Affaire Caroline Grandjean-Paccoud

L'affaire Caroline Grandjean-Paccoud débute fin 2023 par le harcèlement de nature lesbophobe subi par cette directrice d'école sur plusieurs mois, dans une école primaire de Moussages dans le Cantal, en France. Cette commune et ce département sont du ressort du rectorat de Clermont-Ferrand.

Elle se conclut par le suicide de la victime, le jour de la rentrée des classes en .

Déroulement

Caroline Grandjean est mariée avec une autre femme, Christine Grandjean-Paccoud (anciennement Christine Paccoud), depuis une dizaine d'années ; elle déclare ne pas avoir évoqué son orientation sexuelle en classe, mais estime que son mariage lesbien « se sait » dans le village où elle enseigne[1]. Les deux femmes se sont rencontrées en 2012, et partagent la passion des chiens de Berger blanc suisse[2]. Passionnée de randonnée, Caroline Grandjean vit dans une maison isolée à Anglards-de-Salers, avec sa compagne[3],[4]. Elle aime les animaux et la photographie, ayant l'habitude de partir tôt le matin pour capturer de belles lumières[5]. Elle est directrice de l'école primaire de Moussages depuis la rentrée de [6],[4]. Elle a bonne réputation dans ce rôle, transmettant des valeurs d'entraide[5],[7].

Le , elle découvre le message « sale gouine » inscrit sur un mur du préau de l'école primaire où elle enseigne[8],[9],[1], et reçoit un arrêt maladie jusqu'aux vacances de Noël 2023[1]. L'inspection académique, alertée, lui répond « Ce n'est pas toi qui est attaquée, mais ta fonction »[10]. Caroline Grandjean-Paccoud informe les parents d'élèves de la découverte de ce tag, dépose une plainte et remplit une fiche « santé sécurité au travail »[10].

Elle reprend son travail au mois de janvier[10]. Quelque temps plus tard, le [1], un nouveau message lesbophobe est découvert dans l'école, « gouine pédophile »[8],[1],[10]. Cette fois, sa hiérarchie lui fait comprendre qu'elle ne doit pas demander d'arrêt maladie[10]. Il est suivi d'un autre message déposé dans la boîte aux lettres de l'école à la fin du mois de mars, « va crever sale gouine »[10],[8], puis d'un nouveau tag à la fin du mois de juin, « dégage la gouine »[8] ou « dégage sale gouine »[10]. Caroline Grandjean-Paccoud dépose plusieurs plaintes[8]. C'est alors que l'affaire est révélée, au printemps 2024, par le journal local La Montagne[11]. Ce dernier révèle fin que des tags lesbophobes ont également été découverts sur quatre véhicules, dont deux appartenant à la mairie du village[12].

En , un nouveau tag d'insultes la visant est découvert (le sur la chaufferie de l'école, d'après le maire de la commune[13]), ce qui l'empêche de reprendre l'enseignement[11],[6]. Un post du compte de réseau social officiel de la commune de Moussages salue ensuite une « rentrée sereine » dans un contexte où Caroline n'enseigne plus ; ce post est ensuite supprimé[11],[14]. Le quotidien national 20 Minutes lui consacre un portrait en soulignant les menaces de mort auxquelles elle fait face, en [6]. Elle est alors mise en arrêt maladie de longue durée[1],[8] vraisemblablement à cause d'une dépression qui dure plusieurs mois[15].

Elle contacte l'artiste de bande dessinée Christophe Tardieux (alias Remedium) début 2025, qui raconte ensuite la souffrance de Caroline Grandjean-Paccoud face à ce qu'elle décrit comme un manque de soutien de sa hiérarchie dans plusieurs planches de sa série Cas d'École[16],[17],[18]. Il témoigne que l'enseignante était confiante au début de l'enquête visant à trouver qui la harcèle, mais qu'elle a peu à peu perdu confiance face à l'absence de soutien de la part de sa hiérarchie et du village de Moussages[18]. D'après Remedium, l'éducation nationale a déposé une plainte en diffamation publique contre la publication des planches de bande dessinée sur des réseaux sociaux, ce qui a beaucoup affecté Caroline Grandjean-Paccoud[8],[15]. En effet, elle « a été entendue par la gendarmerie, a dû s’expliquer sur chacune des cases de la planche »[15].

L'enseignante fait une tentative de suicide prévenue à Salins durant l'année scolaire 2024-2025[11]. D'après les informations de La Montagne, elle suit des activités thérapeutiques de soutien cette même année mais celles-ci sont infructueuses[11]. Remedium souligne une accumulation d'évènements qui renforcent son sentiment d'injustice : le classement sans suite de ses plaintes, et la promotion de l'inspectrice de l'éducation nationale qui ne l'a pas soutenue pendant les faits de harcèlement[1]. Elle est hospitalisée deux fois, dont une fois sous contrainte[11]. Elle voit régulièrement une assistance sociale, pour la dernière fois le vendredi [11]. Le jeudi , elle poste le message suivant dans un groupe d'enseignants sur un réseau social : « La journée de lundi, je vous l’assure, sera bien plus difficile pour moi chez moi que pour vous dans vos écoles », évoquant la promotion d’une inspectrice de l’éducation nationale qui ne l'a « jamais vraiment soutenue », et rappelle son besoin de « justice »[8],[14].

Elle se suicide à Anglards-de-Salers le , jour de la rentrée des classes, en sautant au bas des falaises de la vallée du Mars[4] ; son corps est retrouvé après une chute de 30 mètres en contrebas d'une falaise, sur un sentier escarpé[11],[8],[1]. Elle avait appelé une plateforme de prévention du suicide avant le moment fatal, mais les gendarmes sont arrivés trop tard[11],[1].

Caroline Grandjean-Paccoud est inhumée jeudi à Saint-Cernin, dans l'intimité ; certaines classes d'écoles observent une minute de silence en sa mémoire à l'appel de syndicats d'enseignants[19],[20].

Réactions et responsabilités

La mort de Caroline Grandjean-Paccoud est annoncée par Remedium sur ses réseaux sociaux le [21]. Cette annonce suscite une vague d'émotion et éveille l'intérêt de la presse nationale. Le , lendemain des funérailles, plusieurs associations LGBT+ accusent le ministère de l'éducation nationale d'avoir failli à protéger cette directrice d'école, et l'existence de cas de suicide similaires[22]. D'après le collectif STOP Homophobie, « plusieurs centaines » de personnes se rassemblent devant ce ministère afin de protester contre son harcèlement lesbophobe[23].

Le , une marche blanche est organisée à Aurillac ; la veuve Christine Paccoud y réaffirme sa volonté de découvrir l'identité du corbeau[24]. Le , elle porte plainte contre l'éducation nationale et contre le maire de la commune de Moussages, pour harcèlement envers Caroline[25].

Enquête du parquet d'Aurillac

Le parquet d’Aurillac avait communiqué en sur l'ouverture d'une enquête pour des faits d'« injure publique commise en raison de l’orientation sexuelle », de « menace de mort commise en raison de l’orientation sexuelle », de « dégradation ou détérioration d’un bien par inscription », et d'« intrusion dans l’enceinte d’un établissement scolaire »[9] ; la procureure Sandrine Delorme signale au Monde que ces plaintes ont été classées sans suites en , faute d'avoir pu identifier l'auteur des tags et de la lettre[8].

Éducation nationale

Ses proches estiment que « Caroline a été tuée par l’Éducation nationale »[26]. Sa compagne accorde un entretien à la chaîne France 2, déclarant que la hiérarchie n'a pas compris l'ampleur de sa souffrance et est restée inactive[27] ; elle déclare ne pas vouloir que Caroline « soit partie pour rien »[28]. L'auteur Remedium témoigne à L'Express et à France Inter que Caroline a été questionnée par sa hiérarchie pour savoir si « elle n’avait vraiment rien à se reprocher pour qu’un corbeau s’en prenne ainsi à elle »[15],[18]. Il rappelle également que cette même hiérarchie a proposé sa mutation dans un autre établissement scolaire, une proposition mal vécue par Caroline, qui estime que ce n'est pas à la victime d'un harcèlement d'être éloignée du lieu de son harcèlement[15],[18]. Enfin, Remedium témoigne que l'inspectrice qui lui a adressé des reproches « a été promue et nommée assistante de la directrice académique »[15].

Mardi , le ministère de l'Éducation nationale s'est déclaré « profondément touché », précisant que ce suicide « suscite une vive émotion au sein de la communauté éducative », il assure les proches et collègues de la victime de son « soutien » et indique qu'une enquête administrative a été ordonnée par Élisabeth Borne[20]. Le rectorat se défend de ne pas avoir agi face au harcèlement de Caroline[8].

Le , Christine Paccoud annonce un dépôt de plainte contre l'éducation nationale, pour « manquement »[29],[30]. Elle indique le le report de son dépôt de plainte, le temps que l'emballement médiatique retombe[31].

Le , le rapport de l'éducation nationale est publié[32], concluant à des défaillances de l'institution, notamment dans certaines décisions administratives. Le , Edouard Geffray, ministre de l'éducation, annonce vouloir faire « une proposition de réparation à Mme Paccoud-Grandjean »[33]. Le , cette dernière s'indigne de la proposition et demande des « vraies sanctions »[34].

Commune de Moussages

Le maire de la commune de Moussages est mis en cause par Remedium, qui témoigne que Caroline « avait le sentiment que son affaire gênait, et que la municipalité communiquait sur le fait que ça donnait une mauvaise image du village, donc elle se sentait vraiment très seule »[18].

D'après une enquête du Monde, accusé d'inaction face au harcèlement subi par Caroline, le maire Christian Vert a publié un communiqué en dans lequel il déclare « condamner les actes odieux d’homophobie » visant Caroline, signale avoir déposé des plaintes en sa qualité de maire et que la commune a signé une lettre de soutien, et rapporte avoir alerté les « services départementaux de l’éducation nationale »[7]. Caroline Grandjean-Paccoud rappelle aussi en que les parents d'élèves ont refusé la mise en place d'une vidéosurveillance qui auraient permis d'identifier le corbeau[6], puis réagit en , en déclarant à la presse locale « ils ont eu ce qu'ils voulaient, mon départ », témoignant lutter pour « ne pas sombrer » face à une situation qu'elle vit comme « injuste »[11].

Le maire publie un nouveau communiqué jeudi , dans lequel il décrit une « affaire qui dure depuis plusieurs mois, expose notre village [et] n’est plus soutenable », assurant avoir « mis en œuvre tous les moyens à disposition pour que la vérité éclate », et demandant que cesse « tout propos diffamatoire ou mensonger »[7]. Il évoque un « déferlement d'insultes » reçues sur les réseaux sociaux et au téléphone[35].

Les riverains de Moussages interrogés par la presse au sujet du suicide de Caroline, peu loquaces, assurent « l'avoir soutenue », et ignorer l'identité du ou des individus qui l'ont harcelée[3],[5],[7].

Notes et références

  1. Frédéric Gouaillard, « Homosexuelle et harcelée, une directrice d’école se suicide le jour de la rentrée », sur leparisien.fr, (consulté le ).
  2. https://www.lamontagne.fr/aurillac-15000/faits-divers/elle-m-a-offert-son-plus-beau-sourire-apres-le-suicide-de-l-institutrice-caroline-grandjean-son-epouse-se-livre_14749068/
  3. Sarah Finger, « Suicide de Caroline Grandjean, directrice d’école : dans le Cantal, les habitants entre confusion et amertume », sur Libération (consulté le ).
  4. Constance Daulon, « « Les insultes étaient un prétexte pour la faire partir » : avant le suicide de Caroline Grandjean, un mélange de tensions et de silences », sur Le Nouvel Obs, (consulté le )
  5. « REPORTAGE. "Qu'est-ce qu'on aurait pu faire de plus ?" : après le suicide de la directrice d'école Caroline Grandjean dans le Cantal, les habitants du village s'interrogent », sur Franceinfo, (consulté le ).
  6. « Menacée de mort, une directrice d’école du Cantal ne fait pas sa rentrée », sur 20 Minutes, (consulté le ).
  7. « Après le suicide de Caroline Grandjean-Paccoud, la sidération et le silence du village de Moussages », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  8. Eléa Pommiers, « Après le suicide de Caroline Grandjean-Paccoud, une directrice d’école du Cantal victime d’injures et de menaces homophobes, un choc et des questions », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  9. « Une enquête ouverte après des insultes et menaces homophobes à l'encontre d'une directrice d'école du Cantal », sur Franceinfo, (consulté le ).
  10. « Suicide d'une directrice d'école : le long calvaire de Caroline Grandjean, victime de harcèlement homophobe », sur www.rtl.fr, (consulté le ).
  11. Chambaud 2025.
  12. Pierre Chambaud, « "Va crever, sale gouine" : dans un petit village du Cantal, un corbeau s'attaque à l'institutrice et à la mairie », La Montagne,‎ (lire en ligne Accès libre [html])
  13. Romain Blanc, « Éducation - Le maire de Moussages (Cantal) réagit à l'affaire du corbeau harcelant une enseignante », La Montagne,‎ (lire en ligne [archive du ], consulté le ).
  14. Mathilde Goanec, « Harcelée parce que lesbienne, une enseignante se donne la mort le jour de la rentrée scolaire », sur Mediapart, (consulté le ).
  15. Amandine Hirou, « Suicide de Caroline Grandjean : "Quand un enseignant est en souffrance, l’institution cherche à étouffer l’affaire" », sur L'Express, (consulté le ).
  16. « Interview. Suicide d'une enseignante : « l'Éducation nationale a tué Caroline », réagit l'artiste qui avait retracé son calvaire en BD », sur www.ledauphine.com, Le Dauphiné libéré, (consulté le ).
  17. Alexis Gail, « Suicide de Caroline Grandjean, directrice d'école : son harcèlement raconté en BD », sur www.linternaute.com, (consulté le ).
  18. Olivier Bénis, « Suicide d'une enseignante : le ministère "a tout fait pour écraser Caroline et malheureusement, ils ont réussi" », sur France Inter, (consulté le )
  19. « Caroline Grandjean inhumée dans le Cantal, dans l’intimité et les hommages », sur 20 Minutes, (consulté le ).
  20. « Suicide de Caroline Grandjean : ambiance pesante et forte émotion aux obsèques de la directrice d'école - ici », sur ici, le média de la vie locale, (consulté le ).
  21. « Victime de harcèlement homophobe, une directrice d'école se suicide le jour de la rentrée », sur BFMTV, (consulté le ).
  22. Max Blanc, « « L’école a suicidé Caroline » : devant le ministère de l’Éducation nationale, colère et tristesse lors d’un hommage à Caroline Grandjean », sur Libération (consulté le ).
  23. Valentine Monceau, « « La lesbophobie tue » : plus de 200 personnes rassemblées à Paris en mémoire de Caroline Grandjean-Paccoud », sur Association STOP homophobie, (consulté le ).
  24. Sonia Reyne, « «Je veux qu’on trouve qui a fait ça, qui l’a détruite» : à Aurillac, l’hommage à Caroline Grandjean-Paccoud dans un silence épais », sur Libération (consulté le ).
  25. « Suicide de Caroline Grandjean : la veuve de l'institutrice porte plainte contre l’Éducation nationale pour "harcèlement" », sur Franceinfo, (consulté le ).
  26. « « Caroline a été tuée par l’Éducation nationale », estiment ses proches », sur 20 Minutes, (consulté le ).
  27. « DOCUMENT FRANCETV. "Je ne veux pas qu'elle soit partie pour rien" : l'épouse de Caroline, la directrice d'école qui a mis fin à ses jours après un harcèlement homophobe, témoigne », sur Franceinfo, (consulté le ).
  28. « Suicide d'une directrice d'école : "On s'aimait comme des dingues”, confie Christine, l’épouse de Caroline », sur www.rtl.fr, (consulté le ).
  29. « La veuve de Caroline Grandjean, directrice d'école qui s'est suicidée après des insultes lesbophobes, va porter plainte contre l'Education nationale », sur Franceinfo, (consulté le ).
  30. Cyprien Caddeo, « La veuve de Caroline Grandjean porte plainte contre l’Éducation nationale après le suicide de son épouse victime de harcèlement lesbophobe », sur https://www.humanite.fr, L'Humanité, (consulté le ).
  31. « Suicide d’une directrice d’école : l’épouse de Caroline Grandjean reporte sa plainte contre l’Éducation nationale », Le Parisien,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  32. « Suicide de Caroline Grandjean : l’enquête conclut à une « défaillance institutionnelle » dans la mort de l’institutrice, cible de propos lesbophobes », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  33. « Suicide de Caroline Grandjean : le ministre de l’éducation promet une réparation à la veuve de l’institutrice », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  34. « Suicide de Caroline Grandjean : "Elle valait combien ?", s'indigne sa veuve, à qui l'Education nationale propose une "réparation financière" », France Info,‎ (lire en ligne)
  35. Nicolas Cheviron, « Malaise à Moussages, après le suicide de l’enseignante du village, victime d’un « corbeau » », sur Mediapart, (consulté le ).

Annexes

  • [Chambaud 2025] Pierre Chambaud, « Ce que l'on sait du suicide de Caroline Grandjean, l'institutrice harcelée par un corbeau homophobe dans le Cantal », La Montagne,‎ (lire en ligne, consulté le )
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