Al-Bu'd al-Wahad

Shakir Hassan Al Said en 1962.

Le groupe Une Seule dimension (en arabe : مجموعة البُعد الواحد (Al-Bu'd al-Wahad) ; en anglais : One Dimension Group), est un ancien collectif d'artiste fondé en Irak par Shakir Hassan Al Said en 1971, qui cherchait à fusionner les traditions soufies médiévales et l'art abstrait contemporain.

Bien que fondé en Irak, le groupe Une Seule dimension comptait des membres originaires de divers pays arabes et son influence s'est fait sentir dans tout le monde artistique arabe.

Contexte

Une Seule dimension fait partie des nombreux groupes artistiques apparus en Irak au XXe siècle. Pendant la Première Guerre mondiale, un petit groupe d'officiers et d'artistes européens s'installe en Irak, initiant de jeunes artistes aux traditions et techniques artistiques occidentales[1]. Tandis que les artistes et les classes moyennes locales développent un intérêt pour l'art européen, la communauté artistique cherche à fusionner l'art traditionnel irakien avec les tendances internationales. De fait, ces groupes aspirent à forger une esthétique artistique arabe et à utiliser l'art pour aider leurs nations à réaffirmer un sentiment d'identité nationale[2],[3].

Entre les années 1930 et le début des années 1970, plus de six groupes artistiques différents voient le jour : les Pionniers (années 1930)[4] ; le Groupe d’avant-garde (1950)[2] ; le Groupe d’art moderne de Bagdad (1951)[3] ; les Impressionnistes (1953)[5] ; le Groupe Corners (1961)[6] ; les Innovationistes (1963)[7] ; New Vision (1968) et Une Seule dimension (1971)[8]. Certains de ces groupes ont perduré pendant des décennies, tandis que d’autres ont eu une existence éphémère et ont disparu quelques années seulement après leur création[4],[9].

Chacun de ces groupes a développé des idées différentes sur la manière de combiner patrimoine et modernité, ainsi qu'une vision différente de l'esthétique artistique nationale. Malgré les tensions inhérentes à ces différentes visions[10], collectivement, ils ont activement recherché une nouvelle vision nationale qui permettrait au pays de se développer intérieurement et de prendre sa place sur la scène internationale[11].

Parmi ces groupes artistiques, le Groupe de Bagdad pour l'Art moderne et Une Seule dimension sont les plus fréquemment cités.

Histoire et philosophie

Jawad Saleem à la fin des années 1950.

Le groupe Une Seule dimension est officiellement fondé en 1971 par l'éminent artiste et intellectuel bagdadien Shakir Hassan Al Said, qui publie un manifeste pour le groupe[a]. Al Said a auparavant été membre fondateur du Groupe de Bagdad pour l'art moderne (Jama'at Baghdad lil-Fann al-Hadith) avec Jawad Saleem (1919-1961) et Jabra Ibrahim Jabra (1919-1994), mais, avec plusieurs artistes de renom, il s'est retiré de ce groupe lorsque celui-ci a perdu son cap après la mort de son fondateur, Jawad Saleem, en 1961[13].

Le manifeste d'Une Seule dimension exprime l'engagement du groupe envers à la fois l'héritage et la modernité, et vise à se démarquer des artistes arabes modernes qu'ils percevaient comme s'inscrivant dans les traditions artistiques européennes[14]. Les objectifs d'Une Seule dimension sont complexes et sophistiqués : ils englobent philosophie, technique, style et relation entre le temps et l'espace, entre le visuel et le non-visuel[15]. L'expression « une dimension » fait indirectement référence au soufisme, décrit comme « la dimension intérieure de l'islam »[16]. Les objectifs du groupe Une Seule dimension sont aussi multidimensionnels et complexes : fondamentalement, le groupe rejette les œuvres d'art bidimensionnelles et tridimensionnelles au profit d'une unique « dimension intérieure ». Cette approche est influencée par la philosophie de Martin Heidegger et par les traditions de la calligraphie arabe et des mouvements soufis associés. En pratique, la réalisation d'une unique dimension intérieure s'avère difficile, la plupart des œuvres étant produites sur des surfaces bidimensionnelles[17],[15]. À un niveau plus profond, l'expression « une dimension » renvoie à l'« éternité »[18],[15]. Al Said explique[18] :

« D'un point de vue philosophique, la dimension unique est l'éternité, ou une extension du passé vers le temps antérieur à l'existence de la surface picturale, vers la non-surface. Notre conscience du monde est une présence relative. Elle correspond à notre existence propre, tandis que notre absence est notre présence éternelle. »

Al Said recherche activement les relations entre le temps et l'espace, ainsi qu'un langage visuel capable de relier les profondes traditions artistiques irakiennes aux méthodes et matériaux de l'art moderne. L'intégration des caractères calligraphiques dans ses œuvres modernes constitue un aspect important de cette relation. Le caractère s'inscrit dans la transition d'Al Said de l'art figuratif à l'art abstrait[18]. La calligraphie arabe est chargée d'une signification intellectuelle et ésotérique soufie[8], en ce qu'elle faisait explicitement référence à une théologie médiévale où les caractères étaient perçus comme des signifiants primordiaux et des vecteurs de la transformation du cosmos[19].

Al Said et les membres du groupe Une Seule dimension recherchent une nouvelle identité artistique, puisant dans leur propre culture et leur patrimoine, et intégrent avec succès les traditions visuelles islamiques, notamment la calligraphie et les motifs arabes, dans des compositions abstraites contemporaines[20],[21],[22]. À titre individuel, ces artistes mènent un dialogue personnel entre identité nationale et art moderne ; à un niveau plus large, ils œuvrent également à une esthétique transcendant les frontières nationales et représentant une appartenance plus vaste à une identité arabe[8],[14]. Al Said et son groupe réussissent à jeter un pont entre modernité et patrimoine[23]. Ce faisant, ils créent « une nouvelle esthétique artistique arabo-islamique et ouvrent ainsi la voie à une alternative pour la valorisation de l’art local et régional, en dehors du canon occidental exclusif de l’histoire de l’art »[18].

Jamil Hamoudi en 1962.

En plaçant le caractère arabe au cœur de son œuvre, al-Said collabore rapidement avec Madiha Omar (qui vit alors aux États-Unis) et Jamil Hamoudi, qui rejoignent tous deux son groupe[17]. Une Seule dimension joue un rôle déterminant dans le mouvement dit de l'École d'art calligraphique (également connu sous le nom de mouvement Hurufiyya), qui regroupe des artistes ayant émergé indépendamment en Afrique du Nord et au Moyen-Orient durant la seconde moitié du XXe siècle. Leur point commun réside dans la recherche, pour chaque groupe, de moyens d'intégrer tradition et modernité afin de contribuer à l'émergence d'un style national distinct[13],[8],[24]. Le mouvement modernite irakien prend réellement de l'ampleur dans l'ensemble du monde arabe grâce à l'impulsion du groupe Une Seule dimension, « cristallisant le souhait de donner une touche « arabe » à l'art abstrait »[25].

Bien que chacun de ces groupes se soit développé localement et ait porté des noms différents au niveau local, collectivement, ces groupes et leurs praticiens ont été connus sous le nom d'École de calligraphie (ou mouvement Hurufiyya)[24],[8]. En Jordanie, le mouvement émerge dans les années 1950 et est connu sous le nom de mouvement Al-hurufiyyah[21],[22],[24], tandis qu'en Irak, il est connu sous le nom d'Al Bu'd al Wahad (ou Groupe Une Seule dimension)[8] et en Iran, sous le nom de mouvement Saqqa-Khaneh[8]. Au Soudan, les œuvres prennent une forme légèrement différente, les artistes rejetant les traditions artistiques occidentales et intégrant à la fois la calligraphie islamique et des motifs ouest-africains[26]. Au Soudan, le mouvement est connu sous le nom d'École du Vieux Khartoum[27].

Les membres originaux du groupe Une Seule dimension comprennent : Rafa Nasiri, Mohammad Ghani Hikmat, Nuri al-Rawi (en), Dia Azzawi, Jamil Hamoudi, Hashem Samarchi (né en 1939), Hashim al-Baghdadi (1917-1973) et Saad Shaker (1935-2005)[28].

Notes et références

Notes

  1. Le manifeste a été publié dans le journal irakien al-Jamhuriyyah, n° 880, p. 8[12].

Références

  1. (en) E. Davis, Memories of State : Politics, History, and Collective Identity in Modern Iraq, University of California Press, , p. 82.
  2. (en) Ulrike al-Khamis, « An Historical Overview 1900s-1990s », dans F. Maysaloun (dir.), Strokes of Genius: Contemporary Iraqi Art, Londres, Saqi Books, , p. 25.
  3. (en) A. Baram, Culture, History and Ideology in the Formation of Ba'thist Iraq,1968-89, Springer, , p. 70-71.
  4. (en) S. A. Sabrah et M. Ali, Iraqi Artwork Red List : A Partial List of the Artworks Missing from the National Museum of Modern Art, Baghdad, , p. 7-9.
  5. (en) N. Shabout, « Ghosts of Futures Past: Iraqi Culture in a State of Suspension », dans Denise Robinson, Through the Roadbloacks: Realities in Raw Motion : conférence, School of Fine Arts, Cyprus University.
  6. (en) E. A. Ghareeb et B. Dougherty, Historical Dictionary of Iraq, Scarecrow Press, , p. 174.
  7. (en) K. Dabrowska et G. Hann, Iraq Then and Now : A Guide to the Country and Its People, Bradt Travel Guides, , p. 279.
  8. (en) F. B. Flood et G. Necipoglu, A Companion to Islamic Art and Architecture, Wiley, , p. 1294-1295.
  9. (en) J. Lack, Why Are We 'Artists'? : 100 World Art Manifestos, Penguin, , section M12.
  10. (en) S. Al-Khalil et K. Makiya, The Monument : Art, Vulgarity, and Responsibility in Iraq, University of California Press, , p. 79-80.
  11. (en) N. Al-Ali et D. Al-Najjar, We Are Iraqis : Aesthetics and Politics in a Time of War, Syracuse University Press, , p. 22.
  12. (en) N. Shabout, « Shakir Hassan Al Said: Time and Space in the Work of the Iraqi Artist - A Journey Towards One Dimension », Nafas Art Magazine,‎ (lire en ligne).
  13. (en) W. Ali, Modern Islamic Art : Development and Continuity, University of Florida Press, , p. 51-52.
  14. (en) S. Mejcher-Atassi, « Shakir Hassan Al Said », Mathaf Encyclopedia of Modern Art and the Arab World, sur encyclopedia.mathaf.org.qa, via Internet Archive (consulté le ).
  15. (en) N. M. Shabout, Modern Arab Art : Formation of Arab Aesthetics, University of Florida Press, , p. 109.
  16. (en) Titus Burckhardt, Art of Islam : Language and Meaning, Bloomington, World Wisdom, , p. 223.
  17. (en) J. Lack, Why Are We 'Artists'? : 100 World Art Manifestos, Penguin, , section M52.
  18. (en) N. Shabout, « Shakir Hassan Al Said: Time and Space in the Work of the Iraqi Artist - A Journey Towards One Dimension », Nafas Art Magazine,‎ .
  19. O. Mir-Kasimov, Words of Power : Hurufi Teachings Between Shi'ism and Sufism in Medieval Islam, I.B. Tauris and the Institute of Ismaili Studies, .
  20. (en) A. Lindgren et S. Ross, The Modernist World, Routledge, , p. 495.
  21. (en) N. Mavrakis, « The Hurufiyah Art Movement in Middle Eastern Art », sur mjmes.wordpress.com, McGill Journal of Middle Eastern Studies Blog, (consulté le ).
  22. (en) A. Tuohy et C. Masters, A-Z Great Modern Artists, Hachette UK, , p. 56.
  23. (en) K. Dabrowska et G. Hann, Iraq : The Ancient Sites and Iraqi Kurdistan, Bradt Travel Guides, , p. 30.
  24. (en) I. Dadi, « Ibrahim El Salahi and Calligraphic Modernism in a Comparative Perspective », South Atlantic Quarterly, vol. 109, no 3,‎ , p. 555-576 (DOI 10.1215/00382876-2010-006).
  25. Silvia Naef, « L’histoire de l’art moderne du monde arabe : une discipline en devenir ? », sur legrandtour-magazine.com, (consulté le ).
  26. (en) F. B. Flood et G. Necipoglu, A Companion to Islamic Art and Architecture, Wiley, , p. 1298-1299.
  27. (en) D. R. Reynolds, The Cambridge Companion to Modern Arab Culture, Cambridge University Press, , p. 202.
  28. (en) C. Treichl, Art and Language : Explorations in (Post) Modern Thought and Visual Culture, Kassel University Press, , p. 117.

Articles connexes

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