Tetsuo Kogawa

| Naissance | |
|---|---|
| Nom de naissance |
粉川哲夫 |
| Nationalité | |
| Formation | |
| Activités |
Critique de cinéma, professeur d'université, artiste, philosophe, technicien radio |
| A travaillé pour | |
|---|---|
| Site web |
Media no Rougoku (1982) ; Radio-Art (2019) |
Tetsuo Kogawa (japonais : 粉川哲夫, Kogawa Tetsuo), né le à Tokyo[1], est un philosophe, théoricien des médias, artiste sonore et universitaire japonais.
Formé à la phénoménologie d'Edmund Husserl et de Maurice Merleau-Ponty à l'université Sophia puis à l'université Waseda[2],[1], il enseigne la théorie de la culture et des médias dans plusieurs universités japonaises, notamment l'université Wako (1972-1989) et l'université Keizai de Tokyo (1994-2012)[3],[4].
En 1981, il exploite une brèche dans la réglementation japonaise des télécommunications qui autorise la transmission sans licence en dessous de 15 microvolts par mètre pour fonder le mouvement Mini-FM : des micro-stations d'une portée de quelques centaines de mètres, assemblées à partir de composants bon marché achetés à Akihabara[5],[6]. Ce geste déclenche un phénomène sociologique d'ampleur nationale, avec l'apparition de plusieurs milliers de stations dans tout le pays[7]. Kogawa oppose au broadcasting (diffusion de masse) le concept de « narrowcasting ». Ce dernier désigne une diffusion hyper-locale conçue pour recréer des espaces de convivialité dans un contexte d'aliénation urbaine[5],[6].
Sa réflexion s'inscrit dans un dialogue direct avec la French Theory, en particulier à travers une collaboration avec Félix Guattari, dont il a été l'un des principaux interlocuteurs au Japon entre 1980 et 1981[8],[9]. Il élabore par la suite la théorie de la « radio polymorphe », selon laquelle l'enjeu n'est pas la liberté du contenu diffusé mais la transformation de la structure même du média[10],[11].
Depuis les années 1990, il pratique le « Radio-Art », une forme de performance artistique où il assemble des micro-émetteurs en direct, et exploite à la fois les interférences et le bruit électromagnétique comme matériau sonore[12],[13].
Biographie
Jeunesse et formation
Tetsuo Kogawa naît le à Tokyo, en pleine Seconde Guerre mondiale[1]. Son parcours universitaire s'ancre dans la philosophie continentale européenne plutôt que dans l'ingénierie ou les sciences techniques. Il obtient une licence (gakushi) en philosophie à la faculté des lettres de l'université Sophia (Jōchi Daigaku), où il se spécialise dans l'étude de Heidegger[14],[15]. Il poursuit à l'université Waseda, où il prépare une maîtrise puis un doctorat en philosophie (qu'il achève sans soutenance de thèse)[16]. Durant cette période, il développe un intérêt pour les travaux de Walter Benjamin et de Theodor W. Adorno[14]. Il s'initie aussi à la phénoménologie d'Edmund Husserl et de Maurice Merleau-Ponty[2],[1]. Il reprend notamment le concept de « corporéité » développé par Merleau-Ponty dans Le Visible et l'Invisible pour postuler que l'expérience du monde et la relation à autrui passent par une co-présence physique et une « opération concordante » des corps, ce qui constitue l'un des fondements philosophiques de ses travaux ultérieurs[17].
Carrière académique et pédagogie
Son enseignement débute à l'université Wako, où il exerce pendant dix-sept ans (1972-1989) comme chargé de cours en phénoménologie et en théorie de la culture[3]. En parallèle, il est chargé de cours à l'université Seijo à partir de 1975, puis chercheur invité à l'université de New York à partir d'[18]. Il anime aussi des cours autonomes (jishu kōza) à l'université de Tokyo à partir de 1985, puis enseigne à l'université Rikkyo à partir de 1986[18].
Cette période à Wako correspond au reflux des grands mouvements étudiants japonais des années 1960 (le Zenkyōtō), une époque de désillusion politique où les universités explorent de nouvelles voies d'expérimentation[19]. Kogawa y développe une pédagogie qu'il qualifie de « défi de faire de la salle de classe autre chose qu'une salle de classe » (japonais : 教室を教室でなくする), démarche qui vise à déconstruire les hiérarchies académiques rigides[19]. Le point culminant de cette expérimentation a lieu en 1988, lorsqu'il organise un concert surprise du groupe punk rock The Stalin (en) au sein de l'université Wako, et transforme un moment d'évaluation académique en une performance chaotique qui parodie le système des examens[19].
Il enseigne ensuite au département de l'image et du cinéma de l'université d'art de Musashino (1989-1994), avant de devenir professeur titulaire au département d'études en communication de l'université Keizai de Tokyo (東京経済大学) de 1994 jusqu'à sa retraite en 2012[4],[3].
De 1996 à 2001, Kogawa assure le commissariat du projet « Art On The Net » au musée municipal d'arts graphiques de Machida (en), une exposition annuelle d'art numérique en ligne[20],[21].
Direction du Goethe Archive Tokyo
Depuis 1988, Kogawa assure la direction du Goethe Archive Tokyo (ゲーテ・アルヒーフ東京), situé dans le quartier de Nishigahara. Cet institut a pour mission de promouvoir la littérature allemande et les œuvres de Johann Wolfgang von Goethe auprès du public japonais[22]. Ce poste témoigne de l'ampleur des connexions de Kogawa avec la culture européenne, au-delà de la seule French Theory.
Le mouvement Mini-FM
Contexte et genèse (1981)
Au début des années 1980, la bande FM de Tokyo n'accueille que deux stations officielles, contrôlées par l'État et souvent dirigées par d'anciens hauts fonctionnaires[5].
Radio Polybucket et Radio Home Run
En 1982, Kogawa met en pratique ses idées avec ses étudiants du cours de phénoménologie à l'université Wako : ils installent sur le campus une micro-station FM baptisée Radio Polybucket[23]. En 1983, il fonde Radio Home Run dans le quartier de Shimokitazawa à Tokyo. La portée de cette station ne couvre que quelques pâtés de maisons ; les auditeurs peuvent donc se rendre à pied au studio et participer aux émissions, ce que beaucoup font[23],[24].
La « révolution d'un watt » et le manifeste micro-radio
L'historien des médias John Mowitt décrit les ateliers de Kogawa comme une « révolution d'un watt » (anglais : one-watt revolution), dans laquelle les participants « diffusent depuis le champ micropolitique de la vie quotidienne »[25]. Son site personnel héberge des guides de construction en accès libre, reproduits dans des manuels de référence comme Handmade Electronic Music de Nicolas Collins (Routledge, 2020)[26]. En 2002, Kogawa publie un « manifeste de la micro-radio » où il définit le préfixe « micro » comme un terme qui dépasse la simple échelle technique pour désigner quelque chose de « qualitativement différent : divers, multiple et polymorphe »[27].
Pensée et influences
Félix Guattari et la radio libre
La collaboration de Kogawa avec Félix Guattari s'inscrit dans le prolongement de l'implication de ce dernier dans le mouvement des radios libres italiennes. Dans son essai Toward a Polymorphous Radio (1990), Kogawa cite cette expérience comme une inspiration directe[11]. Il participe aussi à la relecture du texte New Lines of Alliance, New Spaces of Liberty que Guattari a co-écrit avec Antonio Negri[14]. Le professeur Toshiya Ueno (en) considère que Kogawa reste une figure sous-étudiée dans le champ des études guattariennes, malgré son rôle d'interlocuteur majeur au Japon[14].
Kafka et la micropolitique
Kogawa entretient un intérêt de longue date pour l'œuvre de Franz Kafka, qui a orienté ses premières recherches en philosophie et nourri ce qu'il appelle la « micropolitique » : une attention aux formes de résistance quotidiennes et locales plutôt qu'aux grands récits politiques[24]. Il se réfère aussi aux mouvements de l'Autonomia italienne et du zapatisme, et à leur usage des nouvelles technologies de réseau[24].
Œuvres et publications
L'œuvre intellectuelle de Kogawa se déploie sur plusieurs décennies. Au Japon, il est l'auteur de plus d'une trentaine d'ouvrages critiques[28].
Ouvrages
- Shutai no Tenkan (japonais : 主体の転換, litt. « La Conversion du sujet »), Miraisha, 1978.
- New York Gairo Gekijō (japonais : ニューヨーク街路劇場, litt. « Le Théâtre des rues de New York »), Hokuto Shuppan, 1981 ; rééd. Chikuma Gakugei Bunko, 1993.
- Hihan no Kairo (japonais : 批判の回路, litt. « Les Circuits de la critique »), Sōjusha, 1981.
- Media no Rōgoku (japonais : メディアの牢獄, litt. « La Prison des médias »), Shōbunsha, 1982.
- Yūho Toshi : Mō Hitotsu no Ōsutoraria (japonais : 遊歩都市 もうひとつのオーストラリア, litt. « Ville-promenade : une autre Australie »), Fuyukisha, 1983.
- Toshi no Kioku (japonais : 都市の記憶, litt. « La Mémoire de la ville »), Sōrinsha, 1984.
- New Media no Gyakusetsu (japonais : ニューメディアの逆説, litt. « Le Paradoxe des nouveaux médias »), Shōbunsha, 1984.
- Jōhō Shihon-shugi Hihan (japonais : 情報資本主義批判, litt. « Critique du capitalisme informationnel »), Chikuma Shobō, 1985.
- New York Jōhō Kankyō-ron (japonais : ニューヨーク情報環境論, litt. « Essai sur l'environnement informationnel new-yorkais »), Shōbunsha, 1985.
- Denshi Kokka to Tennō-sei (japonais : 電子国家と天皇制, litt. « L'État électronique et le système impérial »), Kawade Shobō Shinsha, 1986.
- Denshi Ningen no Mirai (japonais : 電子人間の未来, litt. « L'Avenir de l'homme électronique »), Shōbunsha, 1986.
- Space wo Ikiru Shisō (japonais : スペースを生きる思想, litt. « La Pensée de l'espace vécu »), Chikuma Shobō, coll. « Chikuma Library », 1987.
- Haikyo e no Eizō (japonais : 廃墟への映像, litt. « Images vers les ruines »), Seidosha, 1987.
- Micropolitics (japonais : ミクロポリティクス, litt. « Micropolitiques »), Heibonsha, 1987.
- Toshi no Tsukaikata (japonais : 都市の使い方, litt. « Le Mode d'emploi de la ville »), Kōbundō, 1989.
- Babel no Konran (japonais : バベルの混乱, litt. « La Confusion de Babel »), Shōbunsha, 1989.
- Kafka to Jōhōka Shakai (japonais : カフカと情報化社会, litt. « Kafka et la société de l'information »), Miraisha, 1990.
- Kokusaika no Yuragi no Naka de (japonais : 国際化のゆらぎのなかで, litt. « Dans les fluctuations de l'internationalisation »), Iwanami Shoten, 1991.
- Jōhō no Channel (japonais : 情報のチャンネル, litt. « Les Canaux de l'information »), Hanashi no Tokushū, 1991.
- Hihyō no Kikai 1 : Seiji no Chōhatsu (japonais : 批評の機械 1 (政治の挑発), litt. « La Machine critique, vol. 1 : La Provocation politique »), Miraisha, 1992.
- Cinema Politica (japonais : シネマ・ポリティカ), Sakuhinsha, 1993.
- Moshi Internet ga Sekai wo Kaeru to Shitara (japonais : もしインターネットが世界を変えるとしたら, litt. « Et si Internet changeait le monde »), Shōbunsha, 1996.
- Eiga no Utopia (japonais : 映画のウトピア, litt. « L'Utopie du cinéma »), Geijutsu Shinbunsha, 2013[29].
- Media no Rinkai (japonais : メディアの臨界, litt. « Le Point critique des médias »), Serica Shobō, 2014.
- Akiba to Te no Shikō (japonais : アキバと手の思考, litt. « Akiba et la pensée de la main »), Serica Shobō, 2016.
En langues occidentales
- Free Radio in Japan, dans Radiotext(e), dir. Neil Strauss et Dave Mandl, Semiotext(e), New York, 1993.
- Radio-Art, dir. Pali Meursault, Éditions UV / Les presses du réel, Paris, 2019[30].
Ouvrages collectifs
- Kore ga « Jiyū Radio » da (japonais : これが「自由ラジオ」だ, litt. « Voici la "radio libre" »), dir. Tetsuo Kogawa, Shōbunsha, 1983.
- Shisō no Butai : Media e no Dialogue (japonais : 思想の舞台 メディアへのダイアローグ, litt. « La Scène de la pensée : dialogue vers les médias »), avec Shunsuke Tsurumi, Tabata Shoten, 1985.
- Communication Jiten (japonais : コミュニケーション事典, litt. « Dictionnaire de la communication »), co-dir. avec Shunsuke Tsurumi, Heibonsha, 1988.
- Hanada Kiyoteru (en) Hyōron-shū (japonais : 花田清輝評論集, litt. « Recueil critique de Hanada Kiyoteru »), dir. Tetsuo Kogawa, Iwanami Bunko, 1993.
- Seiji kara Kigō made (japonais : 政治から記号まで, litt. « De la politique au signe »), avec Félix Guattari et Sugimura Masaaki (en), Impact Shuppankai, 2000.
- Muen no Media (japonais : 無縁のメディア, litt. « Les Médias sans lien »), avec Mita Itaru (en), P-Vine, 2013.
Traductions
- Ludovic Robberechts et K. Held, Husserl no Genshōgaku (japonais : フッサールの現象学, litt. « La Phénoménologie de Husserl »), Serica Shobō, 1971.
- Friedrich Beißner (de), Monogatari Sakusha Franz Kafka (japonais : 物語作者フランツ・カフカ, litt. « Le Narrateur Franz Kafka »), trad. et éd. Tetsuo Kogawa, Serica Shobō, 1976.
- Paul Piccone (en), Shihon no Paradox (japonais : 資本のパラドックス, litt. « Le Paradoxe du capital »), trad. et éd. Tetsuo Kogawa, Serica Shobō, 1981.
Chroniques
- « Akiba Kyōshikyoku » (japonais : アキバ狂詩曲, litt. « Rhapsodie d'Akiba »), chronique mensuelle dans Radio Life (San'sai Books), - , 35 livraisons[31].
- « Haikai-dan » (japonais : 徘徊団, litt. « La Bande des flâneurs »), chronique dans Shūkan Kinyōbi, - , 8 livraisons (série interrompue par la pandémie de Covid-19)[31].
Notes et références
- « 粉川哲夫 Biographie », sur HMV, Lawson Entertainment (consulté le )
- Tetsuo Kogawa, « Profil biographique », sur Utopos (consulté le )
- « Tetsuo Kogawa Biography », sur ORF-Kunstradio (consulté le )
- « 粉川哲夫のプロフィール », sur Tokyo Keizai University (consulté le )
- Tetsuo Kogawa (trad. Pali Meursault), « Un manifeste pour la Micro-Radio », sur Syntone, (consulté le )
- « Pratiques médiatiques alternatives et espaces publics », sur Archipel UQAM (consulté le )
- ↑ A. Gazi, « Radio Content in the Digital Age » (consulté le )
- ↑ Tetsuo Kogawa, « Félix Guattari (1930-1992) talked to Tetsuo Kogawa » (consulté le )
- ↑ Félix Guattari, « Il n'y a pas de place sur la planète pour plusieurs Japon », Ebisu, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Tetsuo Kogawa, « From Mini-FM to Polymorphous Radio » (consulté le )
- Tetsuo Kogawa, « Toward Polymorphous Radio », (consulté le )
- ↑ Tetsuo Kogawa, « Radioart works by Tetsuo Kogawa » (consulté le )
- ↑ Gabriele Stera, « Tetsuo Kogawa, Radio-art », Volume ! recherches sur les musiques populaires, (lire en ligne, consulté le )
- (en) Joff Bradley, Alex Taek-Gwang Lee et Manoj NY, Deleuze, Guattari and the Schizoanalysis of Postmedia, Bloomsbury Academic, (ISBN 978-1-3501-8051-2)
- ↑ (en) « An Interview with Dr. Tetsuo Kogawa », sur Mediatribe (consulté le )
- ↑ Gendai Nihon Jinmei-roku, 1987, 2002.
- ↑ Skjerseth, « Music's Visual Waves: Popular Music Technology and Audiovisual Aesthetics », sur Knowledge UChicago (consulté le )
- Base de données biographiques de l'Asahi Shimbun (朝日新聞人物データベース).
- Pali Meursault, « Tetsuo Kogawa : Une expérience radiophonique (2/2) », sur Syntone, (consulté le )
- ↑ (en) Matthew Mirapaul, « In Tokyo, a Splashy Digital Art Show », The New York Times, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) « Art on the Net: about us », sur netarts.org (consulté le )
- ↑ « Goethe Archive Tokyo », sur AroundUs (consulté le )
- (en) Heather Contant, « Not at Home: The Uncanny Experiences of Radio Home Run », Journal of Sonic Studies, no 16, (lire en ligne)
- (en) Anderson Santos, Guattari/Kogawa, Alex Peguinelli Trevizo, (ISBN 978-6500117035)
- ↑ (en) John Mowitt, Radio: Essays in Bad Reception, University of California Press, (ISBN 978-0-520-27050-3)
- ↑ (en) Nicolas Collins et Simon Lonergan, Handmade Electronic Music: The Art of Hardware Hacking, Routledge, (ISBN 9780429264818)
- ↑ (en) Tetsuo Kogawa, « A Micro Radio Manifesto » (consulté le )
- ↑ Tetsuo Kogawa, « 粉川哲夫の単行本 », sur Utopos (consulté le )
- ↑ « 映画のウトピア », sur Geijutsu Shinbunsha (consulté le )
- ↑ Pali Meursault, « Tetsuo Kogawa : Radio-Art (Projet éditorial) », (consulté le )
- 日外アソシエーツ現代人物情報.
Voir aussi
Articles connexes
Liens externes
- « Polymorphous Space », Site officiel de Tetsuo Kogawa
- « Archives sonores des entretiens avec Félix Guattari »
- Portail du Japon
- Portail de la radio
- Portail de l’art contemporain
- Portail de la philosophie