Cha-U-Kao

Cha-U-Kao
Cha-U-Kao par Maurice Guibert
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Cha-U-Kao est le nom de scène d'une danseuse de cabaret et clownesse française, qui s'est produite au Moulin-Rouge et au Nouveau Cirque dans les années 1890.

Ouvertement lesbienne, elle apparaît dans plusieurs œuvres du peintre Henri de Toulouse-Lautrec, qui évoquent sa vie d'artiste mais aussi son intimité.

Biographie

Identité et débuts

Les représentations les plus anciennes de Cha-U-Kao dont on dispose sont les onze portraits du photographe Maurice Guibert qui la montrent réalisant des contorsions dans un costume d'acrobate[1],[2]. On ignore la date de la prise de vue, hormis que la série a été réalisée entre 1886 et 1895. Cha-U-Kao y apparaît jeune, ces images contrastant avec les représentations ultérieures qu'en fera Toulouse-Lautrec[3],[4],[5].

Cha-U-Kao aurait été engagée comme danseuse au Moulin-Rouge dès l'ouverture de l’établissement en 1889[6], mais son pseudonyme, diversement orthographié selon les sources[Note 1], n'apparaît dans la presse qu'en 1891, tandis que la jeune femme se produit au Moulin-Rouge et au Jardin de Paris dans un quadrille, avec la Favorite, Fauvette, et Nini-Patte-en-l'air dont elle est l'élève[7],[8].

Cha-u-ka-o, revue chorégraphique, paroles de E. Morel, musique de Félix Chaudoir ; créée par Francis Dufor aux soirées du Moulin-Rouge, 1890.

Son nom de scène, à la sonorité japonaise[9], est un mélange des mots « chahut », qui désigne une danse populaire bruyante semblable au cancan, et « chaos » en raison de l'effet que la danseuse produit une fois arrivée sur scène[10],[11]. Il est à noter qu'en 1890 une chanson intitulée Cha-u-ka-o a été créée au Moulin-Rouge par Francis Dufor, sur des paroles de E. Morel et une musique de Félix Chaudoir[12]. La véritable identité de Cha-U-Kao n'est pas révélée dans la presse. Toutefois, en 1929, dans Goualantes de la Villette et d'ailleurs, Émile Chautard la nomme Juliette Chahut-Kao[13].

Dès 1892, Cha-U-Kao devient la danseuse vedette du Moulin-Rouge et du Jardin de Paris au point que, dans les encadrés publicitaires proposant à la vente les photographies des artistes des cabarets, son nom arrive en tête, devant ceux de La Goulue, Grille d'égout, Rayon d'or ou Mélinite[14]. Le peintre Toulouse-Lautrec, qui fréquente ces mêmes cabarets, fait sa connaissance et commence à la peindre : dans le tableau Au Moulin-Rouge, deux femmes dansant, il la représente dansant avec une femme, avec Jane Avril en arrière-plan (de dos en jaquette rouge)[15].

Clownesse et lesbienne

Vers 1895, Cha-U-Kao, qui a perdu sa souplesse et sa taille de jeune fille, commence à travailler au Nouveau Cirque comme clown ou « clownesse »[16]. Elle est reconnaissable à son « costume noir et jaune distinctif avec ses cheveux noués sur sa tête »[17], un accoutrement qu'elle aurait d'abord porté pour Toulouse-Lautrec avant d'en faire son habit de scène[6]. Il est possible qu'elle se soit inspirée, pour sa houppette et sa collerette, de la tenue arborée par l'artiste Léa d’Asco à la fin des années 1870[2]. Dans ses numéros de cirque, Cha-U-Kao mêle clownerie et dressage d'animaux domestiques (caniche, âne, cochon)[2].

Elle devient l'un des modèles préférés de Toulouse-Lautrec : il est fasciné par cette femme qui a osé choisir la profession traditionnellement masculine de clown et n'a pas peur de déclarer ouvertement qu'elle est lesbienne. Ainsi, après l'avoir montrée dansant avec une femme, il la représente dans La Clownesse Cha-U-Kao au Moulin-Rouge au bras de la danseuse Gabrielle, une autre artiste et modèle du peintre[18].

Mais le fait d'assumer son homosexualité vaut aussi à Cha-U-Kao des sarcasmes. En 1893, dans le livre Paris-Cythère, Maurice Delsol dresse d'elle un portrait ironique, laissant au passage entendre qu'elle est une femme entretenue : « Chahut-Kao, une des plus jolies chahuteuses de Paris, trouve le temps de sacrifier à toutes les déesses. C'est une sentimentale, ne ressentant l'amour qu'avec son “amie”, et ne le faisant qu'avec son “vieux”. Très fidèle dans ses affections et ses principes, mais d'une jalousie peu commune. Dédaigne les hommages du sexe fort, se préoccupant davantage, lorsqu'elle danse, des faits et gestes de sa “petite femme” que des compliments qui lui sont adressés. Pourtant elle les choisit généralement assez laides, ses “amies”, pour n'avoir pas à craindre les enlèvements »[19].

En 1896, dans sa suite de lithographies intitulée Elles, sur un couple de lesbiennes vivant de la prostitution et de leur spectacle[5],[20], Toulouse-Lautrec dessine une Cha-U-Kao plus âgée, avec sa partenaire qui pourrait être Gabrielle[21].

En 1898, à l'occasion des fêtes de Mardi gras à Paris, Cha-U-Kao fait partie des danseuses annoncées pour le cortège du Moulin-Rouge[22]. Sa carrière semble s'arrêter au tournant du siècle.

Postérité

Au XXe siècle, le nom de Cha-U-Kao conserve une certaine renommée, en partie grâce aux œuvres de Lautrec[23]. En 1979, l'historienne de l'art Naomi Maurer identifie la danseuse dans le travail du peintre, dans le cadre d'une exposition à l'Art Institute of Chicago cette année-là[24],[25].

Œuvres d'Henri Toulouse-Lautrec

Notes et références

Notes

  1. Cha-U-Ka-O, Cha-Hu-Kao, Chahut-Kao, Cha-Hu-Ka-o, Chahu-Kao, etc.

Références

  1. Maurice Guibert, « Ma vie photographique : portraits, demeures et voyages, entre 1886 et 1895 : [photographie] », sur Gallica, après 1895 (consulté le ), feuillet 7
  2. Ariane Martinez, « Clownesse(s) fin-de-siècle : sur les traces d’actrices mineures devenues personnages mythiques », in Marie-Astrid Charlier et Florence Thérond (dir.), Écrire en petit, jouer en mineur. Scènes et formes marginales à la Belle Époque, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, collection PrimaLun@ 33, 2025, 219-238 [lire en ligne]
  3. « Masterpieces from Paris - | Henri de TOULOUSE-LAUTREC | The clown Cha-U-Kao [La clownesse Cha-U-Kao] », sur nga.gov.au (consulté le )
  4. (en) « Museum of Human Sexuality », sur www.facebook.com (consulté le )
  5. (en-US) « The mystery of the dancer Cha-U-Kao », sur Lesbian News, (consulté le )
  6. « Clownesse (Cha-U-Kao) », sur expositions.bnf.fr, Encyclopédie des arts du cirque (consulté le )
  7. « Théâtres », Le Fin de siècle,‎ , p. 4 (lire en ligne)
  8. « Échos », sur Gallica, L'Événement, (consulté le ), p. 1
  9. « Musée d'Orsay: Henri de Toulouse-Lautrec La clownesse Cha-U-Kao », sur www.musee-orsay.fr (consulté le )
  10. Lisa Mintz Messinger, Magdalena Dabrowski, Stieglitz and His Artists: Matisse to O'Keeffe: the Alfred Stieglitz Collection in the Metropolitan Museum of Art, Metropolitan Museum of Art (New York, N.Y.), Metropolitan Museum of Art, 2011
  11. (en) « Henri de Toulouse-Lautrec: The Seated Clowness (Mademoiselle Cha-u-Kao) (49.55.50) | Heilbrunn Timeline of Art History | The Metropolitan Museum of Art », metmuseum.org (consulté le )
  12. Francis Dufor, Cha-u-ka-o : revue chorégraphique, chez l'auteur, (lire en ligne)
  13. Émile Chautard, Goualantes de la Villette et d'ailleurs, Marcel Seheur, (lire en ligne), p. 33
  14. « Photographies [encadré publicitaire] », sur Gallica, Le Fin de siècle, (consulté le ), p. 4
  15. (en) « Henri de Toulouse-Lautrec - At the Moulin Rouge: Two Women Walzing », sur National Gallery Prague, (consulté le )
  16. « La clownesse au Moulin Rouge », sur expositions.bnf.fr, Encyclopédie des arts du cirque (consulté le )
  17. Sotheby's, Henri de Toulouse-Lautrec, 'La Clownesse Cha-U-Kao,' 1895, (lire en ligne)
  18. Jacques Pessis et Jacques Crépineau, Le Moulin Rouge, La Martinière, (ISBN 9791036916885), p. 34
  19. Maurice Delsol, Paris-Cythère : étude de moeurs parisiennes, Paris, Impr. de la France artistique et industrielle, (lire en ligne), p. 99 ; 101-102
  20. Wolfgang Wittrock, Toulouse-Lautrec: catalogue complet des estampes, www.acr-edition.com, (ISBN 978-2-86770-014-9, lire en ligne)
  21. (en) « Henri de Toulouse-Lautrec. Woman in Bed, Profile, Awakening (Femme au lit, profil, Au petit lever) from Elles. 1896 | MoMA », sur The Museum of Modern Art (consulté le )
  22. « Cortège du Moulin-Rouge », sur Gallica, Le Souvenir programme, (consulté le ), p. 1
  23. « Une survivante : Jane Avril », sur Gallica, L'Est républicain, (consulté le ), p. 7
  24. (en) Marie J. Kuda, « Guest Corner », sur Windy City Times, (consulté le )
  25. (en) « Paintings by Toulouse-Lautrec », sur The Art Institute of Chicago (consulté le )
  26. (en) Gerstle Mack, Toulouse-Lautrec, Plunkett Lake Press, (lire en ligne)
  27. (en) Henri de Toulouse-Lautrec, « The Seated Clowness (Mademoiselle Cha-u-ka-o) (from the series Elles) », sur www.metmuseum.org (consulté le )

Article connexe

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