar pour marquer les limites de son territoire. Dans ce contexte, la stèle aurait joué le rôle de borne commémorative[8].

L’équipement représenté — trois lances, un bouclier rond et un cheval de type barbe[11] — renvoie à l’armement de l’élite cavalière numide[6].

Comparaison avec d'autres stèles

Ce tableau présente une synthèse des principales stèles à cavalier du Djurdjura, en comparant leur localisation, leur datation et leurs caractéristiques iconographiques. Il met en évidence les particularités de chaque stèle, depuis le prototype d’Abizar jusqu’aux stèles plus tardives influencées par les styles gréco-romains. Cette comparaison permet de situer Abizar dans le contexte plus large de l’art funéraire et rupestre numide antique[12],[6].

Comparaison des principales stèles à cavalier du Djurdjura[2],[13],[14],[5],[3]
Stèle Localisation Datation Iconographie principale Particularités
Abizar Timizart (Kabylie) IIIe–IIe s. av. J.-C. Cavalier frontal, 3 lances, bouclier Prototype du type « cavalier à trois lances »
Souama Vallée de la Soummam IIIe s. av. J.-C. Cavalier, bras levé, lance Geste de salut ou d’oraison
Bou Djemaa Djurdjura IIIe s. av. J.-C. Cavalier à cru, bouclier Style fruste, proportions proches d’Abizar.
Cheurfa Kabylie IIIe–IIe s. av. J.-C. Cavalier + banquet Association chasse/banquet, annonçant les stèles romanisées.
Tazrout Adekar (Kabylie) IIIe s. apr. J.-C. Cavalier + cortège + banquet funéraire Stèle à deux faces, influence gréco-romaine

Conservation et Postérité

La stèle est exposée au Musée national des antiquités et des arts islamiques d’Alger, dans la section « Antiquités libyques ». Elle présente quelques altérations dues à l’érosion, mais reste globalement bien conservée[5].

La stèle d’Abizar est un symbole identitaire pour les habitants de Timizart. Elle est citée dans les études sur l’art libyque et le culte du héros cavalier en Afrique du Nord[15].

Références

  1. ↑ Ouiza Aït Amara, « L’armement sur des stèles libyques de Kabylie »,  Études et Documents Berbères, no 51,‎ (lire en ligne, consulté le )
  2. Nacéra Benseddik, « Guerre et chasse dans la Kabylie antique : une nouvelle image du banquet funéraire », L’Homme et l’Animal au Maghreb, de la Préhistoire au Moyen Âge, Presses universitaires de Provence,‎ , p. 265-277 (lire en ligne, consulté le )
  3. Nadjib Ferhat, « La stèle libyque de Saharidj », Ikosim, no 10,‎ , p. 7-16 (lire en ligne, consulté le )
  4. ↑ Idirene Hakim et Ayati Khoukha, « Une Stèle au cavalier inédite de la région de M'fatha (Médea) », Revue d'histoire mediterrannéenne, vol. 6, no 1,‎ , p. 130-144 (lire en ligne, consulté le )
  5. « AMNAY N UBIZAR [La stèle d'Abizar], Tizi-Ouzou » (consulté le )
  6. Fevrier Paul-Albert, « L'art funéraire et les images des chefs indigènes dans la Kabylie antique », La Méditerranée de Paul-Albert Février [recueil d’articles] Rome : École Française de Rome, no 225,‎ , p. 771-788 (lire en ligne, consulté le )
  7. ↑ « Préservation du patrimoine historique », sur Algérie Poste (consulté le )
  8. Nawel B., « Thadartiw : Le village Abizar : Vestiges millénaires », sur Lemidi-dz, (consulté le )
  9. Comité du Vieil Alger, « Stèle d'Abizar », Publications du Comité du vieil Alger, vol. 9,‎ , p. 1-3 (lire en ligne, consulté le )
  10. P.-A. Février et G. Camps, « Abizar », Encyclopédie berbère, no 1,‎ , p. 79-86 (lire en ligne, consulté le )
  11. ↑ Peyras Jean, « Encyclopédie berbère. I. Abadir-Acridophagie, 1984 », Revue des Études Anciennes, vol. 87, nos 3-4,‎ , p. 404-406 (lire en ligne, consulté le )
  12. ↑ Jean-Pierre Laporte, « Langues et cultures dans la Kabylie antique », Études et Documents Berbères, no 41,‎ , p. 7-29 (lire en ligne, consulté le )
  13. ↑ Basset René, « Stèles et inscriptions libyques trouvées dans la région du Haut Sébaou », Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 54ᵉ année, no 9,‎ , p. 790-794 (lire en ligne, consulté le )
  14. ↑ Tassadit Smaili, « Une Stèle énigmatique découverte à Bida, un Autre témoignage d'un culte romain oublié ? », Revue d’études archéologiques, vol. 21, no 1,‎ , p. 177-187 (lire en ligne, consulté le )
  15. ↑ Aït Slimane Amazigh, « Abizar se cherche encore », sur La Dépêche de Kabylie, (consulté le )

Voir aussi

Bibliographie

  • Aucapitaine, J., « Ruines romaines à Abizar, tribu des Beni Djennad et chez les Beni Raten (Kabylie) », Revue archéologique, vol. 16,‎ , p. 25-31
  • Basset, R., « Note sur les inscriptions libyques d’Ifri n’dellal près d’Ifira », Comptes rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres,‎ , p. 590-592
  • Boulifa, « Nouveaux documents archéologiques découverts dans le Haut Sebaou », Revue africaine, vol. 55,‎ , p. 16-41
  • Camps, G., Aux origines de la Berbérie : Monuments et rites funéraires protohistoriques, Paris, AMG, , 102 et 505 p.
  • Chabot, J.-B., Recueil des inscriptions libyques, Paris, Imprimerie nationale, 1940-1941, n° 846, 849, 851
  • Chaker, S., « Une inscription libyque du Musée des Antiquités d’Alger », Libyca, vol. 25,‎ , p. 193-202
  • Doublet, G., Musée d’Alger, , 72-73 et pl. VI
  • Février, P.-A., « L’art funéraire et les images des chefs indigènes dans la Kabylie antique », dans Actes du 1er Congrès d’Études des Cultures méditerranéennes d’influence arabo-berbère, Alger, SNED, , 152-169 p.
  • Février, P.-A., L’art de l’Algérie antique, Éditions de Boccard,
  • Gsell, S., Atlas archéologique de l’Algérie, vol. Feuille 6, Fort-National, n° 49, n° 53
  • Leglay, M., Saturne Africain, Histoire, vol. 205, B.E.F.A.R., , 34, 46
  • Poyto, R. et Musso, J.-Cl., « Stèle libyque de Cherfa (Tigzirt-sur-Mer) », Libyca, vol. 16,‎
  • Vuilleumier, P., Musée d’Alger, Supplément, , 15, 1

Articles connexes

Liens externes

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