Techno-orientalisme

Le techno-orientalisme ou sino-futurisme[1] est un concept et une esthétique artistiques utilisés dans la science-fiction dans la seconde moitié du XXe siècle.

L'Asie de l'Est, principalement la Chine et le Japon, est imaginé comme ayant une influence majeure sur les aspects culturels d'une société dystopique. On retrouve le techno-orientalisme dans des œuvres d'anticipation et de cyberpunk comme Blade Runner ou Matrix.

Historique

Chongqing, Chine.

Le terme techno-orientalisme apparaît dans la seconde moitié du XXe siècle. Il est souvent vu comme une mutation contemporaine de l’orientalisme. Là où l’orientalisme enfermait l’Orient dans un passé figé, le techno-orientalisme est la vision d'un futur hyper-technologique saturé d’imaginaire asiatique[2].

Le techno-orientalisme reflète les inquiétudes de l'Occident du développement technologique et économique du continent asiatique. Dans les années 1980, le Japon est alors le leader mondial dans l’électronique, l’automobile et les semi-conducteurs, suivi de la Chine et de l'Asie du Sud-Est qui vont rivaliser pour leur rythme de production et leurs grands groupes, suscitant une véritable crainte aux États-Unis et en Europe de perdre leur hégémonie économique[3].

Cette inquiétude se traduit dans la culture populaire par des représentations stéréotypées de l'Asie de l'Est comme un ensemble de sociétés robotisées et déconnectées de l’humain. Les auteurs de science-fiction américains réduisent le Japon et la Chine à une culture futuriste et dominante où la technologie (cybernétique, intelligence artificielle, téléphonie, informatique) et l'architecture (inspirée par le corridor du Tōkaidō, Shanghai, Hong-Kong ou Séoul) envahissent l'espace occidental. Le plus souvent, le techno-orientalisme imagine le futur avec une architecture démesurée, des ruelles bondées, des langues et des écritures (kanji, hiragana, katakana), des gadgets et des codes visuels inspirés par les manga et les anime. On note également une fétichisation des femmes asiatiques, souvent représentées comme des androïdes, des clones ou des cyborgs. C'est la naissance du cyberpunk.

Dans Blade Runner de Ridley Scott (1982), la ville de Los Angeles est par exemple une mégapole étouffante saturée de néons colorés et de publicités en sinogrammes. Au début du film, le personnage de Rick Deckard s'abrite de la pluie sous une échoppe de street food où il commande des rāmen (nouilles), tandis qu'une geisha sourit sur un immense panneau publicitaire. L’imaginaire du film fusionne des éléments de la culture asiatique (temples, lanternes) avec des technologies avancées. Ridley Scott avait envisagé de tourner à Hong Kong, mais a dû renoncer pour des raisons budgétaires[4].

Exemples

Le romancier William Gibson, spécialiste du cyberpunk.

Neuromancien

Dans le roman Neuromancien de William Gibson, publié en 1984, le Japon est décrit comme le « futur par défaut » — une société obsédée par la technologie, les implants cybernétiques et les mégacorporations. Case, un ancien hacker, vit dans les bas-fonds de Chiba City, une mégapole japonaise de gratte-ciels et de néons multicolores. Dans le quartier de Ninsei se trouvent des échoppes de cuisine japonaise, de salons de massage et des bornes d'arcades. Le Chatsubo est un bar qui sert des bières Kirin et Tsingtao[5].

William Gibson, spécialiste du cyberpunk, a lui-même reconnu que son imaginaire du futur vient de sa première visite de Tokyo, où il a dit avoir l’impression d’être dans un roman qu’il n’a pas encore écrit[6].

Snow Crash

Dans le roman Snow Crash de Neal Stephenson, publié en 1992, une Amérique fragmentée est dominée par des conglomérats et des mafias japonaises. Le protagoniste, Hiro, manie le katana dans le Métavers. L'auteur pastiche le genre cyberpunk, où le Japon est vu comme un empire technologique fétichisé.

Blade Runner

Dans la franchise cinématographique Blade Runner, adaptée du roman de Philip K. Dick Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, le Los Angeles futuriste est une mégapole où la culture asiatique est omniprésente, reflet d’une mondialisation poussée à l’extrême. Une geisha vante sur d'immenses panneaux publicitaires les mérites d'une pilule, tandis que les haut-parleurs diffusent la musique d'une pièce de théâtre , « Iri Hi Katamuku » (littéralement « Le soleil couchant descend »). Des sinogrammes tapissent les façades des gratte-ciels. Toutefois, aucun personnage asiatique n’a un rôle central dans les films.

« Ridley [Scott] et moi avons eu une réunion où il m'a dit : « Je veux une série de fausses publicités orientales avec des geishas qui fument, qui se droguent, etc., pour perpétuer le sentiment d'oppression qui règne dans le paysage (...) Il me semblait logique que la contraception fasse l'objet d'une forte publicité dans un avenir aussi surpeuplé »

— Interview de David Dryer, responsable des effets spéciaux[7]

Matrix

Dans Matrix, le code de la matrice est composé de sinogrammes.

Dans la franchise cinématographique Matrix (série de films) des Wachowski, l’interface du code de la matrice, une réalité virtuelle dans lequel les humains sont enfermés, intègre des idéogrammes chinois. Matrix mobilise une forte imagerie orientale pour créer un univers de rébellion technologique. La quête de Neo pour guider les autres vers la libération est une recherche d'éveil spirituel, inspiré du taoïsme, du bouddhisme, de l'hindouisme. Dans cette simulation, les arts martiaux incarnent la discipline intérieure, la maîtrise de soi et la conscience du moment présent[8][réf. incomplète].

Cet univers asiatique se retrouve dans la série d'animation de courts-métrages dérivée Animatrix, sortie en 2003.

Cinéma et télévision

Jeux vidéo

  • Cyberpunk 2077 : l’esthétique de Night City est fortement influencée par l’Asie de l’Est. Pourtant, les personnages asiatiques sont peu développés ou stéréotypés.
  • Mirror's Edge Catalyst : la ville de Glass évoque une métropole asiatique futuriste, avec ses lignes épurées, ses idéogrammes et son ambiance high-tech.
  • Deus Ex: Human Revolution : l’Asie est représentée comme le cœur du transhumanisme et comme un espace de surveillance, de contrôle et de corporatisme.
  • Stray : dans son ensemble, le jeu est « un exemple troublant de techno-orientalisme »[10].

Notes et références

  1. Gwennaël Gaffric, « Quatre nuances de sino-futurisme », Terrain, vol. 79,‎ , p. 112–123 (ISSN 0760-5668 et 1777-5450, DOI 10.4000/terrain.26219).
  2. David S. Roh, Betsy Huang, Greta A. Niu - Co-auteurs de Techno-Orientalism: Imagining Asia in Speculative Fiction, History, and Media, référence majeure sur le sujet (MELUS, Volume 41, 2016)
  3. L'Express Spécial Japon, 1988
  4. Philippe Descottes, « Mémoires du Cinéma : Blade Runner de Ridley Scott (1982) », sur cinechronicle.com, (consulté le ).
  5. (en) William Gibson, Neuromancer, chap. 1 « Chiba Blues », Ace Books, 1984.
  6. (en) « Post-National Cool: William Gibson’s Japan », Science Fiction Studies, vol. 38, n°3, 2011.
  7. Susan Ingram, Katrina Sark, Berliner Chic, Intellect, 2011.
  8. Collectif, Matrix, machine philosophique, Ellipses, 2003.
  9. Ghost in the Shell, entre complexité et whitewashing, Pop Fixion.
  10. (en) Sisi Jiang, « Stray Falls Into The Usual Orientalism Pitfalls Of The Cyberpunk Genre », sur Kotaku, G/O Media, (consulté le ).

Liens externes

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