Vivre une vie féministe

Vivre une vie féministe
Titre original
Living a Feminist Life (d)
Langue
Auteurs
Sara Ahmed
Sophie Chisogne (d)
Sujet
Date de parution
Éditeur
Hors d'atteinte (d)
Nombre de pages
572
ISBN 13
978-2-38257-153-8

Vivre une vie féministe est la traduction française de Living a Feminist Life, un ouvrage de la philosophe féministe britanno-australienne Sara Ahmed, publié en anglais en 2017 par Duke University Press. Le livre a été publié en français en 2024 sous deux titres distincts : Vivre une vie féministe, publié chez Hors d’atteinte en France, et Vivre en féministe, publié aux Éditions de la rue Dorion au Canada. Vivre une vie féministe occupe une place importante dans la pensée féministe contemporaine, notamment dans les domaines des études de genre, de la théorie queer, et des études postcoloniales.

Dans ce travail, Ahmed examine ce que signifie « vivre une vie féministe » dans un monde structuré par le sexisme, le racisme, et l’hétérosexisme. Elle utilise un mélange de théorie critique, d’autobiographie, d’analyse littéraire, et de réflexion politique pour explorer ce sujet. De plus, l’ouvrage développe plusieurs concepts centraux dans les études féministes contemporaines, comme les « rabat-joie féministes » (feminist killjoys), le « travail de la diversité » et les « murs institutionnels »[1]. Ahmed promeut une conception du féminisme comme une pratique quotidienne, collective et transformatrice.

Contexte de publication

Living a Feminist Life a été publié en 2017 chez Duke University Press.

Le livre a été publié peu après la démission de Sara Ahmed de Goldsmiths College, l’Université de Londres en 2016, en protestation contre la manière dont l’institution gérait les plaintes du harcèlement sexuel[2]. Cette expérience influence fortement sa réflexion sur les universités, les politiques de diversité et les structures institutionnelles.

L’ouvrage est également lié au blogue d’Ahmed, « Feminist Killjoys », qu’elle rédige parallèlement à l’écriture du livre. Le blogue est un espace de réflexion féministe accessible au grand public et prolonge plusieurs des thèmes développés dans l’ouvrage[3].

En 2020, Duke University Press annonce que Living a Feminist Life est devenu son livre le plus vendu de la décennie précédente de la maison d’édition, montrant son influence pour les universitaires et les groupes militants[4].

L’auteur

Sara Ahmed est une philosophe féministe et chercheuse en études culturelles née en 1969 à Salford, au Royaume‑Uni. Elle est considérée comme une fondatrice de la phénoménologie queer[5]. Ses travaux discutent principalement sur le féminisme, la théorie queer, le racisme institutionnel, et les politiques de la diversité.

Avant Living a Feminist Life, Ahmed a été publié plusieurs ouvrages influents, par exemple The Cultural Politics of Emotion (2004), Queer Phenomenology: Orientations, Objects, Others (2006) et On Being Included: Racism and Diversity in Institutional Life (2012). Ses travaux se caractérisent par une approche interdisciplinaire qui combine la philosophie, la phénoménologie, la théorie critique, et l’expérience personnelle.

Ahmed écrit dans une tradition féministe influencée notamment par bell hooks, Judith Butler, Simone de Beauvoir, et Virginia Woolf. Elle accorde une attention particulière aux expériences vécues des femmes, des personnes racisées, et des minorités sexuelles, ainsi que les aspects émotionnels et matériels de l’oppression[6].

Résumé de l’ouvrage

Introduction : « Une théorie maison pour le féminisme »

L’introduction du livre « Une théorie maison pour le féminisme » (en anglais “Bringing Feminist Theory Home”) commence sur une question : « Qu’entendez‑vous quand vous entendez “féminisme”? »[7] Ahmed affirme que, pour elle, ce mot évoque l’espoir, l’énergie, et la possibilité d’un monde différent. Elle présente le féminisme non comme un ensemble fixe de règles morales, mais comme une manière de vivre une vie dans la meilleure façon et de résister aux structures d’oppression dans un monde anti-féministe.

Ahmed écrit :

« J’écris ce livre pour me raccrocher à la promesse de ce mot, pour réfléchir à ce que signifie vivre sa vie en s’appropriant ce mot : en étant féministe, en devenant féministe, en parlant en tant que féministe. »[7]

Elle développe l’idée que le féminisme est « un travail de maison », construit de l’expérience quotidienne, des relations familiales, du travail et des rencontres politiques[1]. Le féminisme apparaît comme une pratique située, enracinée dans la vie ordinaire. Ahmed souligne l’importance de l’expérience vécue et critique les normes sociales qui assignent certaines identités et certains rôles aux femmes.:

« Personne ne naît femme ; c’est une attribution (pas juste une étiquette, mais aussi une tâche ou un impératif, comme je l’explique dans la première partie) qui peut nous influencer ; nous construire ; et nous casser. »[8]

Cette réflexion s’inscrit dans la continuité des théories féministes qui analysent le genre comme une construction sociale.

Ahmed insiste également sur l’importance des histoires féministes et de leur transmission. Selon elle, le féminisme est un mouvement collectif qui est construit à travers des liens entre générations, expériences, et luttes et qui transforme la manière dont les individus perçoivent le monde. Devenir féministe signifie prendre conscience des rapports de pouvoir qui organisent la société et reconnaître les formes ordinaires d’injustice. Les relations, les lectures, et les expériences personnelles jouent un rôle central dans la formation d’une conscience féministe.

I. Devenir féministe

La premiere partie de l’ouvrage s’est concentrée au processus de « devenir féministe ». Ahmed explique que la conscience féministe est votre perception du monde et elle produit une forme d’éloignement par rapport aux normes de genre et d’hétérosexualité. Elle utilise ses propres expériences d’enfance et d’adolescence afin de montrer comment les expériences individuelles peuvent s’inscrire dans une histoire collective du féminisme. Cette dimension autobiographique constitue un aspect important de l’ouvrage.

Ahmed met en lumiere le fait que devenir féministe implique souvent de revenir sur vos experiences pour reconnaître des violences ou des exclusions invisibles. Cette prise de conscience conduit à quelqu’un de remettre en question les relations familiales, les habitudes sociales et les institutions et est très important pour devenir féministe.

II. Le travail de la diversité

Dans la deuxième section du livre, Ahmed analyse « le travail de la diversité » en connexion avec les institutions universitaires. Cette réflexion utilise son expérience professionnelle et ses recherches précédentes. Ahmed montre que les universités utilisent le langage de la diversité et de l’inclusion sans transformer réellement leurs structures de pouvoir. Fréquemment les gens qui sont responsables du changement sont les « autres ». Ahmed examine également l’expérience de l’aliénation dans des espaces conçus pour d’autres groupes sociaux. Elle connecte cette expérience aux questions de race, de sexualité, et de classe sociale.

De plus, Ahmed développe la métaphore des « murs » pour décrire les obstacles institutionnels rencontrés par les personnes marginalisées. Ces murs représentent les mécanismes invisibles qui empêchent certaines personnes d’obtenir la reconnaissance, la sécurité ou l’égalité en société.

Le travail féministe est alors présenté comme un travail matériel et émotionnel et il consiste à révéler ce qui est invisible et à transformer les structures institutionnelles.

III. Vivre les conséquences

Dans les derniers chapitres, Ahmed examine les conséquences du travail féministe. Elle souligne que la critique des normes sociales peut causer des conflits ou des ruptures relationnelles.

Cependant, elle insiste également sur le potentiel créatif des luttes féministes. En raison des difficultés rencontrées, les personnes marginalisées ont besoin d’inventer de nouvelles formes de solidarité, de langage et de communauté. Ahmed décrit le féminisme comme une pratique de survie et de création collective. Les histoires féministes deviennent des ressources qui nous permettent de continuer à lutter malgré les obstacles. Ahmed insiste sur l’importance de transmettre les expériences féministes aux générations futures afin de préserver la mémoire des luttes.

Conclusion 1

Dans la première conclusion, Ahmed présente le « kit de survie de la rabat-joie féministe » (“A Killjoy Survival Kit”) comme un ensemble de ressources émotionnelles, politiques et collectives nécessaires pour survivre dans un monde sexiste et oppressif. Ce « kit » comprend les livres, les souvenirs, les expériences, et les communautés qui permettent aux féministes de continuer à lutter malgré les conflits et les exclusions causés par le travail féministe.

Conclusion 2

Dans « A Killjoy Manifesto », Ahmed propose un manifeste féministe composé de principes et d’affirmations qui célèbrent la figure de la « rabat-joie féministe » comme une force de résistance politique. Elle affirme que dénoncer les injustices, même lorsque cela dérange les normes sociales ou le bonheur collectif, constitue une pratique essentielle du féminisme et une manière de créer un monde plus égalitaire.

Ahmed transforme la « rabat-joie » en une figure de survie collective qui est capable de remettre en question les normes sexistes, racistes et hétéronormatives en société. Le manifeste insiste sur l’importance de continuer à parler, à résister et à créer des espaces féministes malgré les obstacles institutionnels et les conséquences personnelles. Cette conclusion résume les thèmes centraux du livre : le féminisme comme une pratique quotidienne, un travail politique, et un projet collectif pour la transformation sociale.

Concepts clés

Les « rabat‑joie féministes »

La « rabat-joie féministe » (feminist killjoy) est l’un des idées plus connus développés par Ahmed. Les rabat-joie féministes sont les gens qui perturbent le bonheur collectif et rejettent les injustices et les discriminations. Ahmed critique les normes sociales au bonheur, particulièrement celles imposées aux femmes. Selon elle, les femmes sont souvent encouragées à maintenir l’harmonie sociale au prix du silence sur les violences ou les inégalités. Ainsi, la figure de la rabat‑joie devient une figure de résistance[9].

Les murs institutionnels

Les « murs » représentent les barrières matérielles et symboliques confrontées par les personnes marginalisées dans les institutions en société. Ahmed utilise cette métaphore pour décrire les obstacles invisibles en société qui préviennent ou limitent l’accès à l’égalité. Ces murs peuvent prendre la forme de procédures administratives, de normes sociales ou de pratiques discriminatoires.

Le travail féministe

Ahmed définit le travail féministe comme un travail quotidien pour accomplir la transformation sociale. Ce travail comprend l’éducation, la critique institutionnelle, le soutien collectif et la création d’espaces alternatifs. Le féminisme est présenté non seulement comme une théorie, mais aussi comme une pratique concrète qu’on a besoin d’engager dans la vie quotidienne avec le corps, les émotions, et les relations sociales[10].

Références littéraires et influences

L’ouvrage fait de nombreuses références à des textes littéraires et théoriques féministes. Ahmed mobilise ces œuvres afin de montrer comment la littérature peut contribuer à la conscience politique. Dans le texte, Ahmed cite les figures féministes célèbres comme Virginia Woolf, Toni Morrison, George Eliot, Rita Mae Brown, Audre Lorde, et bell hooks. Notamment, Ahmed fait référence à Mrs Dalloway de Virginia Woolf, L'œil le plus bleu de Toni Morrison, Le Moulin sur la Floss de George Eliot et Molly Mélo de Rita Mae Brown[11].

On peut également voir l’influence de Simone de Beauvoir dans le livre. Ahmed reformule la affirmation célèbre de Beauvoir, « On ne naît pas femme : on le devient »[12], afin de montrer comment le genre est comme une structure sociale. Ahmed écrit : « Personne ne naît femme ; c’est une attribution… qui peut nous influencer ; nous construire ; et nous casser »[7]. En dialogue avec les théories féministes existentialistes, Ahmed souligne que les identités de genre ne sont pas naturelles, mais produites par des normes sociales et institutionnelles.

Dans Vivre une vie féministe, elle mobilise aussi la définition du féminisme proposée par bell hooks, qui décrit le féminisme comme un mouvement pour mettre fin au sexisme, l’exploitation, et l’oppression[13]. Ces références permettent à Ahmed d’inscrire son travail dans une tradition féministe transnationale basée sur la littérature, la théorie critique, et l’expérience vécue.

Traductions françaises

En 2024, Living a Feminist Life a été traduit en français sous deux éditions distinctes. En France, il a été publié sous le titre Vivre une vie féministe par Hors d’atteinte à Marseille, traduit de l’anglais par Sophie Chisogne[14]. Au Québec, il a été publié sous le titre Vivre en féministe par Éditions de la rue Dorion.

Ces traductions participent à la diffusion de la pensée de Sara Ahmed dans l’espace francophone. En 2025, Ahmed a donné une conférence à l’Université de Birmingham intitulée « Les rabat-joie en traduction » (“Killjoys in Translation”), où elle a parlé du rôle du langage dans sa vie et des difficultés de la traduction. Sa conclusion était que la traduction était comme le « vent », portant les histoires et les messages plus loin, à un public plus large[15].

Réception critique

En général, Vivre une vie féministe reçoit une réception favorable dans les milieux universitaires et militants. Critiques soulignent la capacité d’Ahmed à articuler une théorie féministe et son expérience personnelle, ainsi que son approche phénoménologique et autobiographique au sujet. Susan Fraiman, professeure à l’Université de Virginie, met notamment en lumière la manière dont Ahmed s’inscrit dans une tradition de recherche centrée sur les expériences des femmes et sa capacité à rendre concrètes les relations de pouvoir dans la vie quotidienne[16].

Le concept de « rabat-joie féministe » est une idée qui a une large diffusion dans les mouvements féministes contemporains et sur les réseaux sociaux et elle est utiliser pour décrire des femmes qui ne conforment pas aux normes et choisissent leur propre voie[17].

Cependant, certaines critiques francophones soulignent les difficultés de traduction de certains concepts développés par Ahmed. En anglais, ses formulations théoriques utilisent souvent des jeux de langage pour créer des sensations d’inconfort pour les lectures, mais, ces jeux peuvent perdre leur force dans les traductions françaises[18].

Héritage et influence

Vivre une vie féministe est considéré comme l’un des ouvrages majeurs du féminisme anglophone contemporain et de la phénoménologie queer. Le livre est étudié dans les programmes universitaires en études de genre, sociologie, littérature et théorie culturelle. L’ouvrage contribue également à populariser plusieurs notions issues des études féministes et queer. L’influence du livre se manifeste notamment dans les débats sur les violences sexistes dans les universités, les politiques institutionnelles de diversité, et les formes contemporaines du militantisme féministe[19],[20],[3].

Notes et références

  1. Sara Ahmed et Sophie Chisogne, Vivre une vie féministe, Hors d'atteinte, (ISBN 978-2-38257-153-8)
  2. ↑ (en-US) feministkilljoys, « Resignation », sur feministkilljoys, (consulté le )
  3. (en-US) feministkilljoys, « Dedication », sur feministkilljoys, (consulté le )
  4. ↑ (en) Laura Sell, « A Decade of Duke University Press », sur Duke University Press News, (consulté le )
  5. ↑ Chrystie Myketiak, « Review of Queer Phenomenology: Orientations, Objects, Others », Asian Journal of Social Science, vol. 37, no 6,‎ , p. 953–954 (ISSN 1568-4849, lire en ligne, consulté le )
  6. ↑ (en-US) « Bio », sur Sara Ahmed (consulté le )
  7. Sara Ahmed et Sophie Chisogne, Vivre une vie féministe, Hors d'atteinte, (ISBN 978-2-38257-153-8), p. 13
  8. ↑ Sara Ahmed et Sophie Chisogne, Vivre une vie féministe, Hors d'atteinte, (ISBN 978-2-38257-153-8), p. 39-41
  9. ↑ Sara Ahmed et Oristelle Bonis, « Les rabat-joie féministes (et autres sujets obstinés) », Cahiers du Genre, vol. 53, no 2,‎ , p. 77–98 (ISSN 1298-6046, DOI 10.3917/cdge.053.0077, lire en ligne, consulté le )
  10. ↑ (en-US) feministkilljoys, « Feminists at Work », sur feministkilljoys, (consulté le )
  11. ↑ Sara Ahmed et Sophie Chisogne, Vivre une vie féministe, Hors d'atteinte, (ISBN 978-2-38257-153-8), p. 45
  12. ↑ Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », (ISBN 978-2-07-313801-9)
  13. ↑ Sara Ahmed et Sophie Chisogne, Vivre une vie féministe, Hors d'atteinte, (ISBN 978-2-38257-153-8), p. 20
  14. ↑ « Vivre une vie féministe », sur Hors d'atteinte (consulté le )
  15. ↑ (en-US) feministkilljoys, « Killjoys In Translation », sur feministkilljoys, (consulté le )
  16. ↑ (en) University of Chicago IT Services, « Critical Inquiry », sur criticalinquiry.uchicago.edu (consulté le )
  17. ↑ (en) Jason King, « Sinéad O'Connor was our freedom singer, our keener and our feminist killjoy », NPR,‎ (lire en ligne, consulté le )
  18. ↑ Lucrezia Perrig, « Vivre une vie féministe. À propos du livre de Sara Ahmed », sur Contretemps, (consulté le )
  19. ↑ (en) « Living a Feminist Life, by Sara Ahmed », sur Times Higher Education (THE), (consulté le )
  20. ↑ (en) Maya Binyam, « You Pose a Problem: A Conversation with Sara Ahmed by Maya Binyam », sur The Paris Review, (consulté le )

Voir aussi

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