Camouflage autistique

Dans un dessin, cinq figures grises et sans visage observent une figure au centre du dessin mettre un masque gris pour couvrir son visage coloré
Le masquage autistique (masking) consiste à dissimuler des « traits autistiques » pour paraître neurotypique, comme derrière un masque.

Le camouflage autistique (ou masquage ou masking autistique) regroupe diverses stratégies utilisées par certaines personnes autistes pour paraître non autistes (neurotypiques) dans les interactions sociales, afin de s'adapter à un monde social majoritairement neurotypique. Ce camouflage social concerne surtout les personnes autistes sans déficience intellectuelle (soit 60 % environ des personnes diagnostiquées avec TSA), femmes notamment. Il consiste notamment à imiter la manière de communiquer des personnes neurotypiques, souvent en adoptant différentes « personnalités sociales ». Il vise —  consciemment ou non — à cacher des comportements et des réponses autistiques naturelles, souvent en adoptant des alternatives (dites « stratégies de compensation ») pour être perçu comme « moins autiste », afin de mieux « naviguer » dans le monde social des neurotypiques, notamment pour réussir à s'y faire des amis[1],[2].

C'est un concept de la psychologie sociale, lié à la présentation de soi, c'est-à-dire à « la manière dont les personnes donnent des informations sur elles-mêmes afin de fabriquer une image correspondant aux attentes des autres ». Il décrit un comportement, qui est une stratégie d'adaptation, apprise dès l'enfance, et réputé être surtout développé chez les filles autistes[3],[4]. C'est une réponse au « stress des minorités », notamment au moment de l'adolescence où pour la personne autiste, « il faut devenir un caméléon pour survivre »[5]. Il permet à certaines personnes autistes, parfois toute leur vie durant, de « se fondre dans le monde neurotypique », mais souvent avec des conséquences négatives en termes de fatigue et de santé mentale pour la personne qui s'oblige ainsi à nier ou cacher une partie de sa personnalité. Il peut retarder le diagnostic de l'autisme.

Valentina Petrolini et al. en estiment que les connaissances actuelles sur le camouflage autistique sont encore fragmentaires, en dépit de progrès liés à un nombre croissant d'études sur le sujet. En , Sarah Jones et al. recommandent d'élargir les recherches sur le masking à davantage d'identités de genre, et à une représentation plus large du spectre autistique, pour améliorer les pratiques de soutien et d'intervention[6].

Nature du phénomène (éléments de définition)

Parmi les exemples souvent cités de camouflage, on trouve l'effort de créer ou maintenir un contact visuel durant une conversation ; l'utilisation de phrases apprises, ou de blagues préparées à l'avance ; l'imitation du comportement social des autres, l'imitation d'expressions faciales ou de gestes, ainsi que l'apprentissage et le suivi des scénario social (Lai et Baron-Cohen, 2015)[7]. Bradley et al. (2021) ajoutent aussi le fait de « s'attacher à des personnes perçues comme plus sociables afin de donner l'illusion d'être intégré »[8] et d'autres précisent que la personne autiste peut aussi apprendre à parler consciemment plus doucement, à ne pas se tenir trop près, ni trop loin d'autres personnes, à ne pas faire de remarques personnelles, inconfortables ou blessantes pour autrui, ou consciemment ajuster son comportement en prenant un pair neurotypique comme modèle, en vue d'une plus grande acceptation sociale[9]. Parmi les descriptions faites par des personnes autistes, Bradley et al. (2021) citent le besoin d'« adapter son comportement pour paraître plus socialement acceptable », en observant les autres, en imitant leurs conduites ou en s'attachant à des personnes perçues comme plus sociables afin de donner l'illusion d'être intégré. On évoque aussi l'adoption de « règles », d'un « mode social », d'un « masque invisible » ou d'un « people suit » (métaphore signifiant qu'on endosse l'habit de quelqu'un) pour mieux gérer les interactions quotidiennes, comme s'il s'agissait d'un d'un « rôle » ou d'un jeu de rôle consistant à jouer un « personnage ».

Pour beaucoup de personnes autistes, ce comportement, pratiqué depuis l'enfance, est devenu « seconde nature », difficile à interrompre, relevant d'un automatisme ou d'un fonctionnement en « pilotage automatique »[8]. À partir de ces témoignages, en 2021, Bradley et ses collègues ont isolé trois thèmes centrés sur les dangers du camouflage : Il est admis que « tout le monde » se camoufle par moments, mais les personnes autistes interrogées soulignent que l'intensité et la durée de ce comportement entraînent chez eux des effets particulièrement délétères. Ceux qui déclarent camoufler « en permanence » décrivent une surveillance constante de leurs gestes et attitudes, au point de ne plus savoir comment se comporter autrement ni comment exister socialement sans ce recours. Le camouflage est majoritairement décrit comme « stressant », « fatigant » ou « épuisant », en raison du nombre de règles à suivre, de l'effort cognitif continu pour analyser les situations sociales, et pour ajuster les expressions faciales et répondre de manière jugée appropriée. Les interactions sociales sont rapidement épuisantes quand il faut sans cesse « faire semblant » d'être neurotypique, « normal » (de ne pas avoir de trouble du spectre de l'autisme en l'occurrence)[8] .

Malgré l'intérêt croissant pour le masking et ses conséquences ; au début des années 2020, la nature de ce phénomène, selon Valentina Petrolin et al. (2023), est encore conceptuellement floue.

Dimensions hétérogènes

Ses définitions mettent en avant des dimensions hétérogènes telles que :

  • les objectifs (conscients et/ou inconscients) poursuivis par la personne qui masque ainsi une partie de sa personnalité ; par exemple étudiés par Livingston & Happé (2017) sous l'angle des « stratégies de compensation » où le comportement semble s'améliorer malgré la persistance des déficits sous‑jacents[10] ; et par Hull et al. (2017)[3] ;
  • le degré de réussite du masking ; étudié par Lai et al. (2021)[5] ;
  • les contextes du masking ; par exemple "en famille" versus "au travail" ; à l'école, etc. Perry et al. en 2021 ont montré que le masking augmente quant la stigmatisation de l'autisme augmente, au détriment de la construction de l'identité de la personne autiste[11] ;
  • ses « coûts psychiques » ; par exemple étudiés par Cage & Troxell‑Whitman (2019) chez 262 personnes autistes[5] ;
  • les stratégies mobilisées ; par exemple étudiées par Livingston et al., 2019)[5], ou encore :
  • le niveau de conscience et d'effort impliqué ; évoqués par Pearson & Rose, (2021)[2].

Le masking, un moyen d'accéder à l'intégration sociale

Comme principale raison de masquer leur autisme, les personnes autistes citent généralement le besoin de se faire accepter (intégration sociale). Ils citent notamment le besoin de se faire des amis à l'école et dans la vie non-scolaire, le besoin de susciter des relations amoureuses et/ou sexuelles, le besoin de trouver et conserver un emploi ; mais aussi l'espoir d'éviter l'ostracisme, le harcèlement ou des abus verbaux, physiques ou sexuels[12].

On sait en effet que :

  • les personnes autistes sont plus exposées au harcèlement physique, verbal et/ou relationnel, car elles n'interprètent généralement pas les comportements d'intimidation verbale comme étant du harcèlement (en raison d'une moindre perception de la théorie de l'esprit selon une explication courante). Loveland et al. (2001) ont ainsi constaté que les adolescents avec TSA détectent beaucoup plus difficilement que leurs pairs non-TSA (sur une vidéo dans ce cas) les comportements de harceleurs (... mais uniquement pour les scènes impliquant un harcèlement verbal), et cela d'autant plus que leur théorie de l'esprit est déficitaire ou neuroatypique.
  • Ce phénomène sera confirmé, en 2010, par d'autres auteurs à partir d'une présentation de situations sociales sur des vidéos ; et van Roekel et al. notent aussi, à cette occasion, que le taux de harcèlement est aussi élevé dans le milieu scolaire classique que dans les classes spécialisées pour jeunes autistes (et dans ce dernier contexte, les harceleurs sont donc de jeunes personnes autistes)[13] ; dans un travail menée par Montes et Halterman (2007), 26 % des adolescents atteints de TSA étaient classés comme des intimidateurs vis à vis d'autres jeunes autistes[5]. Chez l'enfant autistes harceleur, un manque de théorie de l'esprit et une difficulté à réguler et à identifier les émotions chez l'autre (Alexithymie) peuvent être en cause.

Réponse au « stress des minorités »

Les recherches sur l'autisme ont longtemps considéré les difficultés de santé mentale comme des comorbidités intrinsèquement liées au TSA, en négligeant d'autres facteurs explicatifs. Puis, comme pour d'autres minorités handicapées ou ostracisées, l'autisme est de plus en plus envisagé comme une « identité minoritaire » exposant les personnes autistes à un stress social accru, en raison de la stigmatisation.

Le masking autistique est dorénavant aussi étudié en tant que réponse et stratégie d'adaptation face à ce que les sociopsychologues appellent le stress des minorités. Le modèle du stress minoritaire[14] dérive de la « théorie du stress social », qui lie les inégalités en santé mentale à la précarité sociale (le stress social est par exemple induit par la stigmatisation vécues par les groupes socialement marginalisés, aggravées par un manque de ressources d'adaptation)[15]. Dans les sections suivantes, nous expliquons la justification de l'application de cette théorie à l'analyse des données relatives aux femmes autistes et présentons un aperçu du modèle.

Une étude (2020) a testé le modèle de stress des minorités comme explication de l'expérience des problèmes de santé mentale au sein d'un échantillon d'individus autistes à haut fonctionnement (n = 111). Elle a confirmé que la plupart des personnes autistes, en tant que groupe minoritaire, sont effectivement exposées, toute leur vie, à des facteurs de stress sociaux spécifiques. Ce stress résulte d'une part de leurs spécificités sensorielles (hypersensibilités notamment), mais aussi des discriminations subies par ces personnes, souvent quotidiennement. La personne autiste intériorise, souvent dès l'enfance qu'elle est « différente »[16], qu'elle doit s'adapter aux codes et normes de la majorité, et qu'elle sera probablement stigmatisée malgré ses efforts ; et pour atténuer le stress qui en résulte, elle va inconsciemment ou consciemment tenter de masquer ses spécificités autistiques, au détriment de sa santé mentale, car cet effort s'ajoute au stress général. Dans cette perspective, le masking est interprété comme une réponse directe à des pressions sociales structurelles : il permet, certes, de réduire temporairement les risques sociaux pour la personne avec TSA, mais il contribue aussi, à moyen ou long terme, à l'épuisement psychique, et à une détérioration de l'image de soi et du bien‑être.

Monique Botha et David Frost de l'Université de Surrey, en 2020, soulignent que les difficultés de santé mentale observées chez les personnes autistes doivent donc être comprises et traitées comme ne relevant pas uniquement de l'autisme lui même, mais s'inscrivant dans les dynamiques complexes de stress des minorités, ce qui ouvre des pistes pour la Recherche, pour les interventions cliniques et une meilleure intégration des personnes avec TSA dans la société[17].

Une revue d'études récente (2025), basée sur 104 études, confirme que les femmes autistes cumulent des contraintes dépassant celles liées séparément au genre et à l'autisme, dont en raison des attentes sociales genrées et des stéréotypes associés au diagnostic. Cette position intersectionnelle défavorisée éclaire les difficultés de santé mentale observées dans cette population[18].

Le stress minoritaire concerne toutes les personnes autistes. Parmi celles-ci, les différences de santé mentale entre femmes et hommes restent hétérogènes, mais on sait que les femmes autistes ont un risque accru d'hospitalisation et en termes de suicidalité. Cependant l'hypothèse d'une plus grande vulnérabilité féminine doit encore être confirmée par des études intégrant à la fois symptômes internalisés et externalisés.
En outre, la forte prévalence des hommes et de profils LGBTQ+ dans l'autisme diagnostiqué appelle à distinguer les expériences des personnes autistes cisgenres et transgenres, ces dernières étant surexposées à des formes spécifiques de stress minoritaire[18].

Aleksandra Grzeszak et Ewa Pisula (2025) attirent l'attention sur le fait que la plupart des études sur ce sujet ont été faites en contexte occidental. Des recherches dans d'autres cultures permettraient d'examiner l'influence d'autres normes sociales sur le vécu des personnes autistes[18].

Masking « autistique » versus masking « borderline »

Le camouflage existe aussi pour d'autres troubles du développement, dont par exemple pour le trouble de la personnalité borderline (TPB) ; une étude a comparé ces deux formes de masquage[19].

Dans les deux cas, il s'agit de « rendre certains aspects de soi invisibles », afin de mieux s'adapter aux autres, en créant ou maintenant du lien social, mais avec des moyens très différents :

  • les personnes borderlines utilisent plutôt des « stratégies de façade » et/ou un camouflage plus subversif (c'est-à-dire qui, non seulement masque certains traits de personnalité, mais reconfigure activement la relation à l'autre ; par exemple, en manipulant ou en inversant les attentes, en jouant sur la provocation ou la transgression de normes). Ceci permet à la personne borderline de gérer la peur de l'abandon, le sentiment de vide et l'instabilité identitaire typiques du TPB, plutôt que s'ajuster par simple mimétisme aux codes sociaux[19] ;
  • les personnes autistes combinent plutôt l'évitement ou la dissimulation de certains comportements, à une imitation des codes sociaux, même s'ils sont mal compris ; Tierney et al. (2016) citent Laura (adolescente autiste) qui explique « Je vois d'abord comment les autres agissent puis je les copie à ma manière... Je modifie un peu ça pour que ce ne soit pas comme si je les copiais vraiment. » ou Gemma « Je resterais silencieuse, j'écouterais et j'enregistrerais ça pour la prochaine fois. (...) J'essayais de les copier sans avoir l'air de les copier exactement, donc s'ils jouaient à un jeu et qu'ils bougeaient et faisaient quelque chose, j'essayais de copier mais pas exactement comme eux »[20].

Comprendre — et donc étudier — les différences entre ces deux stratégies (notamment dans le rapport à soi, aux autres et à la recherche de connexion avec autrui), est nécessaire pour mieux diagnostiquer ces deux conditions et aider les personnes concernées[19].

Comportements compensatoires

Les premières études qualitatives du camouflage autistique, en psychologie et neurosciences, ont considéré qu'il regroupe :

  • le masquage de traits autistiques ;
  • un ensemble de « comportements compensatoires ».

Les aspects « compensatoires » visant à gérer les interactions sociales (Hull et al., 2017, 2019, 2021)[3].

La notion de « compensation », dans ce contexte, a été définie par Livingston et Happé (2017) comme « un phénomène où les manifestations comportementales s'améliorent malgré la persistance de déficits sous‑jacents », et comme « l'ensemble des processus responsables du décalage observé entre comportement et cognition sous‑jacente à tout moment du développement » (ces auteurs ont aussi discuté des mécanismes cognitifs et neuronaux susceptibles de soutenir les mécanismes de compensation, ainsi que de la pertinence de ce concept pour la Recherche et la pratique clinique) [10].

Dès l'adolescence, certains autistes arrivent à « compenser » leurs difficultés en théorie de l'esprit, assez pour paraitre socialement à l'aise malgré des difficultés cognitives persistantes. Et une évaluation[note 1] de 161 adolescents autistes a confirmé que les jeunes « à haut niveau de compensation » ont de meilleures compétences sociales et communicationnelles que ceux ayant un faible niveau de compensation, et qu'à cet âge, les filles présentent moins de comportements répétitifs, et davantage d'expressivité vocale que les garçons autistes. Les auteurs en concluent qu'il faut conjointement étudier le camouflage et la « compensation » pour mieux comprendre les profils cognitifs, comportementaux et affectifs des adolescents autistes, et adapter les pratiques cliniques à leurs besoins[21].

En , trois chercheurs anglais, ont confirmé que parmi deux groupes d'autistes (fortement, et faiblement « compensateurs ») le groupe de ceux qui compensent le mieux rassemble ceux qui ont un meilleur Coefficient intellectuel et de meilleures fonctions exécutives, mais ce sont aussi ceux qui déclarent le plus d'anxiété (et aucune autre caractéristique autistique ne différencie les deux groupes). Les auteurs insistent sur le fait qu'être capable de compenser et d'ainsi camoufler ses traits autistiques ne signifie pas que ces jeunes ont une forme plus légère d'autisme ; chez eux, le handicap est invisibilisé, mais la souffrance est exacerbée. Les auteurs concluent qu'il est important de mieux reconnaître et mesurer ces stratégies de compensation, afin de mieux comprendre et diagnostiquer l'autisme, d'adapter les pratiques cliniques et mieux soutenir des personnes qui ont ainsi invisibilisé leurs difficultés[22] ,[23]. En 2019, Livingstone et Happé ont aussi monté que de nombreux adultes autistes, mais aussi des personnes autistes non diagnostiquées ou ayant des difficultés proches de l'autisme, utilisent de telles stratégies pour cacher leurs difficultés sociales, ce qui les aide à mieux s'intégrer socialement et à gagner en autonomie ou trouver un emploi, mais avec des effets négatifs et des séquelles psychiques conduisant à une mauvaise santé mentale ainsi qu'à un diagnostic tardif ou à un non-diagnostic. Les résultats indiquent que les personnes non diagnostiquées utilisent des stratégies très similaires à celles des personnes autistes diagnostiquées[23].

Valentina Petrolini et al., en 2023 ont cherché à élargir la compréhension du maksing dans deux groupes peu étudiés pour ce comportement :

  1. les enfants ;
  2. les adultes avec limitations linguistiques ou intellectuelles, pour lesquels les formes de camouflage pourraient différer des cas typiquement décrits dans la littérature[4].

Mesure du degré individuel de masking

Un questionnaire d'auto évaluation, dit Camouflaging Autistic Traits Questionnaire (CAT‑Q) a été créé par Laura Hull[note 2], et ses collègues[note 3] et publié en , puis formellement présenté comme instrument en .

C'est un questionnaire de 25 items, destinés à mesurer chez l'adulte les stratégies de camouflage social (et leur ampleur), dans trois de ses dimensions : Compensation, Masking (dissimulation) et Assimilation. Il est disponible en ligne[24], sur une plafeforme dédiée, avec possibilité de générer un rapport personnalisé par IA offrant une analyse détaillée des forces, défis et impacts quotidiens liés au camouflage. C'est un « outil d'introspection » à visée informative, qui ne remplace pas une évaluation ou un diagnostic réalisé par un professionnel qualifié[25]. Sa conception est basée sur les expériences rapportées par des adultes autistes[26],[27].

Une étude (basée sur 60 adultes autistes appariés en âge et en QI) a proposé une première mesure quantitative du camouflage, définie comme l'écart entre la présentation comportementale observable (ADOS) et l'état interne de la personne (traits autistiques auto‑rapportés et capacités de cognition sociale). Cette mesure n'était corrélée ni à l'âge ni au QI, mais les femmes présentaient en moyenne des scores de camouflage plus élevés que les hommes, et un camouflage plus intense était associé à davantage de symptômes dépressifs (chez les hommes surtout) et à une meilleure sensibilité de détection de signaux (chez les femmes surtout). Les corrélats neuroanatomiques observés étaient très dépendants du sexe, avec des associations significatives uniquement chez les femmes, impliquant notamment des régions liées à l'émotion et à la mémoire. Les auteurs appellent des études complémentaires pour préciser les mécanismes, les conséquences et l'hétérogénéité de ce camouflage autistique[9].

Le camouflage autistique est-il un « passing »

Le camouflage autistique, par plusieurs de ses aspects évoque le comportement de passing, décrit en sociologie et dans d'autres domaines où l' identité joue un rôle psychique important.

En sociologie le « passing » désigne la capacité d'une personne se faire considérer comme membre d'un groupe social autre que le sien, comme l'ethnie, la caste, la classe sociale, l'orientation sexuelle, le genre, la religion, l'âge ou le handicap ; ici "passing" désigne pour une personne autiste le fait de plus ou moins réussir à “passer pour alliste, c'est-à-dire "non‑autiste" aux yeux des autres). Cette approche, proposée par (Pearson & Rose, 2021; Ai et al., 2022; Libsack et al., 2021) est éclairante dans certains cas, mais plusieurs chercheurs dont Valentina Petrolini et al. (2023) notent que cette analogie a ses limites ; , elle ne rend pas compte de l'ensemble du phénomène. En effet, considérer le camouflage comme un passing supposerait que :

  • l'identité autistique soit toujours perçue comme centrale pour la personne avec TSA. Or, ce n'est pas le cas pour toutes, comme l'ont montré Botha et al. en 2020, puis Radulski en 2022. Ces derniers insistent sur le fait que le masking n'est pas un trait autistique, mais bien une conséquence d'un monde fait pour les neurotypiques, source de « privilèges majoritaires », source d'invisibilisation de l'autisme[17],[28] ;
  • l'individu puisse effectivement dissimuler son autisme ; or ceci n'est possible que pour certains profils autistiques (les moins stéréotypés) ; d'autres, porteuses d'un TSA plus visible ne peuvent ni masquer ni compenser profondément, ce qui contribue à leur sous‑représentation dans la littérature, ce qui conduit à des récits et études biaisé(e)s, et à limiter la qualité éthique et épistémologique d'une partie de la recherche sur l'autisme (un fait souligné par les sociologues Damian Milton et Mike Bracher en 2013)[29].

Silvermint, en 2018 invite aussi à distinguer les effets différents et les raisons morales du passing qui peut consister à vouloir aller vers les autres en améliorant son statut social (en trompant les autres sur sa personnalité) et/ou à vouloir se protéger soi-même ou résister), et elle appelle à élaborer une éthique centrée sur le souci de soi pour mieux juger ces stratégies)[4].

Enfin, le camouflage peut prendre des formes très différentes selon les personnes et les contextes, mais il ne peut souvent qu'incomplètement empêcher la stigmatisation[30],et en famille, à l'école, au travail et en société, il peut être source d'une intense fatigue ; et il peut conduire à la crise autistique (meltdown, shutdown et burn-out autistiques), à des comportements auto-agressifs, de boulimie, anorexie, addictions... au détriment de la santé (santé physique, santé sexuelle et santé mentale)[1],[31], contribuant à la suicidalité, un risque notoirement accru chez les personnes autistes[31].

Terminologie et éléments de définition

Le concept de masking est très présent dans la littérature récente sur l'autisme dit « de haut niveau », mais il n'existe pas encore de terminologie stabilisée (par exemple dans le DSM-5) pour ce concept[1],[31],[32].

Les termes masking, masquage et camouflage sont souvent utilisés comme synonymes[1],[2],[31]. Certains distinguent le masquage (la suppression des comportements, au moins en public) et la compensation (des difficultés sociales) comme les deux principales formes de camouflage[1],[3],[33].

Les trois principaux facteurs de camouflage identifiés par Hull, Mandy, Lai, et al. (2019)
Facteur/motivation Définition Source
Compensation = ajustement visant à diminuer l'incertitude dans les situations sociales ; la compensation est une stratégie de soutien.
Remarque : Livingston et al. (2019) n'ont trouvé aucun lien entre l'intensité des tendances de compensation et la complexité du TSA, une fois diagnostiquée
Livingston et al., 2019)
Masquage = présentation d'une « façade » non autiste, qui cache des caractéristiques autistiques Miller et al., 2021
Assimilation = attitude permettant de se fondre dans les interactions sociales, en adoptant des comportements neurotypiques attendu par un groupe neurotypique dans des domaines sociaux particulier.
C'est parfois une stratégie de survie (par ailleurs aussi mobilisée par des personnes neurotypiques ; selon Coultas & van Leeuwen (2015), les humains auraient évolutivement appris à instinctivement copier les comportements d'autres proches)[34]
Hull, Mandy, Lai, et al. (2019)

Chez les personnes autistes, les mots masking, masquage sont les plus couramment utilisé[31] (p16)[1].

Chez les anglophones, le chercheur et psychologue australien (lui-même également autiste), Wenn Lawson a proposé le terme de Adaptive Morphing qu'il juge plus précis et plus approprié (car le mot anglais masking peut faire évoquer une intention malhonnête, alors qu'il s'agit ici d'un moyen, souvent inconscient, d'adaptation aux situations sociales qui sont difficile à décrypter pour une personne autiste ; "en raison de son association avec la tromperie intentionnelle, le terme camouflage, selon Eric Fombonne (2020) s'intègre mal au monde de l'autisme"[35]. Ce terme a été traduit en français, au Canada par morphing adaptatif[4].

Hull et al., en 2017 définissent le camouflage autistique comme l'expérience subjective des personnes autistes essayant de « mettre le meilleur d'elles-mêmes dans la normalité »[3].

Le processus consistant à réduire consciemment les tendances au masquage, voire à ne pas masquer ses particularités dans certains contextes (ce que certaines personnes autistes considèrent comme un objectif souhaitable), est appelé « unmasking » [2],[36] (on parle parfois en français de dé‑masquage ou dé‑camouflage, ou de lever le masque ou de processus de sortie du masquage). Les motivations du démasquage incluent le désir de ne plus cacher sa véritable identité et d'éviter des conséquences néfastes sur la santé mentale[2],[37],[36].

Types de masquages

« Je me camoufle en incarnant un personnage… Je considère mes vêtements comme des costumes, et certains vêtements m'aident à maintenir certains traits de personnalité du personnage que j'interprète à un moment donné. J'ai tout un répertoire de rôles : travail au café, au bar, à l'université, avec différents groupes d'amis, etc. Au fond, il s'agit toujours de moi, mais ce sont des versions édulcorées de moi, conçues pour ne pas me faire remarquer pour de « mauvaises » raisons » (Female, 22)[3]

Parmi les exemples typiques de masquage autistique les plus marqué, on peut citer la suppression des comportements d'auto-stimulation (en général ou en public)[30] et des réactions à la surcharge sensorielle[3].

Les personnes autistes peuvent également masquer leur autisme en maintenant un contact visuel malgré l'inconfort que cela leur procure (anxiété, hyperactivation de l'amygdale, surcharge sensorielle) [4] ; en imitant les expressions faciales ; le langage corporel et le ton de la voix et conversation d'autrui [1],[2],[3],[38] ; en s'abstenant de parler de leurs passions [2],[3] ou en atténuant leurs réactions visibles aux stimuli sensoriels [4].

Les personnes autistes présentant des difficultés de conversation peuvent utiliser des stratégies complexes pour mieux communiquer, comme la préparation d'un plan de conversation, l'élaboration de « règles » de conversation conscientes et la vérification attentive de leur respect[3]. De nombreuses personnes autistes apprennent les règles de la conversation et les comportements sociaux en regardant des émissions de télévision et d'autres médias, et en observant et en imitant le comportement d'un personnage[38].

Une étude de 2024 confirme des recherches antérieures établissant un lien entre le masquage et les traumatismes interpersonnels ainsi que la stigmatisation, soulignant son association avec des problèmes de santé mentale. Ces résultats, qui mettent notamment en évidence une baisse de l'estime de soi et des problèmes d'authenticité chez les adultes autistes, remettent en question la promotion courante des stratégies de masquage dans le cadre de l'éducation parentale, thérapeutique et scolaire. Les auteurs plaident donc pour des approches valorisant la neurodiversité, respectant les caractéristiques et l'identité autistiques afin de prévenir ces traumatismes et éliminer toute pratique stigmatisante envers les personnes autistes[4].

Bénéfices-risques et conséquences délétères du masking

Plusieurs études qualitatives décrivent le comportement de « masking » comme une « épée à double tranchant »[39].

En effet, masquer son autisme est un processus parfois conscient et souvent inconscient qui vise à réduire la dissonance cognitive et la détresse dans les relations sociales. Miller et al. en 2021, dans un article intitulé “Masking Is Life”, notent que la littérature générale présente souvent le camouflage comme conscient ou intentionnel, alors que les expériences vécues des personnes autistes suggèrent que certaines de ces stratégies sont employées sans volonté ni conscience comme des automatismes conditionnés par l'apprentissage social[40]. Il répond à la nécessité de se conformer aux attentes sociales, et — dans une certaine mesure, quand le masquage est réussi — il facilite l'intégration sociale (certaines études montrent que des stratégies de masquage avec compensation peuvent rendre la vie sociale d'une personne avec TSA moins difficile, contribuant à son bien-être biopsychosocial)[40],[1],[33]. Selon une étude (2025) basée, en Pologne, basée sur l'expérience vécue de 152 adultes autistes (dont 112 femmes), quatre thèmes récurrents concernant les expériences de camouflage étaient :

  1. le camouflage comme bénédiction sociale » (« certains adultes autistes affirment que le camouflage les fait se sentir plus compétents socialement que d'habitude et affecte positivement leurs relations (en particulier celles qui sont superficielles, par exemple, avec des collègues au travail ou à l'école ») ;
  2. le camouflage comme 'raison de prendre soin de soi' ;
  3. le camouflage comme 'barrière', protégeant contre le danger ou la non-acceptation (constat déjà fait par Bradley et al., 2021)[8] ;
  4. le camouflage comme 'dépassement des limites"[41]. Pour Anna Pyszkowska et al. (2025) : en pratique clinique, mieux comprendre les fonctions bénéfiques du camouflage – et pas seulement le comportement en tant que tel – permettrait d'aider à choisir les stratégies les plus adaptatives lors de la psychoéducation dans ce domaine, y compris les stratégies de soins personnels.

Mais cet effort implique d'endosser des rôles joués, et souvent d'imiter d'autres personnes, en mobilisant constamment des ressources intérieures. Ceci est source de surcharge sensorielle et d'un effort psychique constant et considérable, source d'autres effets secondaires et subjectifs psychiquement négatifs[40],[3], source de fatigue, de stress[28],[4] et la crainte constante d'être démasqué est source d'anxiété ; avec des conséquences néfastes sur la santé mentale[4],[42] qui se manifestent par des dépressions, crises autistiques et autres troubles psychologiques[28], dont des troubles de l'identité[28] voire des idées suicidaires[4].

Plus précisément :

  • le masquage cause d'abord un épuisement profond (dans les sphères scolaires, sociales et professionnelles), car il « nécessite une concentration constante, des comportements non intuitifs et une adaptation aux changements environnementaux »[41] ;
  • il est rapidement source d'une tension émotionnelle et cognitive qui peut mener à l'alexithymie, ou l'exacerber (l'alexithymie est un trouble rendant difficile la distinction entre les émotions de l'autre et/ou de soi ; rendant difficile la distinction entre les états physiques ; il touche environ 50 % des personnes autistes)[4]. L'alexithymie peut altérer la capacité d'autorégulation, retardant aussi la reconnaissance du stress jusqu'à ce qu'il atteigne un point critique, conduisant à des crises autistiques et éventuellement au burn-out (épuisement professionnel).
  • en supprimant ou cachant les comportements d'auto-stimulation, le masking aggrave encore le stress[4],
  • le masking implique souvent de simuler des émotions, des comportements voire une persona (personne fictive stéréotypée), ce qui nécessite des efforts cognitifs, corporels et expressifs importants, pour réprimer les vraies émotions et les réflexes, puis pour simuler un comportement, parfois opposé à celui de la « vraie » personne. « Un thème récurrent dans les expériences vécues des personnes autistes est leur affirmation selon laquelle le camouflage les fait se sentir inauthentiques, perdus dans la compréhension de leur identité, et comme si personne ne connaissait « le vrai eux » »[41]. En effet, à moyen ou long terme, masquer finit par altérer la compréhension de soi, produire une « stigmatisation intériorisée », générer des doutes persistants sur l'image de soi (perte de sentiment d'authenticité du soi) qui peuvent engendrer de lourdes difficultés psychiques[4], allant jusqu'à la dissociation et pouvant conduire au brun-out autistique et/ou à des idées suicidaires[43] ;
  • A force de faire semblant d'être quelqu'un d'autre, la personne autiste peut finir par douter de qui elle est réellement et développer un syndrome de l'imposteur et/ou des troubles plus graves de la personnalité, pouvant susciter des comportements auto-agressifs et des idées ou conduites suicidaires[43].
Synthèse des trois axes thématiques issus de l'analyse de réponses ouvertes recueillies par Louise Bradley et ses collègues en 2021 auprès de plusieurs centaines d'adultes autistes, sur le thème du masquage autistique.

Selon une méta-analyse récente () le masquage semble constamment lié à la dépression, l'anxiété généralisée et l'anxiété sociale, dans différents groupes d'âge (enfants, adolescents et adultes autistes), avec une relation qui peut être bidirectionnelle (masquer est stressant, et le stress peut accroitre le besoin de masquer, éventuellement jusqu'à la crise autistique (meltdown/shutdown) ou jusqu'au burnout autistique[42].

Le masquage a aussi pour effet connexe qu'il peut, durant des années, dissimuler le besoin de soutien d'une personne, et donc la priver de ce soutien[12]. Il peut aussi fortement compliquer le diagnostic d'un trouble du spectre de l'autisme (TSA)[4],[44]. Les critères diagnostiques du TSA dans le DSM-5 (2013), indiquent explicitement que les symptômes de l'autisme « doivent être présents au début du développement », quand ceux-ci ne peuvent pas encore « être masqués par des stratégies apprises plus tard dans la vie », permettant ainsi un diagnostic même si les comportements et les difficultés autistiques sont ensuite masqués avec succès[45],[46]. Cette reformulation a été proposée au groupe chargé de rédiger les critères par des représentants du Réseau d'auto-représentation des personnes autistes, notamment Ari Ne'eman et Steven Kapp[46]. Les critères diagnostiques du TSA dans la CIM-11 (2022) contiennent une disposition similaire[47].

Des études quantitatives montrent que les femmes autistes déclarent un niveau de camouflage plus élevé que les hommes (pour la compensation et le masking, mais pas pour l'assimilation)[6]. Nombre d'entre elles disent imiter automatiquement des comportements neurotypiques, plutôt que de le faire consciemment. Ceci peut invisibiliser leur TSA et, par conséquent, diminuer leur chance d'être diagnostiquées (Au vu de leurs antécédents comportementaux, les femmes autistes sont en effet plus susceptibles de recevoir d'autres diagnostics, tels que des troubles anxieux, troubles de l'humeur, de l'apprentissage ou troubles alimentaires, plutôt que celui de TSA)[5],[48]. Il a été montré que le masquage contribue au sous-diagnostic des femmes autistes[2],[3],[38], à partir de l'enfance(pp60–62) où les filles apprennent mieux que les garçons à cacher ou compenser leurs traits autistiques[4],[44].
Cette hypothèse a été avancée par Lorna Wing dès 1981[31](p20)[4] (p134) et est reconnue par le DSM-5-TR depuis sa version 2022[45].

Cage E, Z Troxell-Whitman concluent, en 2019, que, dans le panel de plus de 260 autistes qu'ils ont interrogé, apparait bien "une différence de genre dans les raisons du camouflage ; les femmes autistes étant plus enclines à soutenir des raisons « conventionnelles » (par exemple, s'en sortir dans des contextes formels comme le travail) que leurs homologues masculins.
Pour toutes ces raisons, beaucoup de femmes autistes, concernées par un handicap invisible, restent non diagnostiquées jusqu'à l'âge adulte[48] voire toute leur vie. Une spécificité du masquage féminin est confirmée par d'autres études dont par Hull, Petrides et Mandy en 2020[49].

Masking et syndrome de l'imposteur

Un camouflage autistique "réussi" entraîne souvent pour la personne autiste des effets négatifs, avec parfois un syndrome de l'imposteur (défini comme le fait d'avoir l'impression de tromper les autres, et donc de ne pas mériter sa place ou ses réussites, même quand on est réellement compétent).

Le camouflage peut en effet fragiliser l'image que la personne a d'elle‑même. À force d'agir différemment de ce qu'elle est, parfois contre son éthique personnelle, pour « faire et être comme tout le monde », elle finit par avoir du mal à savoir qui elle est vraiment, ou à accepter ses particularités.

Cette impression de ne pas être son « vrai soi », dans le contexte de difficultés émotionnelles induites par le fait d'être neuroatypique minoritaire dans un monde fait par et pour les neurotypiques, peut conduire à la dissociation? ou être un terrain favorable à l'apparition d'un sentiment et d'un vécu d'imposture. Ceci est particulièrement vrai chez les personnes autistes non diagnostiquées ou tardivement diagnostiquées ou qui ont passé de nombreuses années à cacher leurs traits autistiques.

Devoir constamment afficher un comportement qui ne correspond pas à ses capacités réelles et/ou maintenir une « façade » jugée acceptable par les autres, peut renforcer l'idée de ne pas être légitime, et donc alimenter le syndrome de l'imposteur.

Selon Anna Pyszkowska & Al.(2025) : « Les méthodes de soin de soi comprennent un soutien tangible, un confort sensoriel et la pratique de loisirs. La pratique clinique doit se concentrer à la fois sur les antécédents et les conséquences du camouflage »[41].

Dans le cadre professionnel

Au travail, la suppression de comportements autistiques tels que le stimming et d'autres formes d'Autostimulations aggrave encore le stress lié au bruit, à la promiscuité et aux rôles sociaux.

Selon la "théorie du travail émotionnel", formulée par la sociologue américaine Arlie Russell Hochschild dans son livre "The Managed Heart" (1983) (qui est une analyse la manière dont les organisations exigent des individus qu'ils gèrent et modulent leurs émotions pour répondre aux « règles de sentiment » prescrites dans les métiers de service), on peut distinguer, voire opposer le surface acting (l'affichage, vers le client en général, d'émotions feintes) et le deep acting (tentative de réellement ressentir l'émotion attendue). Russel Hochschild a montré que cette gestion émotionnelle est une forme de travail, rémunérée dans certains métiers, au même titre que les tâches physiques ou cognitives. Cette approche a apporté de nouvelles les bases conceptuelles à l'étude sociologique des émotions au travail et de leur commercialisation dans les métiers de service[4]. L'auteure note que les femmes sont traditionnellement plus sollicitées pour gérer les émotions dans la sphère privée, et que sont aussi elles qui sont le plus sollicitées par le travail émotionnel dans le marché du travail, en en supportant davantage les coûts personnels, au point parfois de perdre la fonction naturelle de leurs propres émotions[4].

Coming-out (et dé-masquage)

Quand une personne avec TSA, en société, abandonne le masque qu'elle portait habituellement, elle peut être, au moins momentanément, perçue comme fausse et/ou déroutante par les autres[40].

Les interactions autiste‑autiste sont souvent décrites comme plus confortables pour eux (théorie de la double empathie). Belek (2020) note que quand une personne autiste est en présence d'autres personnes autistes, elles déclare ne plus avoir besoin de se camoufler, ce qui peut aussi se faire au détriment de l'assimilation dans un groupe de personnes avec TSA[50].

Autscape est une conférence annuelle créée par et (surtout) pour des personnes autistes, organisé depuis 2005 par des bénévoles, majoritairement autistes, qui se tient au Royaume-Uni dans un lieu qui change chaque année. L'événement propose conférences, rencontres sociales et actions de plaidoyer, ateliers et espaces adaptés pour discuter d'autisme, d'accessibilité, d'identité et de vie quotidienne dans un environnement pensé pour le confort sensoriel et social des participants, avec l'idée que les participants peuvent y retirer les « masques neurotypiques » qu'ils portent habituellement pour se conformer aux normes sociales dominantes. Ceci est permis par des aménagements sensoriels permettant l'autorégulation individuelle, par des règles sociales adaptées au style relationnel autistique, et par la protection des limites de l'espace pour garantir la sécurité et le confort des participants[51]. Ben Belek, en 2023 a proposé de qualifier Autscape d'« un‑festival » ( ou « anti‑festival », car inversant les codes habituels des festivals par son organisation, son ambiance et les comportements qu'il encourage. Bien que les participants doutent de l'impact réel de l'évènement sur la population générale, ils espèrent que de tels espaces puissent contribuer à faire reconnaître l'autisme selon les termes des personnes autistes elles‑mêmes[52].

Discrimination

Toute leur vie, les personnes autistes sont confrontées à la stigmatisation et à la discrimination dans leur famille, y compris de la part de la fratrie ou des parents parfois, de la part des autres enfants à l'école ou en vacance, puis des employeurs ou d'autres travailleurs, ainsi que des systèmes de santé et d'éducation et des médias [53]. Cela pousse celles qui le peuvent à masquer leurs difficultés et à adopter des comportements socialement acceptables pour éviter la discrimination. Dans les médias, les personnes autistes sont souvent dépeintes comme impuissantes, voire violentes. Les propos récents de Robert F. Kennedy, alors secrétaire à la Santé de Donald Trump qualifiant l'autisme de « maladie chronique » et d'« épidémie », pourraient encore accentuer le recours au camouflage pour éviter la stigmatisation. Les personnes autistes peuvent masquer leurs difficultés notamment lors du recrutement ou en milieu professionnel, pour contrer les préjugés des employeurs qui attendent une personne neurotypique, ou certains stéréotypes concernant les capacités autistiques. À l'école, les élèves autistes peuvent masquer leurs spécificités et leurs difficultés pour éviter l'isolement social (par exemple dû à des pratiques discriminatoires telles que l'exclusion ou le refus d'activités auxquelles participent les personnes neurotypiques). Le recours au camouflage chez les personnes autistes peut être influencé et exacerbé par la discrimination dans divers domaines[53].

Recherche

Bien que le masquage ait été abordé et fréquemment discuté parmi les personnes autistes, il n'est devenu un sujet de recherche universitaire que depuis les années 2010[31](p18). Un Questionnaire sur le camouflage des traits autistiques (CAT-Q), premier outil d'auto-évaluation du camouflage, a été publié en 2018[54] pour évaluer les tentatives, efforts ou intentions de camouflage par la personne autiste (Hull et al., 2019). Composé de 25 items, il évalue dans quelle mesure une personne utilise des stratégies pour compenser activement ses difficultés dans les situations sociales (9 items y évaluent la compensation), et utilise des stratégies pour dissimuler ses caractéristiques autistiques ou se présenter sous un jour non autiste (8 items évaluent le masking), et emploie des stratégies pour s'intégrer aux autres dans les situations sociales (8 items évaluent l'assimilation)[54]. D'autres chercheurs ont critiqué les limites de tels outils d'auto-évaluation, arguant qu'ils excluent des groupes sous-étudiés au sein de l'autisme, tels que les personnes non verbales ou présentant certains autres troubles du langage[55].

Face à la prise de conscience croissante des conséquences néfastes du masquage sur la santé mentale, et face à la compréhension du problème de la double empathie, les thérapies et interventions visant implicitement ou explicitement à inculquer des comportements sociaux neurotypiques et/ou à supprimer les traits autistiques visibles (qui peuvent être adaptatifs) chez les personnes autistes sont controversées, et souvent critiquées par certains chercheurs et défenseurs de la neurodiversité, dont des personnes avec TSA militant pour les droits des personnes autistes[56]. Des études qualitatives et quantitatives ont montré qu'une part importante de personnes autistes ayant suivi une thérapie comportementale appliquée (ABA) durant leur enfance rapportent avoir été contraintes de se comporter comme leurs pairs neurotypiques ou encouragées à masquer leurs traits autistiques ou à se comporter « normalement », ce qui a eu des effets préjudiciables sur leur bien-être mental et général [4]. En réponse à ces préoccupations et aux signalements concernant les risques de préjudice, certaines formes d'interventions ABA ont été réformées afin d'atténuer les risques d'encourager le masquage [56],[4]. De plus, certains chercheurs et praticiens ont appelé à des réformes dans d'autres formes d'interventions, telles que l'entraînement aux habiletés sociales, l'orthophonie et l'ergothérapie, afin d'atténuer ces risques, et certains thérapeutes ont mis en œuvre ces réformes[4].

Plusieurs études se sont intéressées au phénomène de « dissimulation » en comparant différents groupes de neurotypes. En 2021, des chercheurs ont mené une enquête en ligne comparant les comportements et retours d'expérience de dissimulation entre personnes autistes, neurodivergentes non autistes et neurotypiques[40]. Ils ont constaté que la dissimulation est pratiquée, dans une certaine mesure, par tout le monde ; mais que certains aspects sont plus spécifiques à l'autisme : comme le fait de masquer ses spécificités sensorielles et ses stéréotypies.
Des chercheurs ont reproduit cette étude en milieu professionnel, pour examiner comment le masquage existe au travail, chez des adultes (autistes, non autistes et neurotypiques), au Royaume-Uni. Ils ont observé un important chevauchement entre ces trois groupes : les personnes neurodivergentes et neurotypiques ont toutes deux recours à des stratégies de dissimulation pour atteindre leurs objectifs sociaux, ce qui indique que la dissimulation est une expérience courante et non exclusive aux personnes autistes. Mais l'effort nécessaire peut être plus intense pour les personnes autistes[55].

Des recherches qualitatives ont porté sur le vécu du camouflage chez les personnes autistes. Ainsi, une étude (2022), sur la base d'entretiens semi-structurés avec vingt adolescents autistes, observait que le camouflage est toujours associé à la santé mentale (sans que cette relation soit mathématiquement linéaire) et que les facteurs sociaux et environnementaux influencent ces deux aspects. Les chercheurs y ont souligné la nécessité d'appréhender le camouflage, l'authenticité et la santé mentale en tenant compte du contexte identitaire et environnemental, ce qui a des implications pour les services de diagnostic de l'autisme et les interventions[57]. Des comparaisons entre le camouflage et le passing (fait de se faire passer pour quelqu'un d'autre) ont été établies[55].

Outre le camouflage, les chercheurs ont étudié le sentiment d'« authenticité » ressenti par les personnes autistes lors des interactions sociales. Ils notent que des contexte bienveillants, comme le fait d'être entouré de personnes qui les acceptent et les comprennent, peuvent favoriser la conscience de soi et créer des expériences sociales plus positives que le camouflage[4]. Cela n'implique toutefois pas que le « masquage » autistique soit équivalent à un manque d'authenticité. Les chercheurs ont suggéré qu'il faudrait privilégier la promotion de l'authenticité autistique plutôt que le camouflage, afin de favoriser une image de soi plus positive et une meilleure santé mentale[57].

Critiques des méthodologies

Les méthodologies employées dans les études sur le masquage autistique ont été critiquées.

Les études basées sur les expériences autodéclarées en ligne manqueraient de rigueur diagnostique[35]. Des comparaisons entre les comportements autodéclarés et une classification diagnostique ne permettent pas une mesure précise du masquage en raison de plusieurs facteurs de confusion. Parmi ces facteurs, figurerait la possibilité d'acquérir des compétences plus tardivement que la moyenne de la population sans être confronté à un stress lié à l'utilisation de ces compétences, d'autant plus qu'il n'existe pas de mutation génétique unique connue pour être à l'origine de tous les diagnostics d'autisme. Ceci rend les généralisations sur les effets de l'apprentissage des compétences sociales à différents types d'autisme, à ce jour biologiquement non fondées. De plus, l'autodéclaration ne mesure pas avec précision le degré de difficulté à comprendre les problèmes liés à son propre comportement, tel que défini par la "maladie" elle-même. Enfin, une différence entre les scores de deux mesures d'un même construit ne valide pas un autre construit.

L'hypothèse voulant qu'un développement tardif d'une capacité durant la petite enfance entraîne nécessairement une diminution permanente de cette capacité est contestée par le principe des différentes trajectoires de développement [35] : des cerveaux se développant différemment peuvent présenter, et présentent parfois, des variations : une variante développe une capacité rapidement et précocement, tandis qu'une autre la développe plus lentement mais plus intensément par la suite.

Le fait que de nombreux comportements spécifiques observés chez des sujets témoins neurotypiques diffèrent selon les cultures est également invoqué pour réfuter l'idée que le stress engendré par l'utilisation fréquente de ces comportements à l'âge adulte serait lié aux retards d'acquisition survenus durant l'enfance et associés à l'autisme, les rendant ainsi « contre nature » pour les personnes autistes.

Une autre critique est que l'affirmation que l'autisme camouflé chez les femmes serait la cause du taux plus faible de diagnostics d'autisme chez celles-ci (par rapport aux hommes autistes) relève d'un raisonnement circulaire. Ce raisonnement biaise la recherche sur l'autisme camouflé en faveur des échantillons féminins[35], ce qui complique davantage l'applicabilité des recherches semblant démontrer les effets néfastes de l'acquisition de compétences sociales, comparativement aux études menées sur des cas d'autisme masculin.

Le concept d'autisme camouflé s'inscrit dans la lignée de concepts infructueux qui, par le passé, ont rendu les tests quantitatifs plus difficiles lorsqu'ils ont été appliqués à la dépression et à la schizophrénie. Les allégations concernant les effets néfastes du stress liés à l'acquisition de compétences sociales pourraient dissuader les personnes diagnostiquées autistes, ainsi que celles qui s'auto-diagnostiquent, d'apprendre des compétences sociales, ou les inciter à exagérer leurs symptômes, à l'instar des allégations, formulées au cours des décennies précédentes, selon lesquelles l'apprentissage de compétences sociales détruirait les aptitudes particulières.

Les études sur les différences de genre en matière de masquage/camouflage sont contradictoires. Certaines études n'ont constaté que peu de différence selon le genre dans le camouflage chez les adultes autistes ou non autistes. Les femmes et les hommes pourraient avoir des raisons fondamentalement différentes de masquer/camoufler leurs symptômes, sans lien entre le score de compensation et le sexe ou l'âge du diagnostic[58],[59].

Notes et références

Notes

  1. Ici, l'évaluation des habiletés sociales a été faite au moyen de l'outil Contextual Assessment of Social Skills (CASS) qui mesure les compétences sociales d'un individu en l'observant dans une interaction sociale structurée et standardisée
  2. Laura Hull est psychologue et chercheuse britannique, Research Fellow à la Bristol Medical School de l'Université de Bristol) ; (en) « ORCID », sur orcid.org (consulté le ).
  3. Parmi les collègues de Laura Hull ayant travaillé sur ce questionnaire figurent notamment William Mandy, Meng‑Chuan Lai, Simon Baron‑Cohen, Carrie Allison, Paula Smith et K. V. Petrides.

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Voir aussi

Articles connexes

Liens externes

Test psychométrique

Bibliographie

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