Triple autoportrait d'une artiste

| Artiste |
D.E. Brante |
|---|---|
| Date |
c.1815-1820 |
| Type | |
| Dimensions (H × L) |
85 × 70 cm |
| Localisation |
Collection particulière |
Triple autoportrait d'une artiste est la peinture de portrait d'une artiste s'étant représentée en train de peindre, de sculpter et de jouer de la harpe.
Présenté en 2016 comme Triple portrait allégorique de l'artiste peintre, sculptrice et musicienne[1] et en 2021 comme Autoportrait d'une artiste aux triples talents[2],[a], ce tableau est une peinture à l'huile sur toile de 85 × 70 cm, signée « D.E. Brante px[b].» en bas à gauche, dont la date de réalisation est estimée à 1815-1820.
Introduit sur le marché de l'art à Paris en 2016, ce tableau n'était connu ni par des copies ni par des photographies. Bien que sa singularité, la complexité de sa composition et l'énigme concernant l’artiste D.E. Brante soient suffisantes pour éveiller la curiosité, il n'a fait l'objet depuis sa redécouverte que de très peu de commentaires.
Description

La composition sépare le tableau en deux espaces, en fait deux pièces d'un même appartement communiquant entre elles par une baie libre[3]. Le premier espace est consacré à l'art de la peinture, le second à la sculpture et à la musique, et encore un peu accessoirement à la peinture. À elle seule, la partie visible dans l'embrasure de la baie rectangulaire pourrait être une scène de genre, constituant ainsi un tableau dans le tableau[3]. Au premier plan à droite, une jeune femme peint un portrait d'homme, très probablement une copie d'une peinture hollandaise du XVIIe siècle[1],[3]. En haut du mur séparant les deux pièces, entourés de couronnes de fleurs, dont une avec une palette, sont inscrits les noms de quatre peintres célèbres, Titien, Raphaël, Van Dyck et Mignard ; la cinquième guirlande, avec sa lyre, est une allégorie de la Musique. Plusieurs tableaux sont accrochés au mur de séparation, le plus en évidence, juste en dessous de l'inscription « Mignard », étant précisément une copie du Saint François d'Assise en prière de ce peintre[4]. Ce double hommage à Pierre Mignard, peintre français nettement moins célèbre que les trois autres, laisse à penser que l'artiste D.E. Brante appartient aussi à l'école française.
Dans la deuxième pièce, la sculptrice, maniant un burin à pointe et une massette, est occupée à tailler un petit buste de pierre posé sur une sellette, tandis que la troisième jeune femme joue de la harpe. Toutes les trois sont orientées vers la même source de lumière venant de la gauche et du haut, ainsi qu'on peut le voir par les ombres portées. Dans une sorte de jeu de ricochet à l’intérieur de ce triangle, la musicienne regarde vers la sculptrice, qui elle-même dirige son regard vers la peintre[3], cette dernière ayant la tête tournée de face pour cet échange complexe de regards entre modèle, peintre et spectateur rencontré en autoportrait[5]. Les visages, la coiffure, la coupe des robes et l'aspect général des trois femmes sont identiques[3], et on ne peut pas leur soupçonner une différence d'âge[c]. La coiffure, d'un style plutôt simple, est typique de la deuxième moitié des années 1810, où la coupe à la Titus a été complètement abandonnée ; la chevelure est divisée symétriquement par une raie médiane et vient recouvrir les oreilles, tandis que des bouclettes encadrent le visage : « De 1810 à 1818 environ, les femmes se bornèrent à friser leurs cheveux de chaque côté des tempes en boucles plus ou moins volumineuses. […] Ces coiffures, portées par des jeunes filles ou des jeunes femmes, n'étaient pas trop disgracieuses », a écrit la comtesse de Villermont[6]. Les trois femmes sont portraiturées en pied, ce qui en autoportrait multiple constitue un exemple unique[d]. La harpiste est habillée en rose pâle et la sculptrice en bleu clair, tandis que la peintre est vêtue d'une robe rouge plus décolletée que les deux autres aux cols relevés ornés de dentelles, se différenciant aussi par un volant double sur l'ourlet. Telles qu'elles sont disposées, les trois couleurs rappellent celles du drapeau tricolore. Une petite pointe de pantoufle déborde de chaque robe, dont celle de la harpiste sur une pédale. Ces robes de jour, un peu raccourcies pour ne pas traîner au sol et laissant apparaître les chevilles et les pieds chaussés de pantoufles ou de mules, en coton[e] et de multiples couleurs, à taille haute, manches longues ajustées et garniture sur l'ourlet, étaient à la mode à la fin du Premier Empire et au tout début de la Restauration[7].
L'instrument joué par la harpiste est bien reproduit sur le tableau ; on peut notamment y compter le nombre de cordes avec exactitude. À la différence des instruments luxueux visibles sur plusieurs tableaux fin XVIIIe et début XIXe siècle[f] et dans les musées, il n'a aucun décor ni dorures, et la sculpture de la colonne et du chapiteau reste très simple. C'est à l’évidence un instrument d'étude moins coûteux que ceux de musiciennes se produisant dans les salons ou en concert.
Le décor de la deuxième pièce de l'atelier est moins chargé que celui de la première, tout en étant un peu en désordre ; quelques rouleaux de papier traînent au sol, et des cadres vides sont posés çà et là. Le mur du fond est entièrement nu, mais des tableaux y sont dressés, certains encadrés, d'autres non. Au centre et bien en évidence sont alignés trois portraits en buste de jeunes femmes coiffées et vêtues à la mode Premier Empire — deux toiles encore non encadrées et une sculpture — qui pourraient être trois autres portraits de l'artiste peintre musicienne et sculptrice.
Le parquet de chêne est de construction relativement simple, avec des bâtis à montage sans fin perpendiculaires et parallèles aux murs, encadrant les lames assemblées en panneaux carrés ; ces parquets étaient assez courants en France aux XVIIe et XVIIIe siècles[8]. La dimension la plus habituelle des feuilles, environ 1 × 1 m, semble avoir été appliquée ici. Non verni, le chêne garde un aspect rustique que l'artiste a pris soin de bien restituer par le détail des veines du bois.
Contexte historique

En France, après la révolution de 1789 et la promulgation du Code civil de 1804, les autoportraits individuels de femmes en tant que peintre[9],[10] ne sont plus qu'épisodiques[11] ; parallèlement, le nombre d'ateliers privés ouverts aux « demoiselles » devient de plus en plus important au cours du XIXe siècle[12],[13],[14]. La représentation d'artistes femmes se fait alors en groupe dans le cadre d'intérieurs d'ateliers mixtes ou uniquement pour jeunes filles, comme ceux d'Abel de Pujol et de Léon Cogniet. De même que celui de ce Triple autoportrait d'une artiste, tous ces ateliers comportent une accumulation de tableaux, cadres vides, bustes de plâtre, etc., et parfois des instruments de musique. On peut en voir des exemples avec Un atelier d'artistes vers 1810 et Intérieur d'atelier d'Amélie Legrand de Saint-Aubin. Les élèves ne sont plus identifiables de nos jours, et seuls leurs contemporains auraient pu en donner leurs noms pour la postérité ; on sait que plusieurs ont fait de belles carrières, comme Adrienne Grandpierre-Deverzy, qui a peint en 1822 L'Atelier d'Abel de Pujol. Dans les années 1830, l'atelier de Léon Cogniet est peint par Marie-Amélie Cogniet et par Catherine-Caroline Thévenin, auteure de L'Atelier de jeunes filles artistes de Léon Cogniet et de Intérieur d'un atelier de jeunes filles.
D.E. Brante
Bien qu'on ignore tout de l'artiste peintre D.E. Brante[3], et que ce soit sa seule œuvre connue, l'ingéniosité de la composition, les références artistiques, le soin apporté dans la restitution des détails[g] et la qualité de la réalisation font penser, s'il s'agit bien d'un autoportrait[a], que celle qui l'a réalisée n'est plus une étudiante ni juste une amateure, même compétente, comme cela a été suggéré[3] ; artiste sans aucun doute française, peut-être morte très jeune, comme cela pouvait arriver au XIXe siècle avant les progrès de la médecine, ou encore ayant arrêté de peindre après mariage, comme cela arrivait aussi, son identité reste un mystère.
Singularité
Les triples autoportraits en peinture sont extrêmement rares ; le plus célèbre est celui de Norman Rockwell en 1960, qui comporte l'image du miroir ayant servi à le réaliser. Un autre exemple notable est celui de Johannes Gumpp de 1646[5], premier triple autoportrait dans l'histoire de la peinture. Les triples autoportraits sans image de miroir, comme l'Autoportrait au Christ jaune de Gauguin, semblent les moins fréquents ; ils ont été réalisés surtout au XXe siècle[h] et dans des compositions nettement moins élaborées que celle imaginée par D.E. Brante dans ces années 1810. Un siècle et demi avant celui de Rockwell, et à la différence des autres triples ou quadruples autoportraits connus[i], celui de Brante a le souci et l'originalité de rendre hommage à de grands maîtres de la peinture. Sa place est d'autant plus remarquable et unique qu'il date du début du XIXe siècle, que c'est le premier sans miroir figuré, qu'il est le seul avec les trois personnages en pied, et qu'il a été réalisé par une femme.
Interprétations
Qu'on la considère comme une personne ayant réellement existé[2],[3] ou une allégorie[1], c'est la jeune peintre située au premier plan, habillée de rouge et de physionomie avenante, qui est destinée à accrocher en premier le regard du spectateur. Elle occupe l'espace le plus vaste, en étant placée sous l'égide de peintres prestigieux et figurant avec tous les outils de sa profession — pinceaux, palette, appuie-main, chevalet, boite de rangement avec une deuxième palette —, tout en ayant pris soin de garder près d'elle son réticule, petit sac à main fourre-tout de l'époque[15], d'où sort un châle en mousseline identique à celui de la harpiste. On comprend bien que c'est l'art de la peinture qui est privilégié par la mise en scène, mais que les autres arts ne sont pas oubliés. Sans revenir complètement aux autoportraits individuels à la fois promotionnels[9],[10] et politiques[16],[17] de l'Ancien régime, ce portrait dans l'atelier se démarque des autres représentations d'ateliers de la même époque en mettant en vedette une artiste se livrant à son activité professionnelle. Sous un angle allégorique et féministe, ce tableau du romantisme précoce pourrait être vu comme destiné à rehausser la place trop minimisée des femmes dans leur contribution aux arts les plus nobles, particulièrement mise à mal après la Révolution de 1789[11],[18],[19],[20].
Notes et références
Notes
- Il n'y a cependant aucune certitude qu'il s'agisse d'un autoportrait, et si ce n'est pas le cas, qu'il soit peint par une femme, mais aucun expert ne s'est prononcé dans le sens contraire.
- ↑ « px. » pour « pinxit » (qui l'a peint).
- ↑ À noter que l'hypothèse de trois sœurs a été émise, mais pas celle beaucoup plus improbable de triplées.
- ↑ En autoportrait double en pied, on a l'exemple de Frida Kahlo avec Les Deux Fridas.
- ↑ La robe de la harpiste, semblant plus légère et avec des reflets satinés, serait plutôt en soie.
- ↑ La harpe était alors un instrument très à la mode, pratiqué notamment par Marie-Antoinette et Joséphine de Beauharnais.
- ↑ On observe néanmoins ce qui semble une anomalie dans le piétement de la chaise.
- ↑ Egon Schiele (1911 et 1913), Suzanne Fabry (1934), Eliseu Visconti (1938), William H. Johnson (1944), Eranuhi Aslamazyan (1974)…
- ↑ Gumpp, Alexandra Frosterus-Såltin (1858), Gauguin, Alfred Le Petit (1893), Egon Schiele, William Orpen (1924), Karl Leyhausen (de) (1930), Suzanne Fabry, Madeleine Dinès, Eliseu Visconti, W.H. Johnson, Lila Barr Hetzel (1950), Eranuhi Aslamazyan, Ursula Stock (de) (1976), Karen Kaapcke (américaine née en 1962)…
Références
- « Vies d'artiste. Autoportraits, portraits et scènes d'atelier » [PDF], sur web.archive.org, Paris, Galerie Terrades, (consulté le ), Dans l'atelier : Triple portrait allégorique de l'artiste peintre, sculptrice et musicienne, p. 34-35.
- « Artcurial, vente du , lot 233 : Autoportrait d'une artiste aux triples talents, c.1815 », sur artcurial.com (consulté le ).
- (en) ArtPasts, « A woman artist's triple self-portrait » [« Triple autoportrait d'une artiste femme »] [vidéo], sur youtube (consulté le ).
- ↑ « Pierre Mignard, Saint François d'Assise en prière », sur herbette.fr (consulté le ).
- Jean-Luc Nancy, Le Regard du portrait, Paris, Galilée, coll. « Incises », , 91 p. (ISBN 978-2-71860531-9), « Ressemblance », Voici l'autoportrait de Johannes Gumpp…, p. 41-42.
- ↑ Marie de Villermont, Histoire de la coiffure féminine, Paris, Henri Laurens, , 830 p. (lire en ligne), chap. 11 (« Du Directoire à la Restauration »), p. 783.
- ↑ « Catalogues de mode des années 1810 ».
- ↑ Bruno Togli et al., Planchers et parquets du XVIe au XIXe siècle, Paris, Éditions du patrimoine, , 277 p. (ISBN 978-2-7577-0194-2), Parquets « sans fin », p. 65-89.
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Voir aussi
Articles connexes
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