Berbérisme

Le berbérisme (en amazigh : Taẓramaziɣt) est un courant idéologique qui affirme l'existence d'une identité propre aux populations berbères, à la fois anthropologique, culturelle, linguistique et politique[1]. De ce fait, il revendique la reconnaissance et l'institutionnalisation des langues berbères. Comme le définit Salem Chaker, linguiste berbérisant à l'INALCO, ce courant « renvoie avant tout à une image de soi qui s'appuie sur une conscience historique, une tradition culturelle et une réalité linguistique propres à un groupe ethno-linguistique »[2]. Ce mouvement cherche à remettre en cause l'idée d'une arabité exclusive du Maghreb en défendant, au contraire, des principes de pluralisme culturel et de démocratie[3].
Histoire
Aux origines du mouvement berbère.
La revendication berbère s'est notamment construite en réaction aux politiques d'arabisation menées après les indépendances dans les pays nord-africains. Le philosophe Mohamed Abed al-Jabiri écrivait à ce sujet : « L'entreprise d'arabisation totale doit [...] assurer la mise à mort des dialectes locaux, qu'il s'agisse du berbère ou de l'arabe dialectal[4]. » Cette conception de l'arabisation a été perçue par les militants amazighs comme une menace pour la diversité linguistique et culturelle de l'Afrique du Nord. Elle prolonge en réalité une tension bien plus ancienne, dont l'acte fondateur se situe en 1949, au sein du PPA-MTLD (Parti du Peuple Algérien), lorsqu'éclate ce que l'historiographie a retenu sous le nom de « crise berbériste ». Selon l'historien Ali Guenoun, cette crise fut suscitée « par la définition même de la nation algérienne »[5] : une fraction de militants kabyles refusait la thèse d'une Algérie exclusivement arabe et musulmane, défendue par la direction de Messali Hadj. Rachid Ali-Yahia, alors responsable du journal L'Étoile algérienne, formula cette opposition en des termes sans équivoque :
La crise berbériste de 1949.
Selon l'historien Ali Guenoun, cette crise fut suscitée « par la définition même de la nation algérienne »[5] : une fraction de militants kabyles refusait la thèse d'une Algérie exclusivement arabe et musulmane, défendue par la direction de Messali Hadj. Rachid Ali-Yahia, alors responsable du journal L'Étoile algérienne, formula cette opposition en des termes sans équivoque :
« L'Algérie n'est pas arabe mais algérienne. Il est nécessaire de former une union de tous les musulmans algériens qui veulent lutter pour la libération nationale, sans distinction de race arabe ou berbère [...] Cette affirmation [que l'Algérie est arabe] est non seulement fausse, mais elle exprime des idées qui sont clairement racistes, voire impérialistes. »[6]
Dans un tract collectif publié à l'été 1949, les militants berbéristes précisent leur grief contre la direction du parti :
« Ils prétendent respecter tous les éléments ethniques qui composent le peuple algérien, alors qu'en réalité ils élèvent l'élément arabe au-dessus de tous les autres, ignorant l'existence de la grande et respectable famille berbère. »[6]
Les conséquences de la crise.
La répression fut immédiate : accusés de « berbérisme », de « régionalisme » et de « trahison », les cadres berbéristes furent exclus du parti. Comme l'observe Guenoun, « 1949 marque un tournant. Les contestataires seront balayés, idéologiquement, accusés de "berbérisme", de "trahison" et marqués du sceau de la suspicion, ce qui restera commode pour discréditer toute velléité de réforme »[5]. L'historien précise que cette contestation n'avait pourtant « ni complot, ni régionalisme » : elle fut portée « par des berbérophones et des arabophones, des modérés et des "berbéristes" radicaux »[5], ce qui en révèle la dimension proprement nationale et démocratique, plutôt qu'ethniciste.
Les militants sont vite indexés et marginalisés. Certains sont éliminés par l'ALN ; c'est le cas de Amar Ould Hamouda et Mbarek At Menguellat, assassinés en 1956 au village Ait Ouabane (At Waɛban), dans l'actuelle commune de Akbil en haute-Kabylie, où ils sont enterrés dans deux sépultures, l'une à la sortie Est du village, l'autre à la sortie Ouest[7].
Une lettre adressée par les congressistes de la Soummam condamnait le « travail de sape » au sein de la communauté algérienne en France des éléments « berbéristes ». La lettre fut signée par les dirigeants du FLN à savoir Zighout Youcef, Abane Ramdane, Larbi Ben M'hidi, Krim Belkacem, Lakhdar Bentobal, Amar Ouamrane, Si Cherif[8],[9].
Des années 1980 à nos jours
En 1980 éclatent les manifestations du Printemps berbère, au cours desquelles les berbérophones de Kabylie réclament l'officialisation de leur langue. En 1988, l'ouverture démocratique donne une forte impulsion à la revendication berbériste avec la création du « Mouvement culturel berbère »[10].
Au cours de la « grève du cartable » des années 1994 et 1995, des élèves kabyles boycottent les écoles pour contester le monolithisme linguistique et culturel de l'arabe. En 1998, de très violentes émeutes suivent l’assassinat du chanteur Lounès Matoub. À partir de là, le climat devient pré-insurrectionnel. En 2000, la chaîne Berbère Télévision commence à émettre sur les ondes de Paris.
Lors du Printemps noir (), de violentes émeutes éclatent en Kabylie à la suite de la mort de Massinissa Guermah, jeune lycéen abattu par la gendarmerie à Béni-Douala. Le , les Kabyles, réclamant notamment l'officialisation de la langue berbère, marchent sur Alger avant d’être réprimés par la police[10].
Le , le roi Mohammed VI du Maroc crée un Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) pour promouvoir la culture berbère.
En 2002, une révision de la Constitution algérienne de 1996 fait de l'amazighité l'une des composantes fondamentales de l'identité nationale algérienne, aux côtés de l'islam et de l'arabité. Parallèlement, les autorités fondent un Haut commissariat à l'amazighité. Dès lors, les revendications berbéristes diminuent[10].
Le , Mohammed VI propose une nouvelle constitution pour le Royaume du Maroc avec notamment l'élévation du berbère au rang de deuxième langue officielle du pays.
Lors des manifestations de 2019 en Algérie, le général Ahmed Gaïd Salah prévient que seules les couleurs nationales sont désormais autorisées dans les cortèges. En , un tribunal algérien requiert 10 ans de prison ferme contre un manifestant ayant brandi un drapeau berbère lors d’un rassemblement contre le régime. Selon le journal Ouest France, près de 60 personnes ont été arrêtées et placées en détention préventive en attendant leurs procès dans plusieurs villes d’Algérie pour des motifs similaires. Se rapportant à la presse algérienne, le quotidien précise que deux personnes ont été jugées et condamnées à deux mois de prison avec sursis[11].
En 2023, une nouvelle loi dispose que l'une des conditions à l'obtention de la nationalité marocaine est de maitriser la langue arabe ou la langue amazighe[12].
Les critiques adressées au berbérisme
Le mouvement n'est pas exempt de critiques. Ses détracteurs lui reprochent ses origines coloniales. Il serait indissociable de la politique française de "pacification" de la Kabylie[13]. Sur le plan idéologique, il est décrit comme fondamentalement laïc, anti-arabe et francophile[14], ses militants les plus actifs promouverait une opposition virulente à l'arabité et à l'islam[15]. Benrabah relève enfin une contradiction interne. En effet, dans son expression extrémiste, le berbérisme verserait dans une idéologie essentialiste qui le rapproche paradoxalement du dogme arabo-islamique qu'il prétend combattre[16].
Références
- ↑ Khadija Mohsen-Finan et Pierre Vermeren, Chapitre IV. Berbérisme contre jacobinisme arabe », dans Dissidents du Maghreb. Depuis les indépendances., Berlin,
- ↑ Salem Chaker, « Les bases sociales du berbérisme : critique d'un mythe », TAFSUT – Études et Débats,, no n° 2,
- ↑ Marguerite Rollinde, « Le mouvement amazighe au Maroc : défense d'une identité culturelle, revendication du droit des minorités ou alternative politique ? », Insaniyat – Revue algérienne d'anthropologie et de sciences sociales, no n° 8, , p. 63-70.
- ↑ Elmedlaoui, M., « Le berbère et l'histoire du plurilinguisme au Maghreb (le cas du Maroc) », Études et Documents Berbères, no n°16, , pp. 153-178.
- Ali Guenoun, « La question kabyle dans le nationalisme algérien, 1949-1962 », Éditions du Croquant,
- Janet D. Zagoria, « The Rise and Fall of the Movement of Messali Hadj in Algeria, 1924-1954 », thèse de doctorat (Ph.D.),
- ↑ Said Sadi, Amirouche : une vie, deux morts, un testament, Tizi Ouzou Imprimerie les oliviers 2010, page 100
- ↑ Anne Marie Louanchi et Salah Louanchi, Parcours d’un militant algérien, Éditions Dahleb, , p. 193, annexe 5
- ↑ Oui, l'islam a joué un rôle dans la guerre d'Algérie
- Bernard Lugan, Histoire des Berbères, des origines à nos jours. Un combat identitaire pluri-millénaire., Afrique Réelle, , 204 p..
- ↑ Algérie. 10 ans de prison requis contre un manifestant qui a brandi le drapeau berbère, ouest-france.fr, 5 août 2019
- ↑ Le Matin MA, « Nationalité marocaine : Le demandeur doit désormais parler arabe ou amazigh », (consulté le )
- ↑ Ennaji, « Multiculturalism and Democracy in North Africa », Routledge, , p.61
- ↑ Ghafsi, « Algerian Languages in Education, », Springer, , p.25
- ↑ Kymlicka & Pföstl, « Minority Politics in the Middle East and North Africa », The Prospects for Transformative Change, , p.36
- ↑ Benrabah, « Language conflict in Algeria », Multilingual Matters,, , p.68
Annexes
Articles connexes
- Histoire du Maghreb
- Histoire de l'Algérie dans l'Antiquité et le Haut Moyen Âge
- Berbères, histoire des Amazigh, langues berbères
- Académie algérienne de la langue amazighe
- Printemps berbère (Algérie, 1980)
Liens externes
- Les États du Maghreb face aux revendications berbères, par Maxime Ait Kaki.
- Petite histoire de la question berbère en Algérie, par Yassin Temlali.
- Les bases sociales du berbérisme : critique d’un mythe, par Salim Chaker.
- Laïcité et athéisme en Kabylie: mythes et ambigüités, par Yidir Plantade.
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