Théodicée augustinienne

La théodicée augustinienne, nommée d’après le théologien et philosophe des IVe et Ve siècles Augustin d'Hippone, est un type de théodicée chrétienne développé en réponse au problème inductif du mal. Elle cherche ainsi à expliquer la possibilité d’un Dieu omnipotent (tout-puissant) et « omnibienveillant » face à l’existence du mal dans le monde. Plusieurs variantes de cette théodicée ont été proposées au cours de l’histoire ; leurs ressemblances furent décrites pour la première fois par le philosophe du XXe siècle John Hick, qui les qualifia d’« augustiniennes ». Elles soutiennent généralement que Dieu est parfaitement bon, qu’il a créé le monde à partir de rien, et que le mal résulte du péché originel de l’humanité. L’introduction du mal dans le monde est habituellement expliquée comme une conséquence du péché originel et son maintien par le mauvais usage du libre arbitre et de la concupiscence par les êtres humains. Selon la théodicée augustinienne, la bonté et la bienveillance divines demeurent parfaites et exemptes de toute responsabilité dans le mal ou la souffrance.
Augustin d'Hippone fut le premier à développer cette théodicée. Il rejeta l’idée selon laquelle le mal existerait en lui-même, le considérant plutôt comme une corruption du bien causée par l’abus du libre arbitre par l’humanité. Augustin croyait à l’existence d’un enfer physique comme châtiment du péché, mais soutenait que ceux qui acceptent le salut apporté par Jésus accéderaient au paradis. Au XIIIe siècle, Thomas d'Aquin, influencé par Augustin, proposa une théodicée similaire fondée sur l’idée que Dieu est bonté et qu’aucun mal ne peut exister en lui. Il estimait que l’existence du bien permet celle du mal, par la faute des êtres humains. Augustin influença également Jean Calvin, qui défendait l’idée que le mal résulte du libre arbitre et soutenait que le péché corrompt l’être humain, rendant nécessaire la grâce divine pour fournir une orientation morale.
Cette théodicée fut critiquée par Fortunatus, contemporain manichéen d’Augustin, qui affirmait que Dieu demeurait malgré tout impliqué dans le mal. Au XVIIIe siècle, le théologien Francesco Antonio Zaccaria critiqua la conception augustinienne du mal parce qu’elle ne répondait pas à la souffrance humaine individuelle. John Hick considérait quant à lui le mal comme nécessaire au développement moral et spirituel de l’humanité, tandis que les théologiens de la théologie du process soutenaient que Dieu n’est pas omnipotent et ne peut donc être tenu responsable du mal. La logique de l’approche augustinienne fut reprise notamment par Alvin Plantinga. Sa version adaptée, appelée défense du libre arbitre (en), proposée dans les années 1980, cherche uniquement à répondre au problème logique du mal. Une telle défense — qui n’est pas à proprement parler une « théodicée » — ne vise pas à démontrer l’existence de Dieu ni même sa probabilité, mais tente de montrer que l’existence de Dieu et celle du mal (ou de la privation du bien (en)) dans le monde ne sont pas logiquement contradictoires.
Formes générales
La théodicée augustinienne fut pour la première fois distinguée comme une forme particulière de théodicée par John Hick dans son ouvrage Evil and the God of Love, publié en 1966, dans lequel il qualifia de « augustiniennes » la théodicée d’Augustin d'Hippone ainsi que ses développements ultérieurs. Hick établissait une distinction entre la théodicée augustinienne, qui cherche à dégager Dieu de toute responsabilité dans le mal en s’appuyant sur le libre arbitre humain, et la théodicée irénéenne (en), qui considère Dieu comme responsable du mal mais justifié en raison des bénéfices que celui-ci apporterait au développement de l’humanité[1].
La théodicée augustinienne constitue une réponse au problème inductif du mal[2], qui soulève l’objection selon laquelle, si Dieu est omnipotent et omnibienveillant, le mal ne devrait pas exister dans le monde. L’existence du mal peut remettre en question la nature même de Dieu ou son existence : soit il n’est pas omnipotent, soit il n’est pas parfaitement bienveillant, soit il n’existe pas[3]. La théodicée tente de concilier l’existence et la nature de Dieu avec la présence du mal dans le monde en proposant des explications jugées valides à son apparition. La théodicée augustinienne affirme que Dieu a créé le monde ex nihilo (« à partir de rien »), mais soutient que Dieu n’a pas créé le mal et n’est pas responsable de son existence[4] .Le mal ne possède pas d’existence propre ; il est décrit comme une privation du bien, c’est-à-dire comme une corruption de la bonne création divine[5].
La théodicée augustinienne soutient également la doctrine du péché originel. Toutes les versions de cette théodicée acceptent les implications théologiques du récit de la Création dans la Genèse, notamment l’idée que Dieu a créé les êtres humains sans péché ni souffrance. Le mal est considéré comme une juste punition de la chute de l’homme, lorsque Adam et Ève désobéirent pour la première fois à Dieu et furent expulsés du jardin d'Éden[6]. La théodicée augustinienne présente le libre arbitre humain comme la cause persistante du mal moral (en) : les êtres humains commettent des actes immoraux lorsque leur volonté est corrompue. Cette corruption de la volonté humaine est attribuée au péché originel ; les théologiens augustiniens soutiennent que le péché d’Adam et Ève a corrompu la volonté de l’humanité[7], tout en affirmant que Dieu demeure innocent, parfaitement bon et non responsable du mal[8].
Développement
Augustin

Augustin d'Hippone (354–430 apr. J.-C.) était un philosophe et théologien né en Afrique romaine (dans l’actuelle Algérie). Durant sa jeunesse, il adhéra au manichéisme, avant de se convertir au christianisme en 386. Ses deux œuvres majeures, Les Confessions et La Cité de Dieu, développent les principales idées de sa réflexion sur la souffrance. Dans les Confessions, Augustin écrit que ses premiers travaux étaient dominés par le matérialisme et que la lecture des œuvres de Platon lui permit d’envisager l’existence d’une substance immatérielle. Cela l’aida à élaborer une réponse au problème du mal dans une perspective théologique — et non manichéenne —[9] fondée sur son interprétation des premiers chapitres de la Genèse et des écrits de Paul l'Apôtre[10]. Dans La Cité de Dieu, Augustin développa sa théodicée dans le cadre de sa tentative de retracer l’histoire humaine et d’en décrire l’aboutissement[9].
Augustin soutenait que le mal ne pouvait exister en Dieu ni être créé par Dieu, mais qu’il constituait plutôt un sous-produit de la création divine[11]. Il rejetait l’idée que le mal possède une existence propre, le définissant au contraire comme une privation — ou un éloignement — du bien, ainsi qu’une corruption de la nature. Il écrivait ainsi que « le mal n’a pas de nature positive ; mais la perte du bien a reçu le nom de « mal » »[12]. Selon Augustin, le mal moral comme le mal naturel (en) résultent d’un mauvais usage du libre arbitre, usage qui remonte au péché originel d’Adam et Ève[13], bien qu’il jugeât difficile d’expliquer ce péché puisque Adam et Ève avaient été « créés avec des natures parfaites »[14]. Il considérait que cette volonté mauvaise, présente dans l’âme humaine, constituait une corruption de la volonté donnée par Dieu aux êtres humains, faisant ainsi de la souffrance une juste punition du péché humain[15]. Comme Augustin croyait que toute l’humanité était « séminalement présente dans les reins d’Adam », il soutenait que tous les êtres humains avaient hérité du péché d’Adam et de sa juste punition[16]. Toutefois, malgré sa conviction que le libre arbitre peut être détourné vers le mal, Augustin maintenait qu’il demeure essentiel à l’être humain, car celui-ci ne pourrait vivre correctement sans lui. Il affirmait que le mal peut venir des êtres humains parce que, bien qu’ils ne contiennent aucun mal en eux-mêmes, ils ne sont pas non plus parfaitement bons et peuvent donc être corrompus[17].
Augustin croyait à l’existence d’un enfer physique, mais considérait que les souffrances physiques y étaient secondaires par rapport à la peine d’être séparé de Dieu. Il avançait deux raisons à cela : premièrement, les êtres humains possèdent le libre arbitre, et seuls ceux qui choisissent de suivre Dieu peuvent être pardonnés et éviter l’Enfer[18]. Deuxièmement, il estimait que le choix d’Adam et Ève de pécher avait affecté notre liberté de choix, laissant les êtres humains incapables de résister au péché[19]. Augustin soutenait que la grâce de Jésus Christ libère les êtres humains du péché originel, mais il affirmait qu’ils ne peuvent être sauvés que s’ils choisissent d’accepter cette grâce, choix lui-même déterminé par le caractère propre de chaque individu. Reconnaissant que même les sauvés continuent à pécher, Augustin proposait que ceux qui choisissent la grâce divine passent néanmoins un temps en Enfer afin d’être purifiés de leurs péchés avant d’accéder au Paradis.
Thomas d’Aquin

Thomas d'Aquin, philosophe et théologien scolastique du XIIIe siècle fortement influencé par Augustin[20], proposa une forme de théodicée augustinienne dans sa Somme théologique. Thomas d’Aquin commença par tenter de démontrer l’existence de Dieu[21] au moyen de ses cinq voies, puis affirma que Dieu est bon et doit avoir une raison moralement suffisante pour permettre l’existence du mal[22]. Il soutenait que toute bonté existant dans le monde doit exister parfaitement en Dieu et qu’en existant parfaitement, Dieu doit être parfaitement bon. Il concluait ainsi que Dieu est la bonté même et qu’aucun mal n’existe en lui.
Thomas d’Aquin reprenait la conception augustinienne selon laquelle le mal est une privation du bien, affirmant que le mal existe comme privation intrinsèquement présente dans le bien[23]. Selon lui, l’existence du mal s’explique entièrement par le libre arbitre. Face à l’idée que les êtres humains auraient été mieux sans libre arbitre, il soutenait que la possibilité du péché est nécessaire à la perfection du monde et que les individus sont donc responsables de leurs péchés. Le bien est la cause du mal, mais seulement en raison d’une faute commise par l’agent moral (en). Dans sa théodicée, dire qu’une chose est mauvaise revient à dire qu’elle manque de bonté, ce qui signifie qu’elle ne peut faire partie de la création divine, puisque la création de Dieu ne manque de rien. Thomas remarquait que, si la bonté rend le mal possible, elle ne le rend pas nécessaire. Cela signifie que Dieu — qui est bon — n’est pas la cause du mal, car le mal provient d’un défaut de l’agent, tandis que Dieu est exempt de tout défaut[24]. La philosophe Eleonore Stump, commentant l’interprétation par Thomas du Livre de Job, estime qu’il avait une vision positive de la souffrance : celle-ci est nécessaire pour opposer la Terre au paradis et rappeler aux êtres humains qu’ils demeurent enclins au mal. Thomas d’Aquin considérait que le mal est acceptable en raison du bien qui peut en découler, et qu’il ne peut être justifié que lorsqu’il est nécessaire à l’apparition d’un bien[25]. Cherchant à dégager Dieu de toute responsabilité dans l’apparition du mal, il insistait sur le fait que Dieu se contente de permettre le mal plutôt que de le vouloir[26]. Il reconnaissait l’existence de ce qui semble être le mal, sans lui attribuer le même degré d’existence qu’à la réalité spirituelle. Comme Augustin, Thomas d’Aquin affirmait que les êtres humains portent la responsabilité du mal en raison du mauvais usage de leur liberté de volonté[27].
Jean Calvin

Jean Calvin, théologien français du XVIe siècle et figure majeure du développement du calvinisme, fut influencé par les œuvres d’Augustin[28]. Contrairement à Augustin, Calvin acceptait l’idée que Dieu soit responsable du mal et de la souffrance ; toutefois, il soutenait que Dieu ne peut être accusé ou condamné pour cela[29]. Calvin poursuivait l’approche augustinienne selon laquelle le péché résulte de la chute de l’homme, et affirmait que l’esprit, la volonté et les émotions humaines sont corrompus par le péché. Il estimait que seule la grâce divine est suffisante pour fournir une orientation morale permanente aux êtres humains, soutenant que la raison est obscurcie par la nature pécheresse de l’humanité[30]. Calvin avançait également que l’humanité est prédestinée, divisée entre les élus et les réprouvés : les élus sont ceux que Dieu a choisis pour le salut et les seuls qui seront sauvés[31].
Critiques

Fortunatus
Les Actes ou controverse contre Fortunatus le manichéen d’Augustin d'Hippone, qui abordent en partie le problème du mal, rapportent un débat public entre Augustin et le maître manichéen Fortunatus. Fortunatus critiquait la théodicée augustinienne en soutenant que, si Dieu a donné le libre arbitre à l’âme humaine, alors il doit nécessairement être impliqué dans le péché humain — un problème qu’Augustin lui-même avait déjà examiné quatre ans plus tôt dans Du libre arbitre. Citant le Nouveau Testament, Fortunatus soutenait que le mal existe au-delà des actes mauvais commis par les individus et que les êtres humains accomplissent de tels actes en raison de leur propre nature défectueuse[32].
Augustin répondit en affirmant que le péché d’Adam avait restreint la liberté humaine d’une manière comparable à la formation des habitudes[33]. Il ne s’agissait pas encore d’une doctrine du péché originel — qu’Augustin n’avait pas encore formulée — mais plutôt d’une réflexion sur les limitations de la liberté humaine causées par le péché[34]. Fortunatus reprochait à Augustin de réduire la portée du mal aux seuls actes commis par les êtres humains ; cependant, Augustin écrit que Fortunatus finit par reconnaître sa défaite lorsqu’il admit qu’il ne pouvait défendre sa propre conception de l’origine du mal[35].
Bouddhisme
Les chercheurs en sciences des religions Paul Ingram et Frederick John Streng (en) ont soutenu que les enseignements du bouddhisme remettent en question la conception augustinienne du bien et du mal, en proposant un dualisme dans lequel le bien et le mal possèdent une valeur équivalente, au lieu de subordonner le mal au bien comme le fait Augustin. Cette vision est proche de la conception manichéenne du bien et du mal — selon laquelle les deux principes sont égaux et en conflit — bien que le bouddhisme enseigne que ce conflit est destiné à être résolu et transcendé dans une réalité finale. Ingram et Streng soutiennent également que la théodicée augustinienne ne parvient pas à rendre compte de l’existence du mal avant le péché d’Adam, que le livre de la Genèse illustre sous la forme de la tentation du serpent[36].
Francesco Antonio Zaccaria
Le théologien italien Francesco Antonio Zaccaria critiqua au XVIIIe siècle la conception augustinienne du mal. Il établit une distinction entre l’usage du terme « mal » pour désigner la faute (le péché) et son usage pour exprimer la plainte ou la souffrance, et soutenait qu’Augustin faisait du péché un phénomène antérieur à la souffrance. Cela posait problème pour Zaccaria, qui estimait que cette position donnait l’impression qu’Augustin traitait de manière superficielle, voire indifférente, la souffrance humaine. Selon Zaccaria, la conception augustinienne du mal comme privation du bien ne répondait pas de manière satisfaisante aux interrogations de la société moderne sur l’origine et la raison de la souffrance[37].
John Hick
John Hick critiqua la théodicée augustinienne lorsqu’il développa sa propre théodicée en 1966. Hick s’appuyait sur les idées du théologien allemand Friedrich Schleiermacher, qu’il classait dans la tradition irénéenne, selon lesquelles le monde est parfaitement adapté au développement moral des êtres humains, ce qui justifie l’existence du mal. Il insistait sur le fait que, tandis que la théodicée augustinienne cherche à justifier les événements historiques du mal, la théodicée irénéenne (en) vise à justifier Dieu de manière éternelle. Hick considérait l’idée augustinienne d’un monde initialement parfait qui aurait « mal tourné » comme incohérente et contradictoire, et soutenait que, si les êtres humains avaient été créés parfaitement bons, il aurait dû leur être impossible de faire un choix immoral. Il remettait en question la validité de la théodicée en affirmant qu’elle ne parvient pas à décharger Dieu de la responsabilité du mal : Augustin propose une théologie de la prédestination ; or, selon Hick, si Dieu connaissait les choix que sa création allait faire, il en devient nécessairement responsable[38]. La théodicée de Hick rejette l’idée d’une transmission héréditaire du péché, et il estime qu’un enfer éternel rendrait « impossible une théodicée chrétienne »[39]. La théodicée irénéenne ne cherche pas, contrairement à la théodicée augustinienne, à protéger Dieu de toute responsabilité face au mal ; elle soutient au contraire que Dieu en est responsable, mais que cette responsabilité est justifiée par les bénéfices du mal pour le développement humain. Les deux théodicées insistent sur la perfection de la création divine, mais divergent sur la raison pour laquelle le monde est considéré comme parfait. Augustin partageait également avec Hick l’idée qu’il est préférable de faire émerger un bien du mal plutôt que de ne pas avoir de mal du tout[40].
Théologie du process
Dans God, Power and Evil: A Process Theodicy, publié en 1976, David Ray Griffin critiqua le recours d’Augustin au libre arbitre, en soutenant qu’il est incompatible avec l’omniscience et l’omnipotence divines. Griffin affirma dans des travaux ultérieurs que les êtres humains ne peuvent pas posséder de libre arbitre si Dieu est omniscient. Selon lui, si Dieu est véritablement omniscient, il connaît infailliblement les actions futures des êtres humains, ce qui implique qu’ils ne sont pas libres. Griffin soutenait également que la volonté humaine ne peut pas s’opposer à celle de Dieu si Dieu est omnipotent. Il en concluait que le péché originel, tel que le concevait Augustin, devrait lui-même être causé par Dieu, rendant injuste toute punition divine associée[41].
La théologie du process affirme que Dieu n’est pas omnipotent : plutôt que de contraindre, il possède un pouvoir de persuasion divine, mais ne peut pas imposer sa volonté. Griffin, figure importante de ce courant, soutient que Dieu ressent la souffrance du monde (à la fois physiquement et émotionnellement) et fait tout ce qui est en son pouvoir pour produire le bien, mais qu’il ne peut ni forcer les êtres à être bons ni empêcher le mal, car il n’exerce pas de pouvoir coercitif dans le monde[42]. La théologie du processus enseigne également que, plutôt que de créer le monde ex nihilo (comme le proposait Augustin), Dieu l’a créé à partir d’un chaos préexistant[43].
Alvin Plantinga
Dans les années 1970, Alvin Plantinga proposa une version de la défense du libre arbitre (en) qu’il considérait comme démontrant que l’existence d’un Dieu omnipotent et bienveillant et celle du mal ne sont pas incompatibles. Il estimait que, s’il n’était pas possible de montrer que ces deux propositions sont incohérentes entre elles, alors elles seraient nécessairement contradictoires[44]. Pour cela, Plantinga soutenait qu’il fallait proposer un « état de choses possible » qui, s’il était réel, rendrait compatibles l’existence de Dieu et celle du mal[45]. Il avançait qu’une troisième proposition — selon laquelle le mal résulte des actions d’êtres humains libres, rationnels et faillibles — permet de rendre compatibles l’existence de Dieu et celle du mal[46]. Plantinga appuyait cet argument en affirmant qu’il existe certaines choses qu’un Dieu omnipotent ne peut pas faire tout en restant omnipotent — par exemple, s’il a une existence nécessaire, il ne peut pas créer un monde dans lequel il n’existe pas. Pour cette raison, il soutenait qu’un Dieu omnipotent ne peut pas créer n’importe quel univers de son choix, comme l’avait proposé Leibniz. Il suggérait également que, même dans un monde où les êtres humains disposent du libre arbitre, leurs actions peuvent être si prévisibles que Dieu ne pourrait pas créer un monde où ils agiraient de manière réellement imprévisible[N 1][47]. Enfin, il concluait que si tout agent moral accomplit au moins un mauvais choix moral dans tout univers possible, alors Dieu ne peut pas créer un univers où existent à la fois la liberté humaine et l’absence de mal. Plantinga soutenait donc que l’existence d’un Dieu omnipotent et bienveillant et celle du mal ne sont pas incohérentes[48].
La version de Plantinga de cette défense reprend la conception augustinienne du libre arbitre, mais pas sa théologie naturelle[49]. Plutôt que de chercher à montrer que l’existence de Dieu est probable face au mal, comme le fait une théodicée, la défense du libre arbitre de Plantinga cherche à montrer qu’il est logiquement possible de croire en Dieu malgré l’existence du mal[50]. Le théologien Alister McGrath a souligné que, Plantinga n’ayant affirmé que la compatibilité logique entre Dieu et le mal, il ne proposait pas une théodicée mais une défense. Plantinga ne cherchait pas à démontrer que sa proposition est vraie ou plausible, mais seulement qu’elle est logiquement possible.
Compatibilité avec l’évolution
John Hick critiqua la théorie d’Augustin en la jugeant peu plausible à la lumière des connaissances scientifiques sur l’évolution, car elle rendrait inexacte l’idée augustinienne d’une chute à partir d’un état de perfection[51]. Cette critique est reprise par Nancey Murphy (en) et George F. R. Ellis, qui soutiennent également que l’idée augustinienne de transmission du péché originel d’Adam au reste de l’humanité nécessite une explication biologique[52]. Le comparatiste des religions Arvind Sharma a soutenu que le mal naturel ne peut pas être le résultat du mal moral de la manière suggérée par Augustin : le consensus scientifique établit que les catastrophes naturelles et les maladies existaient avant l’apparition de l’être humain et ne peuvent donc pas être la conséquence du péché humain[53].
Le philosophe du XXe siècle Reinhold Niebuhr a tenté de réinterpréter la théodicée augustinienne à la lumière des sciences de l’évolution en en présentant le raisonnement sous-jacent sans recours à une mythologie. Niebuhr propose qu’Augustin rejette la conception manichéenne qui attribue au mal une existence ontologique et qui relie le péché humain à son état de créature. Selon Niebuhr, le raisonnement d’Augustin continue en affirmant que les êtres humains possèdent une tendance au péché en raison d’une nature biologiquement héritée, tout en rejetant la vision pélagienne selon laquelle la volonté humaine pourrait surmonter le péché par ses propres forces[54]. Niebuhr estime que l’argument d’Augustin situe le péché dans la volonté humaine, elle-même corrompue par le péché originel d’Adam. Il soutient que la logique de la théodicée augustinienne décrit le péché comme à la fois inévitable mais non nécessaire, ce qui permettrait de préserver l’argument sans dépendre d’une interprétation littérale de la chute, et ainsi d’éviter les critiques issues des sciences modernes[55].
Notes et références
Sources
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Notes
- ↑ Steve Duncan donne l’exemple d’un homme rationnel à qui l’on propose cinq dollars pour un Rembrandt. S’il comprend le sens de la transaction et n’a aucune autre raison d’accepter, on peut prédire qu’il refusera l’offre. Duncan soutient que Dieu ne pourrait pas créer un monde dans lequel cet homme accepterait librement l’offre (sans modifier les conditions), illustrant ainsi le point de Plantinga
Références
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- ↑ Davis 2001, p. 54.
- ↑ Ellis & Murphy 1996, p. 244.
- ↑ Sharma 2006, pp. 85–86.
- ↑ Bennett, Peters, Hewlett & Russell 2008, p. 128.
- ↑ Bennett, Peters, Hewlett & Russell 2008, p. 129.
Voir aussi
Articles connexes
Liens externes
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