Sur un art ignoré
« Sur un art ignoré » est le titre du manifeste publié par Michel Mourlet dans le numéro 98 des Cahiers du cinéma paru en . C'est le manifeste des « mac-mahoniens » (du cinéma Le Mac Mahon) affirmant la primauté de la mise en scène sur le scénario.
Contenu
Le texte est publié entièrement en italique, afin de marquer le caractère dissident du manifeste par rapport à l’orthodoxie de la revue[1].
Il est précédé de quelques lignes d’introduction non signées, vraisemblablement rédigées par Éric Rohmer[2], alors l’un des deux rédacteurs en chef des Cahiers (avec Jacques Doniol-Valcroze) mais le seul à en diriger effectivement la rédaction :
« Encore que la ligne de conduite des Cahiers soit moins rigoureuse qu’on a pu parfois le croire, ce texte ne la recoupe évidemment qu’en quelques points. Toute opinion extrême étant cependant respectable, nous tenons à soumettre celle-ci au lecteur, sans autres commentaires. »
L'auteur du manifeste en a lui-même résumé le contenu dans son livre La Guerre des idées[3], au chapitre intitulé « Les principes du Mac-Mahon ». Il y dénombre cinq lignes directrices :
- historique (la situation de la critique dans les années 50-60),
- tacticienne (pour imposer des idées nouvelles),
- politique (le refus d'intégrer tout jugement politique dans l'appréciation d'une œuvre),
- morale (puisque l'art existe « pour réconcilier l'homme avec le monde », la prise en compte, pour l'estimation d'une œuvre, des valeurs existentielles et morales qui s'y inscrivent),
- enfin et surtout esthétique : la prise de conscience du bouleversement radical apporté dans l'art par la saisie directe de la réalité grâce à la transparence de l'objectif photographique, qui fait ressentir comme artifice et tricherie les moyens indirects (conventions, métaphores, immobilisation, stylisation ou exagération expressionniste, images subjectives, etc.) utilisés par les arts traditionnels[4].
Historique
La singularité apparente du point de vue (fondé en fait sur un certain retour à un classicisme indifférent aux modes) et la cohérence de l’argumentation, soutenues par la force du style[5], imposèrent aussitôt ce texte à l’attention du monde du cinéma et des cinéphiles. Il devait susciter pour longtemps des controverses des adhésions et des rejets sans nuance, où l’esthétique et la politique prenaient alternativement l’avantage. Le théoricien du cinéma Jacques Aumont, en particulier dans son ouvrage Le Cinéma et la Mise en scène, a notablement contribué par ses analyses pénétrantes et équilibrées à apaiser le débat et à installer la pensée de Mourlet dans le champ des sciences humaines.
« Sur un art ignoré » dès l’origine a été considéré comme l’expression théorique du « tourbillon d’agit-prop du Mac-Mahon », selon les termes de Mourlet[6], mouvement baptisé par la presse « mac-mahonien »[7], du nom de la salle de cinéma située avenue Mac-Mahon autour de laquelle il s’est constitué[8]. Se donnant pour mission de découvrir des cinéastes et de faciliter la diffusion de leurs films, mais aussi de reconsidérer sans ménagement les valeurs et les œuvres jusqu’alors admises, le « mac-mahonisme » dès l’origine s’est nettement construit autour de deux pôles : un pôle pratique et activiste animé par Pierre Rissient et un pôle théorique et critique dont « Michel Mourlet rédige les Tables de la loi[9]. »
Cette bipolarité du mouvement mac-mahonien s’est traduite dans les faits par une assez nette séparation, non entre ses membres (Mourlet et Rissient sont, semble-t-il, restés en bons termes jusqu’à la disparition du second en 2018) mais entre leurs chemins respectifs. Mourlet s’est consacré à une activité littéraire très diversifiée tandis que Rissient s’est investi entièrement dans les métiers du cinéma : assistanat à la mise en scène, distribution de films, relations presse, réalisation et production[10].
En 1965, ce qu’il était désormais convenu de nommer le « manifeste » de Mourlet fut repris par celui-ci dans un livre publié aux éditions de la Table Ronde et portant le même titre. Outre le manifeste, Sur un art ignoré réunissait les articles publiés par l’auteur dans les Cahiers du cinéma ainsi qu’un certain nombre de textes issus de Présence du cinéma, revue dont il était devenu le rédacteur en chef après son départ des Cahiers ; textes issus également d’Études cinématographiques[11], Ambassades, Arts, L'Écran d'André S. Labarthe, Défense de l’Occident, La Nouvelle Revue française et de la revue espagnole Documentos cinematograficos[12]. Quelques inédits complétaient l’ensemble. Dans Une vie en liberté[13], Mourlet fait état d’un récit du compositeur Maurice Le Roux. Celui-ci, au moment de la parution de l’ouvrage, avait, raconte-t-il, aperçu à Cannes Robert Favre Le Bret, délégué général du festival, qui « ameutait la Croisette en trépignant de fureur, [son] livre à la main ! »
L’ouvrage reçut un accueil sans rapport avec la réception habituelle de la littérature cinématographique, plutôt confidentielle. Deux revues importantes cependant manquèrent à l’appel : les Cahiers du cinéma et Positif. Par la suite l'ouvrage a connu deux nouvelles éditions augmentées. La première en 1987, sous le titre La Mise en scène comme langage, aux éditions Henri Veyrier. Cet ouvrage reçut en 1988 le prix Simone-Genevois du meilleur livre de cinéma, décerné sous la présidence de Claude Sautet par un jury qui siégeait cette année-là pour la première fois[14]. La troisième édition augmentée a été publiée en 2008 sous le titre Sur un art ignoré, la mise en scène comme langage.
Réception, postérité et influence
Le manifeste lui-même, et à travers lui, le mac-mahonisme en tant que théorie et groupe d’influence, a fait et continue de faire l’objet de travaux universitaires et d’études, ainsi que de traductions. En 2013, on relève une traduction en espagnol dans la revue en ligne Lumiere[15]. La dernière en date, première traduction intégrale en anglais, a été publiée par la revue Critical Inquiry[16] de l'université de Chicago en [17].
Dans le tableau synoptique figurant en annexe de son histoire des Cahiers du Cinéma, Antoine de Baecque a inscrit la publication de « Sur un art ignoré » dans la colonne des événements artistiques majeurs.
On retient également cette déclaration du critique Serge Daney[18] :
« Le texte de Mourlet (Sur un art ignoré) m’a autant impressionné que, plus tard, le livre de Debord (la Société du spectacle) et, sans doute, à idéologies opposées, pour des raisons voisines. »
En 2020, le premier numéro de la revue de cinéma Apaches[19], est consacré pour les deux tiers au mac-mahonisme et à un entretien avec Michel Mourlet sur Présence du cinéma[20].
Citation dans Le Mépris
Une phrase du manifeste a fait l’objet de multiples débats : celle que Jean-Luc Godard a citée en épigraphe de son film le Mépris, et qu’il a attribuée au critique et théoricien du cinéma André Bazin en la reproduisant de manière erronée. Phrase prononcée durant le générique : « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. » La phrase exacte, qu’on lit au début du paragraphe intertitré « Prééminence de l’acteur »[21], est la suivante :
« …le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs[22],[23]. »
Cette erreur d'attribution, relevée dans de nombreux ouvrages d'histoire du cinéma, et qu'ont pu constater les lecteurs de Sur un art ignoré et des textes d'André Bazin (où la phrase ne figure nulle part…), est commentée par Marc Cerisuelo, professeur d'esthétique du cinéma à l'université, dans sa préface à L'Écran éblouissant de Mourlet, de la manière suivante :
« L'auteur de Sur un art ignoré fait d'ailleurs une apparition dans À bout de souffle, film tourné en août 1959, exactement au moment où l'article fondateur de Mourlet paraît dans les Cahiers du cinéma. Godard a probablement dû être marqué et troublé par cette lecture. Il en a retiré une phrase, mise en exergue de toutes les versions du scénario du Mépris et prononcée par une voix anonyme au générique : […] Godard avait vraiment été frappé par l'idée générale — remarquable définition du cinéma classique —, mais il ne s'était pas privé de sensiblement transformer la formulation et avait surtout attribué la pensée à André Bazin. Il existe désormais une petite bibliothèque sur le sujet[21]… »
« Tout est dans la mise en scène »
« Tout est dans la mise en scène » est également une assertion qui a fait couler de l’encre. Elle a été, en tant qu’elle résume le manifeste tout entier, considérée par certains comme fondatrice d’une nouvelle pensée cinématographique où se sont reconnus des cinéastes tels que Claude Sautet[24], Gérard Blain, Bertrand Tavernier, Benoît Jacquot.
« Charlton Heston est un axiome »
Quant à « Charlton Heston est un axiome », phrase reprise comme titre d’un des chapitres de la série télévisée Cinéphiles de notre temps[25] de Laurent Chollet présentée par Eddy Mitchell, elle a été souvent commentée aux Etats-Unis, y compris par l’acteur en personne[26], qui s’est dit « flatté sans être sûr d’en comprendre tout à fait le sens. »
Notes et références
- ↑ Dana Polan et Antoine de Baecque, « Les Cahiers du cinéma. Histoire d'une revue, vol. 1 : À l'assaut du cinéma, 1951-1959 », SubStance, vol. 21, no 2, , p. 111 (ISSN 0049-2426, DOI 10.2307/3684906, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Bien que non confirmée par Rohmer lui-même, cette hypothèse est généralement considérée comme seule valable par les historiens du cinéma, notamment Antoine de Baecque dans La Cinéphilie : invention d'un regard, histoire d'une culture, 1944-1968, Fayard, 2003.
- ↑ Michel Mourlet, La Guerre des idées, Guy Trédaniel, , 264 p., pages 213 à 216.
- ↑ Ce dernier point été réaffirmé par Mourlet en 2011. Cf.Michel Mourlet, interview par Adèle Van Reeth, Les Chemins de la connaissance, France Culture, (Interview),.
- ↑ Michel Mourlet, L'Écran éblouissant, Paris, PUF, , préface de Marc Cérisuelo.
- ↑ Michel Mourlet, Survivant de l'âge d'or, Éditions de Paris-Max Chaleil, , 300 p., page 85 : "In memoriam Pierre Rissient".
- ↑ D’abord « mac-mahoniste » par Philippe Bouvard.
- ↑ Comme le relate Marc Cérisuelo, professeur d'études cinématographiques et d'esthétique, dans un ouvrage collectif consacré aux salles de cinéma
Cf. Collectif, Les Salles de cinéma : enjeux, défis et perspectives, Paris, Armand Colin, , "Le Mac-Mahon : histoire et légende" par Marc Cérisuelo. - ↑ Alain Riou, « Hollywood-sur-Seine », Le Nouvel Observateur, (lire en ligne).
- ↑ Mister Everywhere, entretiens de P. Rissient avec S. Blumenthal et M. Bernard, préface de Bertrand Tavernier, Actes Sud, 2016.
- ↑ Voir sur lettresmodernesminard.org.
- ↑ Liste figurant dans la première édition de l’ouvrage, p. 234.
- ↑ Michel Mourlet, Une vie en liberté, Séguier, , page 179.
- ↑ Pour information sur le prix Simone-Genevois, voir notamment La Revue littéraire (Léo Scheer) n° 19, oct. 2005 : « Journal critique » de Michel Mourlet et, du même, L’Écran éblouissant, p. 105, note 2.
- ↑ Voir sur elumiere.net.
- ↑ Voir sur criticalinquiry.uchicago.edu.
- ↑ Vol. 48, N° 3, Spring 2022. Cette première traduction intégrale en anglais est l'œuvre de Gila Walker, traductrice notamment de Maeterlinck et Derrida. Elle est présentée par Tom Gunning, professeur émérite de cinéma et d'histoire de l'art.
- ↑ Serge Daney, Devant la recrudescence des vols de sacs à main,, Aléas, .
- ↑ Initialement, lieu d'expression de jeunes universitaires de Rennes.
- ↑ Revue Apaches, n° 1, « Les mac-mahoniens, Fritz Lang », juin 2020 ; présentation et sommaire. ; éditorial « Tout est dans la critique » par Mahaut Thébault.
- Marc Cerisuelo, préface (p. 7 à 13) à L'Écran éblouissant, Presses universitaires de France, 2011 (ISBN 978-2-13-058684-5), p. 12.
Cf. également dans le même ouvrage, p. 201-205, par Mourlet lui-même, « L'affaire Godard-Bazin », chapitre suscité par l'article des Inrockuptibles du 23 septembre 2008 intitulé « La Méprise », où le magazine commentait l'erreur d'attribution de la citation de Mourlet. - ↑ Michel Mourlet, « Sur un art ignoré », dans Michel Mourlet, Sur un art ignoré : la mise en scène comme langage, Ramsay, coll. « Ramsay Poche Cinéma », , p. 34.
- ↑ François Rouquet, « Projections de désirs fin de millénaire », Vingtième Siècle. Revue d'histoire, vol. 75, no 3, , p. 157-165 (DOI 10.3917/ving.075.0157, lire en ligne, consulté le ), note de bas de page no 2.
- ↑ « Entretien avec Claude Sautet » par J. Curtelin et M. Mourlet, Présence du cinéma, n° 12, mars-avril 1962.
- ↑ Voir sur film-documentaire.fr.
- ↑ Notamment dans un entretien accordé à la revue britannique Films and Filming en octobre 1972.
Voir aussi
Bibliographie
Articles et revues
- Cahiers du cinéma n° 98, .
- Alain Riou, « Hollywood-sur-Seine », Le Nouvel Observateur, (lire en ligne).
- Sophie Grassin, « La légende du Mac-Mahon », L'Express, vol. 2469, (lire en ligne).
- Christophe Fouchet, Zoom arrière, blog collectif, « Sur vos écrans en 1959 ».
- Revue Apaches, n° 1, « Les mac-mahoniens, Fritz Lang », ; présentation et sommaire. Éditorial « Tout est dans la critique » par Mahaut Thébault.
- Tom Gunning, Michel Mourlet's "On a Misunderstood Art" (1959) : Plunging Back into the Screen, présentation de la traduction en anglais par Gila Walker de « Sur un art ignoré » suivie de la traduction du manifeste, Critical Inquiry, Spring 2022, Volume 48, Number 3, University of Chicago Press.
- Adriano Aprà, Un conservatore con cui confrontarsi, présentation de sa traduction en italien de « Sur un art ignoré » suivie de la traduction, revue Cabiria, nouvelle série, n° 203-204, p. 61 à 85.
Ouvrages
- Antoine de Baecque, Les Cahiers du cinéma. Histoire d'une revue, chapitre « L'école du Mac-Mahon », éditions Cahiers du cinéma, 1991.
- Antoine de Baecque, La Cinéphilie : invention d'un regard, histoire d'une culture, 1944-1968, Fayard, 2003.
- Michel Mourlet, Sur un art ignoré, la mise en scène comme langage, Ramsay Poche, 2008.
- Michel Mourlet, L'Écran éblouissant. Voyages en cinéphilie 1958-2010, Presses universitaires de France, coll. « Perspectives critiques », 2011.
- Jacques Aumont, Le Cinéma et la mise en scène, Armand Colin, 2015.
- Michel Mourlet, Survivant de l'âge d'or, Éditions de Paris-Max Chaleil, 2021.
- Michel Mourlet, Dans le fauteuil du quatrième rang, France Univers, 2021.
- Christophe Fouchet, Histoire du mac-mahonisme, BoD, 2022.
Travaux universitaires
- Geneviève Puertas, « Qu'est-ce que le mac-mahonisme ? », 1983, mémoire consultable aux archives de l'Institut Michelet (UER cinéma et audiovisuel de Paris I).
- Geneviève Puertas, « La cinéphilie à Paris 1954-1966 », 1984, thèse de 3e cycle (UER id.).
- Robin Hirsch, « La réception critique de Raoul Walsh en France », 2013, sous la dir. de Pierre-Olivier Toulza, université Paris-Diderot.
- Christophe Gauthier, « Le corps, la violence, la fascination : héroïsme viril et politique dans le mac-mahonisme » (audio 81 min), séminaire histoire culturelle du cinéma, .
- Justine Alleron, « Singularités de la revue Présence du cinéma au sein du contexte critique des années 1950 et 1960 », 2018, master cinéma et audiovisuel sous la dir. de Laurent Le Forestier, UFR arts, lettres, communication, université Rennes-II.
Radio, vidéo
- Projection privée, France Culture, émission de Michel Ciment, avec Michel Mourlet, le .
- [Anatomia da crítica] Sobre uma arte ignorada (Michel Mourlet) (portugais), 53 min, 2021.
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