Statues-menhirs de Sardaigne

Les statues-menhirs de Sardaigne ont principalement été découvertes dans la partie centrale de l'île, en particulier sur le territoire de la commune de Laconi. Leur signification demeure très incertaine mais elles pourraient représenter des ancêtres ou des chefs de clans divinisés. Chronologiquement, les recherches semblent dater ces statues-menhirs du début de l'âge du cuivre.

Statue-menhir de Laconi : visage en « T », motifs dit du « capovolto » et du « double-poignard ».

Répartition géographique

Depuis la découverte, en 1973, de la première statue-menhir à Genna Arrele (Laconi), on dénombre désormais plus d’une centaine d’exemplaires, situés dans le Marghine, le Barigadu, le Mandrolisai, la Barbagia de Belvì, la région d’Usellus, mais surtout dans le Sarcidano[1]. En 2012, on recensait 253 statues-menhirs[2] mais le nombre exact de statues‑menhirs présentes en Sardaigne est toutefois certainement supérieur, car de nombreux fragments ont été remployés et intégrés dans les édifices d’époque plus récente (tombes de géants, nuraghes) comme dans la tombe d’Aiodda à Nurallao ou le nuraghe de Bidda ’e Perda à Senis[3].

Les statues-menhirs sardes se caractérisent par une particularité très importante : les exemplaires connus à ce jour se trouvent presque exclusivement dans le centre de l’île[2]. De nombreuses statues-menhirs, ou statues-stèles[4], ont été découvertes sur plusieurs sites du territoire de Laconi, tels que Genna Arrele, Perda Iddocca, Genna Palau, Genna Aidu, Barrili, Bau Carradore et Piscina ’e Sali[1]. Une vingtaine de statues-menhirs ont été découvertes à Isili, provenant de divers lieux tels que Monte Arcu, Aìsara, Corte Ghiani et Poloidoni, ainsi que, dans la zone de Nurallao, l’important groupe de stèles d’Aiodda, retrouvées brisées et réutilisées comme matériau de construction dans une tombe mégalithique plus récente. Une situation similaire se retrouve, avec des statues-menhirs tronquées et remployées, dans la tombe mégalithique de Murisiddi-Isili[1].

Les autres stèles proviennent de la commune de Silanus (tombe de géants de Pedras Doladas), Meana Sardo, Allai (site d’Arassedda), Senis (Bidda ’e Perda), Samugheo (sites d’Arisatzu et Paule Luturru) et, plus récemment du site de Biru ’e Concas[1].

Six statues monolithiques de petite taille, en basalte, à base plate et corps ogival ou conique ont été dressés à proximité immédiate des tombes des géants de Tamuli (Macomer). Trois d'entre elles comportent une paire de seins proéminente. Bien que qualifiées de statues-menhirs, elles ne comportent aucun autre attribut, cas uniques en Méditerranée, et s'apparentent plutôt à des bétyles ou des stèles[5],.

Caractéristiques

Contrairement aux statues-menhirs de Corse, les statues-menhirs sardes ne sont pas anthropomorphes mais sont de simples bornes, arrondies ou pointues, voire de simples cônes. C'est la présence de gravures, simples traits symbolisant schématiquement un visage ou un poignard à lame triangulaire, et plus rarement de sculptures (seins proéminents) qui permet de les distinguer des menhirs. Les bras, les jambes, l'armure et les vêtements ne sont jamais représentés hormis dans le cas des statues-menhirs de Gènna Arrèle III (ceinture gravée en creux) et Gènna Arrèle I (cape ou voile)[6].

La plupart de ces statues-menhirs sont aujourd’hui conservées au musée de la statuaire préhistorique en Sardaigne de Laconi[1]. Les pierres ont fait l'objet d'un bouchardage et d'un piquetage préalable particulièrement soigneux, elles sont de forme ogivale avec un sommet plus ou moins pointu. Les caractères anthropomorphes se limitent à un bloc représentant le visage (nez-sourcils) en forme de « T » ou d'une ancre[7],[6].

Les statues du style Laconi présentent des caractéristiques évidentes de dimorphisme sexuel[1]. Les statues féminines comportent des seins en pastille ou en mamelon conique, tandis que les statues masculines présentent des représentations symboliques telles que le motif dit « capovolto » (volte-face) ainsi que le motif du « double poignard »[1].

Le « double poignard » représenté à l'horizontale au niveau de la taille. Il est constitué de deux lames triangulaires opposées séparées par un manche court. Aucune arme de ce type n'ayant été trouvé lors des fouilles archéologiques, il pourrait s'agir d'une arme symbolique[8].

Le motif dit « capovolto » (volte-face) est représenté au niveau de la poitrine[7]. Le motif capovolto est spécifique aux statues-menhirs de Sardaigne. Il est composé d'un ou deux arcs aux extrémités pointues traversés au centre par une pointe à base arrondie, l'ensemble dessinant un genre de trident[6] ou de candélabre, il s'apparente au motif corniforme représenté dans les domus de janas. Ce motif a donné lieu à diverses interprétations : baudrier renversé soutenant un poignard, symbole d'un individu mort avec la tête vers le bas[7],[8], tête de taureau[8].

Selon les auteurs et les critères pris en compte, les statues-menhir sont classées selon onze critères typologiques[9] ou dix groupes géographiques régionaux[2].

Fonctions

Les hypothèses quant aux fonctions symboliques des statues-menhirs sardes sont nombreuses et à ce jour aucune ne fait l'unanimité. Plusieurs hypothèses ont été formulées à propos de leur position géographique et topographique  : les statues-menhirs d’Isili sont, par exemple, reliées à l’aspect topographique de la région ; leur rôle pourrait être de protéger un territoire, ses ressources naturelles et notamment l’accès aux gisements de cuivre[10]. Les hypothèses et interprétations purement iconographiques ont généré, depuis des années, des divagations religieuses qui ne trouvent aucun fondement dans les données disponibles[10].

Les statues-menhirs ont souvent été découvertes dans un contexte funéraire, associées avec des sépultures mégalithiques (allées couvertes, tombes de géants). Le lien avec le monde funéraire semble parfois évident, comme à Corte Noa-Laconi, et permet de supposer qu’elles commémorent la mémoire des ancêtres ou qu’elles sont liées à des cultes funéraires. Pour Ercole Contu, la fonction funéraire des statues-menhirs est associée à la représentation d’hypothétiques divinités. Pour Giuseppina Tanda, l’association des motifs du « double-poignard » et du « capovolto » est l’expression d'un signe de pouvoir d’une divinité masculine armée d’outre-tombe. Pour Ricardo Cicilloni, les statues-menhirs sont très probablement la représentation de divinités qui unissent le centre de la Sardaigne au sein d’une pratique commune reliée à l’au-delà. La mise en rapport presque systématique des statues-menhirs avec le monde funéraire n’est pourtant documentée que dans certains cas. Les pierres dressées peuvent, aussi bien, être associées à des habitats (Biru ‘e Concas) qu’à des sépultures mais ces dernières sont plus aisées à identifier dans le territoire, contrairement aux vestiges d’établissements humains[10]. Pour Giovanni Lilliu, les statues-menhirs sont la représentation de véritables êtres vivants « divinisés » ou « héroïsés », ancêtres ou chefs de clans ou de tribus[10],[11]. Cette hypothèse excluant les points de vue strictement religieux est également évoquée par Enrico Atzeni[10].

Datation

Les statues-menhirs apparaissent au sein d’alignements de monolithes aniconiques au cours du IIIe millénaire av. J.-C., très probablement durant les premières phases du Filigosa[2]. L’apparition des statues-menhirs sardes est cohérente avec le phénomène similaire observé en Méditerranée occidentale dès la fin du IVe millénaire av. J.-C. et durant le IIIe millénaire av. J.-C. alors qu'en Corse, cette expression artistique ne se manifeste qu’à la fin du IIe millénaire av. J.-C.[2]

Leur datation par l'iconographie est difficile : le « double-poignard » n'ayant aucune correspondance archéologique connue, on ne peut donc le rattacher à un âge des métaux en particulier[11].

L'éventuelle filiation menhir/statues-menhirs, qui correspondrait à une évolution continue du mégalithisme insulaire depuis des menhirs plus ou moins bruts du début du IVe millénaire av. J.-C. vers des menhirs proto-anthropomorphes puis anthropomorphes et au stade ultime à des statues-menhirs[7], n'est pas démontrée. Dans de nombreux cas, on assiste à la coexistence de menhirs, de stèles et de stèles anthropomorphes : menhirs aniconiques et proto-anthropomorphes à San Michele (Fonni), des statues-menhirs et des menhirs proto-anthropomorphes et anthropomorphes à Biru 'e Concas, des statues-menhirs et des menhirs proto-anthropomorphes, à Perda Iddocca[12]. Selon l'archéologue Ausilio Priuli (it), « la constatation la plus évidente est, quoi qu'il en soit, celle qui voit, sur une période d'environ 2 500 ans et dans une zone très vaste, l'érection de simples menhirs, de stèles et de stèles anthropomorphes, non pas dans un ordre chronologique, mais souvent de manière simultanée. On est donc amené à croire que ces différents types de monuments peuvent également être la transformation du précédent et la phase de transition vers le suivant, mais qu'ils peuvent aussi avoir eu autant de fonctions différentes ou, du moins, une valeur idéologique et un contenu différents »[13].

Notes et références

Notes

Références

  1. Cicilloni 2008, p. 155-156.
  2. Soula 2015.
  3. Cicilloni 2008, p. 157.
  4. En italien, on utilise indifféremment les termes de statue stele ou statue-menhir.
  5. Costa 2009, p. 108-109.
  6. Costa 2009, p. 108.
  7. d'Anna 2002.
  8. Costa 2009, p. 109.
  9. Cicilloni 2008, p. 158.
  10. Soula 2015, p. 292-293.
  11. Costa 2009, p. 109-110.
  12. Perra 2017, p. 160.
  13. (it) Ausilio Priuli, Il linguaggio delle preistoria. L’arte preistorica in Italia, Torino, Ananke, , 320 p. (ISBN 978-8873251071), p. 87

Annexes

Bibliographie

  • André d'Anna, « Les statues-menhirs en Europe à la fin du Néolithique et au début de l'Âge de Bronze », dans Statues-menhirs, des énigmes de pierre venues du fin des âges, Vérone, Éditions du Rouergue, , 222 p. (ISBN 978-2-8126-0348-8), p. 151-152
  • E. Anati, I pugnali nell'arte rupestre e nelle statue-stele dell'Italia settentrionale, Ed. del Centro, Archivi 4, 1972.
  • E. Atzeni, Laconi, Statua-menhir di Genna ‘e Arrele, in Nuovi idoli della Sardegna prenuragica, Studi Sardi, Gallizzi, Sassari, 1975, pp. 24-32, figg. 3-4, tavv. XIII-XVII.
  • E. Atzeni, Museo delle statue-menhir di Laconi, in Guida alla visita dei Musei e delle Collezioni della Sardegna, Regione Autonoma della Sardegna, Ass. della Pubblica Istruzione, Cagliari, 1977, pp. 154-156; figg. 1-3. E. Atzeni, Statue-menhir in Sardegna, in Archeologia Viva, Firenze 1997 n. 62, p. 15.
  • E. Atzeni, Le statue-menhir di Laconi, in Sardegna Centro-Orientale: dal Neolitico alla fine del mondo antico, Dessi, Sassari 1978, pp. 47-52; tavv. X-XIV.
  • E. Atzeni, Le statue-menhir del Sarcidano, in Aspetti e sviluppi culturali del neolitico e della prima Età dei metalli in Sardegna, Ichnussa, La Sardegna dalle origini all’età classica, Scheiwiller, Milano, 1981, pp. 47-51; tavv. 136-141.
  • E. Atzeni, Menhirs antropomorfi e statue-menhirs della Sardegna, in Annali del Museo Civico della Spezia, vol. II, 1979-80, Tip. Moderna, La Spezia, 1981, pp. 9-64; figg. 1-8; tavv. I-XIX.
  • E. Atzeni, Megalitismo e Arte, in L’età del Rame in Sardegna, Atti del Congresso Internazionale L’Età del Rame in Europa, Viareggio, 1987, pp. 442-456, figg. 4-6.
  • E. Atzeni, Statue-menhir di Laconi (Nuoro), in L’Età del Rame, cit., pp. 524-25. 70 E. Atzeni, Tombe megalitiche di Laconi (Nuoro), in L’Età del Rame, cit., pp. 526-27.
  • E. Atzeni, La statuaria antropomorfa sarda, in La statuaria antropomorfa in Europa dal neolitico alla romanizzazione, Atti del Congresso Internazionale, La Spezia-Pontremoli 1988, La Spezia 1994, pp. 193-213; figg. 1-3, tavv. I-VII.
  • E. Atzeni, Villa S. Antonio – Stazioni di Genna Carruba e Genna Sorti. Menhir di Corru Tundu e Carabassa. Senis. Statue-menhir di Bidda ‘e Perda. Allai – Statue-menhir di Planu Ollisa, in Reperti neolitici dall’Oristanese, Sardina antiqua, Ed. della Torre, Cagliari, 1992, pp. 49-62, tavv. VIII-IX.
  • E. Contu, Nuovi petroglifi schematici della Sardegna, Bull. Paletn. It., 1965, p. 69. A.M. Cossu, Nuove statue-menhirs ed un inedito petroglifo nel territorio di Allai (Oristano), in Studi Sardi, XXX, Sassari, 1996, pp. 299-328.
  • (it) Riccardo Cicilloni, « Le statue-menhir della Sardegna: aspetti tipologici », dans Il segno e l'idea : Arte preistorica in Sardegna, Cagliari, Cooperativa Universitaria Editrice Cagliaritana, (ISBN 978-88-8467-439-5), p. 155-272
  • Laurent-Jacques Costa, Monuments préhistoriques de Corse, Errance, , 189 p. (ISBN 9782877723893), p. 108-110
  • A. Moravetti, Statue-menhir in una tomba di giganti del Marghine, in Nuovo Bull. Arch. Sardo, Sassari, 1984, pp. 41-67.
  • G. Murru, Le statue menhir di Laconi, analisi dei simboli, in L'eredità del Sarcidano e della Barbagia di Seulo, Blackwood & Partners, 1998.
  • (it) Mauro Perra, « Le statue antropomorphe prima dei nuraghi », dans Alberto Moravetti, Paolo Melis, Lavinia Foddai, Elisabetta Alba, La Sardegna preistorica : Storia, materiali monumenti, Carlo Delfino editore, , 500 p. (ISBN 9788893610827), p. 159-178
  • Florian Soula, « Les pierres dressées de Sardaigne : statues-menhirs et monolithes décorés - Chronologie, géographie, nouvelles hypothèses », dans Statues-menhir et pierres levées du Néolithique à aujourd’hui, Actes du 3ème colloque international sur la statuaire mégalithique, Saint-Pons-de-Thomières, 12-16 septembre 2012, Montpellier, Direction régionale des affaires culturelles Languedoc-Roussillon & Groupe Archéologique du Saint-Ponais, (lire en ligne), p. 285-298

Articles connexes

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