Affaire Denis Mannechez
| Affaire Denis Mannechez | |
| Titre | Affaire Denis Mannechez |
|---|---|
| Fait reproché | Homicide |
| Chefs d'accusation | Meurtre |
| Auteurs | Denis Mannechez |
| Pays | |
| Ville | Gisors, Eure (département) |
| Nature de l'arme | Arme à feu |
| Date | |
| Nombre de victimes | 2 : Virginie Mannechez et Frédéric Piard |
| Jugement | |
| Statut | Affaire jugée : condamné à la réclusion à perpétuité |
| Tribunal | Cour d'assises de l'Eure |
| Date du jugement | |
L’affaire Denis Mannechez est une affaire judiciaire française survenue en 2014, à la suite de l'assassinat de Virginie Mannechez et du meurtre de Frédéric Piard par Denis Mannechez à Gisors le . Ce dernier est condamné le à la réclusion criminelle à perpétuité et il meurt deux jours après le prononcé de la peine.
En novembre 2012, Denis Mannechez et sa femme avaient été condamnés en appel pour viols et complicité de viols sur leurs deux filles aînées, Virginie et Betty. Ils étaient ressortis libres du tribunal, ayant déjà purgé leur peine en détention provisoire, après que leurs avocats en concorde avec la partie civile eurent plaidé la thèse de l'« inceste heureux ». Denis Mannechez était alors reparti vivre avec sa fille Virginie, avec laquelle il habitait maritalement depuis les années 2000 et dont il avait eu un fils en 2002.
Betty Mannechez, qui avait dénoncé en février 2002 les viols commis par son père, était revenue sur sa plainte en décembre 2002, sous la pression de sa sœur qui lui reprochait d'avoir détruit leur famille. Dans un témoignage coécrit par Julien Mignot en 2021 et intitulé Ce n'était pas de l'amour, elle montre l'emprise exercée par son père dans un système familial fermé sur lui-même et pervers.
Contexte familial
Denis Mannechez est né en 1962 à Fouquereuil près de Béthune, dans le Pas-de-Calais, d'un couple de fermiers, Noëlla et Marcel Mannechez. Il est le dernier des six enfants[1]. Ses parents divorcent en 1967, sa mère s'installe dans le sud de la France avec son nouveau compagnon. Son père ne s'occupe pas de lui et le confie à sa grand-mère, cardiaque, qui ne peut s'occuper de lui. Il est alors placé en foyer[1]. Il rencontre Laurence à 17 ans. Ils décident de s'installer ensemble et se marient à la fin de l'année 1980. Virginie nait en avril 1981.
Devenu cadre supérieur dans l'automobile, Denis Mannechez vit avec sa famille à Saint-Pathus, en Seine-et-Marne à partir de 1986, puis à Cuise-la-Motte, dans l’Oise, où la famille s'installe en avril 2000. Il a cinq enfants avec sa femme Laurence, qui est mère au foyer, dont trois filles, Virginie (née en 1981), Betty[2], Samantha (la benjamine)[1] et deux garçons, Tony et Dimitri[3],[4]. Le couple montre l'image d'une famille idéale ; il est passionné de moto et a construit un avion de tourisme[5]. Laurence est dépensière, et se retrouve fréquemment à découvert. Selon Betty, un arrangement pervers entre sa mère et son père voit le jour : Denis couvre les frasques financières de Laurence et lui permet de dépenser sans compter ; en échange, de son côté, elle ferme les yeux sur les viols répétés qu'il commet sur ses filles[1].
Alors qu'elle a environ huit ans, son père fait monter Betty dans sa chambre et la viole. Sa sœur Virginie s'en aperçoit et tente de la réconforter, lui assurant que la situation n'est pas normale et elle emmène sa cadette voir leur mère en lui disant « Maman, ce que papa me fait il le fait aussi à Betty », ne suscitant aucune réaction de leur mère[6]. Betty, à qui l'on ne donne aucune contraception, subit trois avortements entre ses 13 et ses 18 ans dans trois hôpitaux différents pour ne pas attirer les soupçons. On la force à dire qu'elle a eu des rapports sexuels avec un sociétaire de son père, qui ne veut pas assumer l'enfant. Cette version donne d'elle l'image d'une jeune fille facile[7]. Ses parents l'appellent « Alfred », « la pute » ou « la grosse »[1], alors que Virginie, la favorite, est appelée « La Duchesse »[1]. Elle fait plusieurs fugues ; Denis la retient avec la peur d'être tuée si elle part. Cette peur est renforcée par un incident qui survient alors qu'elle n'a pas terminé ses devoirs d'école et que ses professeurs parlent d'une situation de décrochage scolaire : son père l'emmène faire un tour dans son avion et simule un crash afin de soi-disant lui expliquer la signification du mot « décrochage »[1]. Il la soumet à des punitions extrêmes, comme devoir rester à genoux toute une journée sur le carrelage les mains sur la tête. Une autre fois, après avoir trouvé un mégot par terre, il convoque Laurence et Betty, les emmène dans la forêt avec la chaîne Hi-fi de Betty et les affaires favorites de Laurence. Il pointe son fusil sur elles, leur demandant qui a fumé. Laurence dénonce sa fille et il tire alors sur la chaîne Hi-fi de Betty, puis brûle les vêtements de sa femme afin de les punir[1].
Les deux garçons du couple, Tony et Dimitri, vivent séparément de leur famille, d'abord dans une cave puis dans un chalet en bordure de propriété. Ils doivent effectuer de lourdes tâches, comme abattre tous les arbres et terrasser le terrain, afin de les occuper et de les empêcher d'accéder à la maison où vivent les femmes de la famille alors qu'ils sont âgés seulement de 11 et 14 ans[3]. Ils sont également surveillés et sévèrement battus à la moindre contrariété de leur père, face à ce qu'il perçoit comme des manquements aux règles qu'il établit[1],[4].
Quand ses filles Virginie et Betty commencent à grandir et à fréquenter des garçons à l'adolescence, et à la suite des avortements de Betty, Mannechez déménage sa famille dans l'Oise dans une grande propriété isolée du reste du monde[8]. La situation s'aggrave alors. Virginie et Betty subissent des viols répétés de leur père, qui maltraite ses fils vivant dans un cabanon dans la propriété afin de les maintenir dans l'ignorance des viols et surtout parce qu'il est jaloux et ne souhaite la présence d'aucun homme dans la maison dans laquelle il vit avec sa femme et ses filles. Ses filles ne croiseront presque plus leurs frères, qui ont interdiction de rentrer dans un studio, où Denis Mannechez vit conjugalement depuis 2000 avec Virginie, Laurence étant reléguée avec ses deux autres filles, Betty et Samantha, dans la maison principale. Virginie prend la place de sa mère, part tôt le matin travailler avec Denis dans son garage et s'occupe de tenir la maison, elle est isolée de ses sœurs et de sa mère, constamment avec Denis[1].
En 2002, Virginie accouche d'un garçon à la suite des relations sexuelles incestueuses auxquelles son père l'oblige[9]. Ses parents l'appellent toujours « la Duchesse » et elle est la favorite de son père qui divise les femmes de sa famille pour mieux asseoir son emprise[1].
Mannechez se comporte selon Jean-Luc Viaux « comme dans le mythe du « père de la horde primitive » qui accaparait toutes les femmes et chassait les fils hors de chez lui. Il a en effet eu des relations sexuelles, parfois en même temps, avec sa femme et ses deux filles, et il avait exilé ses deux garçons dans une annexe de la maison au fond du jardin… »[10].
La procédure pour viols incestueux (2002-2012)
En janvier 2002, Betty, alors âgée de 18 ans, fuit le domicile parental et porte plainte pour les viols répétés qu'elle a subis de la part de son père depuis l'âge de huit ans[7]. Elle indique craindre que son père ne fasse subir le même sort à sa sœur cadette, alors âgée de quatre ans[7]. Les rapports d'expertise lors de l'enquête décrivent Mannechez comme un homme avec une « structure de personnalité perverse », manipulant sa famille qu'il isole et sur laquelle il maintient son contrôle[7]. Betty et Virginie affirment qu'elles ont été forcées à avoir des relations sexuelles avec leur père par leur propre mère, qui planifiait les viols, et parfois y participait[7].
Denis Mannechez est mis en examen et incarcéré en avril 2002, sa femme Laurence en mai 2002. Ils sont remis en liberté en janvier 2004 après 20 et 19 mois de détention provisoire. Denis Mannechez reprend peu à peu le contrôle sur ses filles et sa famille, pour imposer la version d'un inceste consenti et « heureux » avec l'aide de son avocats, Me Hubert Delarue .
Il fédère ses filles contre leur mère Laurence, la présentant comme celle qui avait poussé ses filles dans le lit de leur père[11] et se présente aussi comme la victime des femmes de sa famille[6]. Il se positionne en victime même s'il reconnaît le fait incestueux, sans toutefois considérer l'enfant qui le subit comme la victime, et fait glisser la culpabilité en direction de sa femme en lui attribuant la responsabilité principale en affirmant qu'elle aurait envoyé ses propres filles dans son lit en lui affirmant que celles-ci l'aimaient. Cependant, ni lui ni ses filles ou leur mère ne nient le fait qu'il ait des relations sexuelles avec sa femme et ses deux filles[10].
Dès sa sortie de prison, bien que les membres de la famille ne soient pas censés être en contact, il part vivre avec sa fille Virginie, et fait d'elle de facto la remplaçante de sa femme Laurence dans la famille. Elle travaille avec lui dans son garage en tant que comptable et est également, comme son père, douée en mécanique[1].
Après 9 ans de procédure, Denis Mannechez et sa femme Laurence sont condamnées en 2011 à 8 ans et 6 ans de prison par la cour d'assises de Beauvais, et font appel. Il est demandé à Betty de se présenter comme ayant monté toute l'affaire car elle aurait été jalouse de sa sœur. Elle parle alors d'inceste consenti[12]. La peine est en conséquence lors du procès en appel à Amiens en novembre 2012 réduite à 5 ans de prison dont trois avec sursis pour Denis Mannechez et 4 ans pour sa femme Laurence, jugée complice[9]. L'avocat de Denis Mannechez, Hubert Delarue, en concordre avec l'avocat de Betty et Virginie, Éric Dupond-Moretti, ont plaidé un « inceste heureux » et demandé à la cour de « laisser le couple Denis-Virginie vivre en paix leur amour hors norme »[13],[9], soutenus par Virginie et par les membres de sa famille[14]. Denis mannechez est laissé libre à l'issue du procès d'Amiens et retourne vivre auprès de Virginie et leur fils[8]. Cette dernière affiche pendant le procès un soutien indéfectible à son père[15] et affirme « Je l'aime, je ne l'ai jamais considéré comme mon père »[16].
Deuxième procès en 2018
Le , Virginie, qui a alors 33 ans, quitte le domicile où elle vit en couple avec son père, emmenant son fils. Elle trouve refuge dans une chambre d'hôtel à Beauvais[1] grâce au SAMU social, puis chez son employeur Frédéric Piard, âgé de 31 ans, qui l'héberge dans son garage[9]. Un rapport établi dans le cadre du suivi judiciaire de Denis Mannechez indique qu'elle a exprimé la peur d'être tuée par son père. Elle serait partie pour protéger son fils, qui vient d'apprendre que son père est également son grand-père, à l'âge de 12 ans[9]. Denis Mannechez traque alors Virginie sans relâche et finit par la retrouver à Gisors[17]. Le , après l'avoir suivie jusqu'au garage de Frédéric Piard, il tire sur ce dernier, l'atteignant au poumon droit, puis abat Virginie qui travaille alors sur une dépanneuse. Il tente ensuite de se suicider. Le fils de Virginie et de Denis se trouvait à l'étage et a entendu les coups de feu[1]. Frédéric Piard meurt deux jours plus tard d’un arrêt cardiaque. Denis Mannechez survit, demeurant lourdement handicapé et hémiplégique.
Le procès débute le devant la cour d'assises d'Évreux[18]. Denis Mannechez comparait en fauteuil roulant, communiquant avec la cour à l'aide d'un pavé tactile[7]. Denis Mannechez est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité au terme de son procès pour l'assassinat, le , de Virginie et le meurtre de Frédéric Piard, gérant d'un garage automobile[9]. Denis Mannechez meurt d'une crise cardiaque deux jours après le prononcé de la peine[14].
Postérité et évocations ultérieures de l'affaire
Livre de Betty Mannechez
Betty Mannechez écrit un livre en 2021 avec Julien Mignot intitulé Ce n'était pas de l'amour, dans lequel elle reproche à la justice française de ne pas être intervenue de façon judicieuse après sa première plainte en 2002, critiquant notamment la formule de l'« inceste heureux » employé de façon emblématique lors du procès d'appel en 2012[1],[19].
Nomination d'Éric Dupond-Moretti
L'affaire est remise sur le devant de la scène au moment où Éric Dupond-Moretti devient ministre de la justice (2020), certaines féministes critiquant le concept d'inceste consenti[20],[21],[22].
Références
- Betty Mannechez et Julien Mignot, Ce n'était pas de l'amour, City témoignage, (ISBN 978-2-8246-1835-7).
- ↑ Mucchielli 2018.
- Julien Mucchielli, « Denis Mannechez, la terreur en famille », sur dalloz-actualite.fr, (consulté le )
- Doan Bui, « Procès Mannechez : "Il tirait les volets, mettait la musique très fort. Et là, il nous massacrait" », Le Parisien, (consulté le )
- ↑ « [Podcasts] La loi de Denis Manechez - 1/3 », sur rmc.fr (consulté le )
- « Double meurtre de Gisors : «Comment voulez-vous échapper à vos parents ?» », Le Parisien, 2018-12-03 m (consulté le )
- « Double meurtre de Gisors : l’emprise d’un père incestueux sur son clan familial », Le Parisien, (consulté le )
- « Affaire Mannechez : "Elle nous mettait dans le lit de notre père...", le quotidien glaçant d'une famille déchirée », Closer magazine, (consulté le )
- « Denis Mannechez, de « l’inceste heureux » à l’assassinat », sur dalloz-actualite.fr, (consulté le )
- Jean-Luc Viaux, Les incestes: Clinique d'un crime contre l'humanisation, Érès, (ISBN 978-2-7492-7462-1, DOI 10.3917/eres.viaux.2022.01, lire en ligne), chap. 4 (« Les pères (2) : l’hystérique, le pacte meurtrier et l’iconoclaste »).
- ↑ « Procès Mannechez : «Je n’ai pas eu la force de sauver mes enfants» », Le Parisien, (consulté le )
- ↑ « Mort de Denis Mannechez : de quoi est décédé ce criminel condamné mercredi ? », sur linternaute.com, (consulté le )
- ↑ Rose Lamy, En bons pères de famille, JC Lattès, , 200 p. (ISBN 978-2-7096-7246-7, lire en ligne), p. 40-42.
- « Denis Mannechez, condamné mercredi à la perpétuité, est mort », Le Parisien, (consulté le )
- ↑ « Inceste : enquête sur l'affaire Mannechez qui, en 2012, a été le symbole de l'aveuglement de la justice », Le Journal du dimanche, (consulté le )
- ↑ « Père, amant et meurtrier », Le Parisien, (consulté le )
- ↑ « Double meurtre de Gisors : le père incestueux devant les assises ce lundi », Le Parisien, (consulté le )
- ↑ « Faites entrer l'accusé: la loi de Denis Mannechez », sur rmccrime.bfmtv.com, (consulté le )
- ↑ « Son père incestueux a tué sa sœur : le témoignage poignant de Betty Mannechez dans "Sept à Huit" », sur tf1info.fr, (consulté le )
- ↑ Lamy 2023, p. 40.
- ↑ « VIDEO. "Il n'y a pas d'inceste consenti, monsieur le ministre" : lettre ouverte de Christine Angot à Éric Dupond-Moretti », sur franceinfo.fr, (consulté le )
- ↑ Jean-Luc Viaux, « Consentir à l’inceste : un oxymore », Dialogue, vol. 232, no 2, , p. 39–55 (ISSN 0242-8962, DOI 10.3917/dia.232.0039, lire en ligne
, consulté le ).
Voir aussi
: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
Bibliographie
- Betty Mannechez et Julien Mignot, Ce n'était pas de l'amour, City témoignage, (ISBN 978-2-8246-1835-7).
. - Rose Lamy, En bons pères de famille, JC Lattès, (ISBN 978-2-7096-7246-7).

- Isabelle Aubry et Gérard Lopez, L'inceste : 38 questions-réponses incontournables - 2e éd., Dunod, , 392 p. (ISBN 9782100840151).
. - Julien Mucchielli, Qui a tué Virginie ?, Globe, (ISBN 978-2207186459).
- Michèle Pedinielli, Le Pire des crimes, La Manufactures des livres, (ISBN 978-2-3855-3268-0).
Liens externes
- « VIDEO. "Il n'y a pas d'inceste consenti, monsieur le ministre" : lettre ouverte de Christine Angot à Éric Dupond-Moretti », sur Franceinfo, (consulté le ).

- Denis Mannechez ou la fable de l'inceste heureux, Affaires sensibles, France Inter,
- Portail de la criminologie