Claude-Henri Belgrand de Vaubois

Claude-Henri Belgrand,
comte de Vaubois
Claude-Henri Belgrand de Vaubois

Naissance
Clairvaux (Aube)
Décès (à 90 ans)
Beauvais (Oise)
Origine Drapeau de la France France
Grade Général de division
Années de service 1768 – 1801
Conflits Siège de Lyon
Campagne d’Italie
Blocus de Malte
Autres fonctions Sénateur
Pair de France

Claude-Henri Belgrand, comte de Vaubois, né le à Clairvaux[1] et mort le à Beauvais, est un général français de la Révolution et de l’Empire. Il participe à la première campagne d'Italie sous les ordres de Napoléon Bonaparte et commande le port de La Valette entre 1798 et 1800, pendant le blocus de Malte. Il siège au sénat conservateur sous le consulat et l’Empire, puis à la chambre des pairs à la Restauration. Son nom est inscrit sous l’Arc de triomphe de l'Étoile à Paris[2].

Ancien Régime

Claude-Henri Belgrand naquit en 1748 à Clairvaux, dans la province de Champagne. Son père, Henri Belgrand (1707-1792), était maître de forges et receveur des fermes du duché de Châteauvillain pour Louis de Bourbon, petit-fils de Louis XIV et de Madame de Montespan[3]. Sa mère Anne (1712-1786) était la fille d’Abraham Febvre, lui aussi maître de forges dans la région d’Arc-en-Barrois.

Belgrand, connu sous le nom de Vaubois, étudia chez les oratoriens à Troyes[4]. Il entra dans l'armée à vingt ans comme aspirant à l’école royale d’artillerie d’Auxonne[5]. Lieutenant d’artillerie en 1770, il accéda au grade de capitaine en 1784, au régiment de la Fère, où il fit la connaissance en 1788 du jeune Bonaparte.

Révolution et campagne d’Italie

Le , quatre mois après la fuite manquée du roi, Vaubois fut décoré de l'ordre de Saint-Louis[6]. À l’été 1792, son plus jeune frère, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, émigra à Malte après la nationalisation des biens de son ordre. Lorsque leur père mourut en septembre, son héritage et ses forges furent saisis par la République tout juste proclamée[3].

Armée des Alpes

Rayé des cadres de l’armée, Vaubois s’engagea néanmoins dans le 3e bataillon de volontaires de la Drôme, dont il fut élu commandant. À l’été 1793, son bataillon fut attaché à l’armée des Alpes du général Kellerman – le vainqueur de Valmy –, qui menait les forces républicaines pendant le siège de Lyon. Kellermann le nomma général de brigade à titre temporaire le (promotion confirmée le par la Convention). À Lyon, les colonnes de Vaubois s’emparèrent du pont Morand le , puis du quartier des Brotteaux le 22[7]. Les insurgés capitulèrent le et la ville fut purgée sur ordre du Comité de salut public .

À la fin de l'année 1793, tandis que la Terreur s’intensifiait avec la loi des suspects et que Kellermann était emprisonné, Vaubois fut envoyé en Savoie. L’ancien duché, enlevé l’année précédente au royaume de Sardaigne, formait alors le département du Mont-Blanc. Il prit le commandement des troupes présentes dans la vallée de la Tarentaise et progressa vers le sud, franchissant les montagnes en direction du Piémont, jusqu’à s’emparer en dans un combat au corps à corps[8] de la gorge dite « des barricades » – ouvrant ainsi l’accès à la vallée de la Stura. Kellermann, libéré par la Convention thermidorienne, reprit en 1795 sa place à la tête de l’armée des Alpes. Vaubois fut nommé général de division[9].

Armée d’Italie

Le , Bonaparte prit le commandement de l’armée d’Italie. Les Français remportèrent en avril une série de victoires face aux Sardes – batailles de Montenotte, de Millesimo, de Dego, de Pedagerra, de San Michele et de Mondovi –, contraignant le roi Victor-Amédée III à renoncer à son alliance avec l’Autriche. En mai, le Directoire ordonna à Kellermann, avec qui Bonaparte refusait de partager le commandement, de détacher une division de 12 000 hommes pour renforcer l’armée d’Italie, laquelle poursuivait son avancée en Lombardie. Placée sous les ordres de Vaubois, la division fut d’abord affectée au siège de Mantoue, en soutien de celle du général Sérurier.

Quittant Milan pour Bologne le , Bonaparte ordonna à son ancien capitaine du régiment de la Fère de marcher sur Reggio le . Après l’armistice signé avec le pape, le général en chef se tourna vers le grand-duché de Toscane et prit possession du port de Livourne le , où les Français confisquèrent les marchandises n’ayant pu être embarquées par les Anglais[10]. Le commandement de la ville fut confié à Vaubois[11]. Le , Napoléon lui adressa une lettre de mécontentement, lui reprochant de s’être aliéné les négociants toscans et génois, et d’avoir cédé aux injonctions du commissaire Garrau en lançant une proclamation contre les émigrés[12],[13]. Le , au lendemain de la bataille de Castiglione, Bonaparte le rappella auprès de lui pour remplacer le général Sauret.

Après Castiglione, l’armée autrichienne – commandée par le maréchal alsacien Dagobert von Wurmser (âgé de 72 ans et frappé de surdité) – se replia vers le Tyrol. À la fin du mois d’août, Bonaparte était à Rivoli avec les 13 000 hommes de la division de Masséna. Sur l’aile droite, la division d’Augerau (9 000 hommes) occupait Vérone. Sur l’aile gauche, la division de Vaubois (11 000 hommes) se positionnait à Salò, sur la rive occidentale du lac de Garde[14]. Avec la division de Sahuguet à Mantoue et la cavalerie de réserve de Kilmaine, l’armée de Bonaparte comptait 45 000 hommes, une force équivalente à celle des Autrichiens.

Le , Wurmser sépara son armée en deux : le général Davidovitch fut chargé de défendre le Tyrol avec 20 000 hommes, pendant qu’il menait le reste de ses troupes (les divisions de Quasdanovich, Sebottendorf et Mészáros) dans la vallée de la Brenta, afin de briser le siège de Mantoue en contournant les positions françaises.

Dans son ouvrage consacré à la campagne d’Italie, Carl von Clausewitz se montrera très critique de la stratégie autrichienne[15]. Les forces de Davidovitch étaient dispersées en trois points du Tyrol et seuls 14 000 de ses hommes faisaient face à l’armée française du côté de Trente. Le , Vaubois vainquit le prince de Reuss à Mori[16], tandis que Masséna battit Vukassovich à Rovoreto puis à Calliano. Près de 10 000 soldats ennemis furent mis hors de combat et 3 000 furent capturés. Davidovitch fut contraint de se replier jusqu’à San Michele. Au crépuscule, Vaubois traversa l’Adige et arriva à Trente le à midi, peu après Masséna.

Comprenant la manœuvre de Wurmser, Bonaparte se lança à sa poursuite dans la vallée de la Brenta le . Il laissa derrière lui la division de Vaubois à Lavis, avec comme instruction de contenir Davidovitch au nord du lac de Garde. Les troupes de Wurmser furent mises en déroute à la bataille de Bassano le et se précipitèrent en direction de Mantoue – s’y enfermant le .

En octobre, une nouvelle offensive se prépara sur ordre de l’empereur François Ier. Le baron hongrois Josef Alvinczy von Borberek, membre du Hofkriegsrat (le conseil de guerre des Habsbourg), fut chargé de secourir Wurmser. Le , 20 000 hommes se mirent en marche depuis le Frioul. Dans le Tyrol, Davidovitch reçut des renforts qui portèrent ses effectifs à 20 000 soldats. Il devait faire la jonction avec Alvinczy à Vérone en s’emparant de la vallée de l’Adige. Bonaparte pensait à tort que les forces françaises dans le Tyrol surpassaient encore celles des Autrichiens[17],[18] : le , le général Berthier transmit à Vaubois l’ordre d’attaquer Davidovitch et de le repousser jusqu’à Kaltern.

Le , ses colonnes s’avancèrent vers San Michele, Cembra et Segonzano. Il se heurta à Vukassovich et dut reculer le lendemain devant l’avancée du corps de Davidovitch. Trente fut abandonnée le . Louis Bonaparte rendit compte de la tournure des événements dans un message à son frère[19]. Napoléon, très inquiet de la situation, reprocha à Vaubois ses errements tactiques et sa faible connaissance du terrain. Il lui envoya le général Joubert pour l’assister dans sa retraite.

Le , des combats féroces se déroulaient autour de Calliano. À 4 heures de l’après-midi, la panique s’empara des Français lorsqu’une colonne de Croates les contourna et attaqua leurs arrières. S’ensuivit une retraite désordonnée vers Rivoli. En cinq jours, les pertes de la division de Vaubois s'élevèrent à plus de 4 000 hommes (le bilan était comparable du côté autrichien).

Davidovitch temporisa, croyant que la division de Masséna était venue renforcer celle de Vaubois. La mauvaise coordination entre les deux armées autrichiennes offrit un répit décisif aux Français. Le , Bonaparte affronta Alvinczy à Caldiero. La bataille tourna à son désavantage et il fut contraint de se replier sur Vérone. Le soir du , menacé d’être pris en tenaille, il mit au point un plan audacieux et engagea son armée sur la rive sud de l’Adige, pour surprendre les arrières d’Alvinczy (bataille du pont d'Arcole).

Vaubois reçut l’ordre de tenir à tout prix sa position. Le , sommé de faire la jonction avec Alvinczy à Vérone après dix jours de tergiversations, Davidovitch attaqua Rivoli. Ses forces y submergèrent rapidement celles des Français. 1 000 soldats (dont les généraux de brigade Fiorella et Valette) furent capturés. Vaubois échappa de justesse à l'ennemi et se réfugia à Peschiera.

Auréolé de sa victoire d’Arcole – qui avait provoqué la retraite de l’armée d’Alvinczy –, Bonaparte se porta à son secours, forçant Davidovitch à retourner dans le Tyrol. Il ôta à Vaubois sa division, jugeant dans une lettre au Directoire que les événements l’avaient révélé inapte au commandement dans une guerre de mouvement[20]. Il fut remplacé par Joubert et de nouveau affecté au gouvernement militaire de Livourne. Une deuxième offensive d'Alvinczy donna lieu en à la fameuse bataille de Rivoli, remportée par les Français. Le siège de Mantoue s’acheva le avec la reddition de Wurmser.

Gouverneur militaire de Corse

En , il fut envoyé en Corse par Bonaparte[6], l’île ayant été reprise aux Britanniques six mois auparavant. Dans ses lettres au Directoire, Vaubois témoigna des difficultés à faire appliquer les lois sur un territoire dominé par des familles rivales se livrant à la vendetta[21].

A la fin de l’automne 1797, après le coup d’État du 18 fructidor, les clercs et les fonctionnaires de l’île durent prêter un serment de « haine à la royauté et à l’anarchie » et de « fidélité à la République ». Les opposants au Directoire, menés par deux proches du royaliste en exil Matteo Buttafoco, se rassemblèrent le au couvent Saint-Antoine de Casabianca. Ils décidèrent de prendre les armes et firent appel à un général de 80 ans, Agostino Giafferi (fils de Luigi Giafferi), qui avait présidé le Parlement anglo-corse. Les insurgés arboraient sur leurs habits de petites croix blanches auxquelles ils attribuaient des pouvoirs surnaturels : le mouvement passera à la postérité sous le nom de Crocetta.

La révolte se diffusa en quelques jours à travers le Golo, le département septentrional de l’île. Vaubois se montra d’abord conciliant, ce qui lui valut d’être accusé de collusion avec les rebelles par les administrateurs locaux. Il se mit finalement en marche la deuxième semaine de , à la tête d’une colonne de 1680 soldats auxquels se joignirent des volontaires. Le , il remporta une victoire sur les insurgés à Murato. Deux semaines plus tard, Agostino Giafferi fut capturé avec 40 de ses acolytes à La Porta. Emprisonné à Bastia, il refusa l’aide de Vaubois, qui voulait lui éviter le peloton d’exécution. Il fut passé par les armes le [21],[22].

Siège de Malte

Claude-Henri Belgrand de Vaubois

En , Vaubois et sa division embarquèrent à Livourne pour l'expédition d’Égypte placée sous le commandement de Bonaparte.

Le , les vaisseaux français atteignirent l’archipel de Malte, au large de la Sicile. Ferdinand von Hompesch zu Bolheim, le grand maître des Hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem – qui gouvernait Malte depuis 1530 –, leur refusa dans un premier temps l’accès au port de La Valette. Le , 15 000 Français débarquèrent simultanément en sept points de l’île. Vaubois pénétra dès midi dans La Valette à la tête de ses troupes. Il y retrouva son frère chevalier de l’ordre, qui avait quitté la France en 1792. Le lendemain, le grand maître accepta la capitulation à bord de L'Orient, le navire amiral de la flotte française.

Voulant lever l’ancre au plus tôt pour gagner l’Égypte, Bonaparte signa une série de dispositions inspirées de la constitution de l’an III, concernant la police, la justice, les finances et l’administration (réorganisation du territoire en municipalités). Il mit fin à la juridiction papale, abolit la noblesse et la féodalité, instaura le mariage civil et limita les privilèges du clergé (les biens des Hospitaliers furent saisis et un seul couvent fut autorisé pour chaque ordre[23]). Il décréta la création d’écoles primaires et de chaires universitaires consacrées aux disciplines scientifiques, où devaient enseigner des polytechniciens. Un journal officiel fut créé, les plans d’un jardin botanique tracés et l’édification d’une synagogue prévue. Les prisonniers politiques furent libérés (notamment ceux incarcérés depuis la révolte des prêtres).

Le commandement militaire des îles de Malte et de Gozo fut confié à Vaubois. Bonaparte écrivit dans une lettre adressée au directoire : « c’est lui qui a commandé le débarquement, et il s’est concilié les habitants de l’île par sa sagesse et sa douceur[24]. » Regnaud de Saint-Jean d'Angély reçut quant à lui la charge de commissaire du gouvernement. Le , Bonaparte mit le cap sur Alexandrie, emportant avec lui le trésor des Hospitaliers (L'Orient et ses richesses furent coulés le par la flotte d’Horatio Nelson à la bataille d'Aboukir). Il laissa à Vaubois quatre demi-brigades d’infanterie de ligne (les 6e, 19e, 41e et 80e), une demi-brigade d’infanterie légère, cinq compagnies d’artillerie et une unité médicale. Les effectifs mis à sa disposition totalisaient près de 4 000 hommes, dont 151 officiers[6].

Le , pour l’anniversaire de la Fête de la Fédération, les Français invitèrent la population à une grande cérémonie républicaine. Un drapeau tricolore fut hissé au sommet d’un arbre de la liberté et une pyramide à degrés fut édifiée pour l’occasion, où Vaubois prononça un discours sous les applaudissements de la foule. S’ensuivirent un bal au palais national et un feu d’artifice[5].

Si les Français bénéficiaient du soutien des élites commerçantes de La Valette, ils se mirent à dos le clergé et la noblesse. Les campagnes, scandalisées par le pillage des églises, commencèrent à se rebeller contre les soldats de la République à la fin du mois de juillet. La mise aux enchères d’un couvent carmélite précipita les hostilités. Vaubois, dans son Journal du siège de Malte, en attribuera la responsabilité au commissaire Regnaud de Saint-Jean d'Angély, dont l’anticléricalisme intransigeant aurait attisé la colère de la population[25].

Au mois d’août, le contre-amiral Villeneuve et le contre-amiral Decrès débarquèrent avec les rescapés de la bataille d’Aboukir. 1 900 officiers et marins (auxquels s’ajoutèrent 325 soldats envoyés en renforts par le Directoire) gonflèrent les rangs de la garnison de Vaubois, qui comptait désormais 6 200 hommes. La destruction de la flotte de Bonaparte par celle de l’amiral Nelson mettait en péril la position française sur l’archipel, les communications avec la France et l’Égypte risquant d’être rompues à tout moment. Vaubois envoya au général Schérer, ministre de la guerre, une demande urgente de vivres, de poudre et de munitions[6].

Pendant l’été, en prévision du siège qui s’annonçait, on fit l’inventaire des céréales stockées à La Valette et l’on acheta un maximum de denrées complémentaires (du lard, des légumes secs, de l’huile, mais aussi du vin et de l’eau de vie).

La nouvelle de la défaite d’Aboukir se propagea à travers l’île et la révolte prit de l’ampleur : 10 000 Maltais prirent les armes, menés par Emmanuel Vitale et le père Francesco Saverio Caruana. Le , après le massacre par les insurgés des gardes d’un poste isolé, Vaubois décida de rappeler tous ses hommes derrière les remparts de La Valette. Dans les jours suivants, à la demande de Ferdinand Ier des Deux-Siciles, souverain légitime de l’archipel, une escadre portugaise commandée par le marquis de Nizza jeta l’ancre devant la cité fortifiée, signalant le début du blocus de Malte[26].

La Royal Navy arriva à son tour le et l’amiral Nelson fit parvenir une première sommation aux assiégés, dans un style menaçant qui déplut à Vaubois. Le mois suivant, Nelson réitéra son ultimatum, en proposant cette fois que la garnison puisse rentrer librement en France. Il essuya un nouveau refus et quitta l’île pour la cour de Palerme, confiant les opérations à Alexander Ball – lequel fut nommé gouverneur de Malte par Ferdinand Ier. Du côté français, le commissaire Regnaud de Saint-Jean d’Angély parvint à franchir le blocus le et à regagner le continent.

Le , Ball transmit une nouvelle offre de capitulation qui fut refusée. La disette s’aggrava et les restrictions furent durcies. Vaubois fit expulser de la ville 10 000 indigents qu’il ne pouvait plus nourrir, tout en refusant la sortie aux notables, gardés en otages pour dissuader les Anglais de bombarder la cité. Ceux-ci tirèrent toutefois 400 boulets entre le 14 et le . Les projectiles visèrent les vaisseaux français et les moulins – les assiégeants misant sur la famine pour accélérer la reddition – mais les canons furent imprécis et les dégâts limités[26]. Dans les premiers jours de , deux navires français parvinrent à tromper la surveillance de l’ennemi, apportant du vin, de la bière, de l’eau-de-vie, de la viande, de la farine et des fèves. Les soldats de la République purent ainsi fêter les rois dans l’allégresse.

Le , Vaubois apprit l'existence d'un complot visant à l’assassiner. Les meneurs du mouvement furent identifiés et fusillés le . L’ordre fut donné de désarmer complètement les Valettins (on alla jusqu’à réquisitionner les couteaux et les marteaux). Vaubois prescrivit une autre mesure draconienne : tous les habitants devaient être munis d’une carte d’identité délivrée par l’autorité militaire[6].

Pendant l’hiver 1798-1799 commença à sévir le scorbut – la garnison se nourrissant presque exclusivement de viande salée et de pain. Au printemps, Vaubois déclina une cinquième sommation. Tous les espaces libres à l’intérieur des remparts furent réaménagés en jardins potagers. La pêche assurait quelques protéines indispensables, malgré le danger posé par les batteries ennemies qui continuaient de bombarder le port. Au mois d’, refusant pour la sixième fois de se rendre, Vaubois fit réquisitionner contre paiement tous les citrons et les oranges de la citadelle, afin de soulager ses soldats souffrant du scorbut. La population de La Valette, qui s’élevait à 40 000 habitants à l’été 1798, s’était vidée après une année de siège et ne comptait plus que 9 000 âmes.

En , à l’occasion d’une septième sommation, Alexander Ball et le marquis de Nizza furent reçus dans la forteresse par Vaubois et son état-major. Les pourparlers durèrent une heure, au cours de laquelle les soldats français manifestèrent leur détermination par des chants patriotiques. « Ils n’ont pu prononcer une seule parole de ce qu’ils voulaient dire » se félicita Vaubois[6]. Les uniformes de ses hommes étaient réduits à l’état de guenilles et il avait dû consentir à leur substituer des vêtements confectionnés avec les étoffes locales[6] (la soie et le poil de chameau étaient réservés aux officiers).

Au début de l’année 1800, le spectre de la famine se faisait chaque jour plus pressant et la situation de la garnison semblait désespérée. Le , un convoi chargé de ravitaillement et de renforts quitta Toulon sous le commandement de Jean-Baptiste Perrée. Les navires français arrivèrent le dans les eaux maltaises et furent pris en chasse par la Royal Navy. L’affrontement tourna à l’avantage des Britanniques qui interceptèrent le Généreux, le navire amiral français. Perrée fut tué au cours du combat. Les provisions et les armes destinées à Vaubois furent saisies par l’ennemi.

Le , le Guillaume Tell – le navire rescapé d’Aboukir – tenta de forcer le blocus. Appareillant sous les ordres du vice-amiral Decrès avec à son bord un millier de marins et 200 malades à rapatrier, il opposa une résistance acharnée aux canons anglais, mais Decrès finit par se rendre, ayant perdu le mât du vaisseau et plus de la moitié de l’équipage[26].

Le , toutes les réserves de blé restantes furent réquisitionnées et des cartes spéciales de rationnement furent distribuées par la municipalité. Le 16, un petit bâtiment français parvint à franchir le blocus, avec des provisions qui furent rationnées au maximum, pour que les assiégés puissent tenir encore 60 jours. Un autre navire échappa à la vigilance des Britanniques à la fin du mois, apportant avec lui quelques vivres supplémentaires – mais aussi l’annonce du coup d’état de Bonaparte. Cette nouvelle, que les Anglais s’étaient bien gardés de partager, fut accueillie avec enthousiasme par les soldats français.

Le , une huitième sommation fut refusée par Vaubois en ces termes : « Notre résistance peut encore se prolonger bien loin et nous ne commettrons pas le crime de l’abréger un seul instant. Elle nous acquerra votre estime[6]. » Le lendemain, une dernière embarcation franchit le blocus avec 15 jours de vivres, que Vaubois voulut faire durer 6 semaines. Finalement, à la fin du mois d’août, la famine et la dysenterie se déclarèrent, provoquant chaque jour des morts par dizaines. Les ultimes miches de pain étaient rongées par les vers.

Le , il réunit ses hommes et leur annonça la capitulation. Le , après deux années de siège, les 2 800 survivants de sa garnison sortirent de La Valette avec les honneurs de la guerre (tambours battants, gardant leurs armes ainsi qu'une partie des objets pillés sur l’île). Ils furent rapatriés vers Toulon, sur des vaisseaux anglais[27]. Le contre-amiral de Villeneuve resta lui prisonnier quelques mois, avant d’être autorisé à rallier le continent.

La paix d'Amiens, signée par Bonaparte avec le Royaume-Uni en 1802, prévoyait la restitution de l’archipel aux Hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, mais Malte demeura sous la domination de l’Empire britannique jusqu’en 1964.

L’Empire et la Restauration

Belgrand de Vaubois rentra en France le . Son abnégation durant les deux ans du siège de Malte fut glorifiée par les autorités. Sur proposition du consul Bonaparte, il avait été choisi le pour occuper l’un des 60 sièges du Sénat conservateur.

Il fut admis en retraite le , après 33 ans dans l’armée, et se consacra à ses activités au Sénat (il y retrouva Kellermann et y côtoya notamment Volney). Vaubois était l’un des secrétaires de la chambre lorsque Bonaparte fut nommé consul à vie, le . L’année suivante, il fut choisi comme titulaire de la sénatorerie de Poitiers et reçut en conséquence le château des ducs de La Trémoille.

Le , deux mois après la proclamation de l’Empire, Napoléon Ier organisa aux Invalides la première cérémonie de remise de la Légion d’honneur. Vaubois se vit attribuer l’insigne de grand officier, dignité la plus élevée de l’ordre à sa création. Il devint comte de l’Empire le .

Le général fut rappelé à son devoir de militaire à l’été 1809, au moment du débarquement britannique en Zélande[28]. Il prid le commandement de la division d’Ostende, composée des gardes nationales de la Somme, du Nord et du Pas-de-Calais. Les troupes anglaises, ravagées par la malaria, rembarquèrent en décembre et Vaubois retourna à la vie civile.

Le , devant l’invasion de la France par la sixième coalition qui se conclut par la prise de Paris, le Sénat prononça la déchéance de l’Empereur et se rallia à Louis XVIII. La charte constitutionnelle du remplaça le Sénat par la Chambre des pairs. Le comte de Vaubois y fut nommé à vie par le roi[9].

En , après le « Vol de l'aigle », Napoléon Ier remonta sur le trône. Vaubois ne répondit pas à la lettre envoyée par le maréchal Davout l’invitant à rejoindre l’Empereur à Paris.

Pendant l’occupation de la France, après la bataille de Waterloo, il écrivit au duc de Wellington pour se plaindre des pillages des troupes alliées. Ce dernier lui répondit que la Grande Armée avait elle-même semé la désolation sur son passage et qu’il ne pouvait empêcher la vengeance de soldats dont les familles avaient naguère été victimes des Français[29],[30].

Sa fidélité pendant les Cent-Jours fut récompensée par Louis XVIII, qui confirma sa pairie et la rendit héréditaire le . En décembre, il vota la mort du maréchal Ney pour haute trahison.

Proche du parti libéral de Benjamin Constant et du marquis de La Fayette, Vaubois s’opposa à la politique de Joseph de Villèle[31]. Il siégea au palais du Luxembourg jusqu’en 1825. Souffrant de surdité et de problèmes de santé[32], il se retira à 77 ans dans son château de Courcelles, après avoir assisté au sacre de Charles X. Il se rallia en 1830 à Louis-Philippe Ier au lendemain de la Révolution de Juillet. La transmission héréditaire du titre de pair de France fut supprimée l’année suivante.

Claude-Henri Belgrand de Vaubois mourut à 90 ans, le . Son corps fut inhumé au cimetière général de Beauvais[33].

Son patronyme est l'un des 660 inscrits sous l'Arc de triomphe de l'Étoile, inauguré à Paris en 1836.

Mariages et descendance

Il se maria le avec Marie-Ursule de Barthélemy (1763-1800), décédée quelques semaines avant son retour de Malte. Ils eurent une fille, Marie-Thérèse (1789-1852), qui eut pour parrain le duc de Penthièvre et pour marraine la princesse de Lamballe, surintendante de la reine Marie-Antoinette. Elle fut mariée en 1808 avec le comte Georges Aubert du Petit-Thouars (1784-1871).

Le , Belgrand de Vaubois épousa en secondes noces au château de Courcelles Catherine-Françoise de Gantelet d’Asnières de Veigy – la fille du baron de Veigy, lequel était avant la Révolution l’écuyer du frère de Louis XVI (futur Charles X)[34]. Elle donna naissance à trois filles et mourut dans sa 37e année, comme sa première épouse.

En 1803, un scandale connut un certain écho dans Paris : revenant plus tôt que prévu d’un séjour à la campagne, Vaubois surprit sa femme en possession d’un billet doux signé de la main du général Marmont. Déshonoré, il demanda à Bonaparte la permission de se battre en duel, ce qui lui fut refusé[35].

Vaubois n’ayant pas d’héritier mâle, l'un de ses gendres, Casimir Le Poittevin de La Croix (1795-1871), fut autorisé à relever son nom en 1829. Le gendre et neveu d’icelui, Louis-Joseph de la Croix-Vaubois, général dans la Garde de Napoléon III, fut autorisé à relever le titre de comte par décret impérial du .

Claude-Henri Belgrand de Vaubois était le grand-oncle de l’hydrologue Eugène Belgrand[9], concepteur du service des eaux et des égouts de Paris sous le Second Empire.

Décorations

Sources

  1. ↑ « Dossier aux archives nationales »
  2. ↑ Pilier sud, colonne 24.
  3. « Annales de Bourgogne : revue historique trimestrielle publiée sous le patronage de l'Université de Dijon et de l'Académie des sciences, arts et belles lettres de Dijon, 1971 »
  4. ↑ « Almanach de la Champagne et de la Brie : (Aube, Ardennes, Marne, Haute-Marne, Seine-et-Marne, Yonne) »
  5. « Actes et documents pour servir à l'histoire de l'occupation française de Malte pendant les années 1798-1800 »
  6. « Général Belgrand de Vaubois, défenseur de Malte (1748-1839) - Les Contemporains, 1909 »
  7. ↑ Jean Tulard (dir.), Dictionnaire Napoléon, vol. I-Z, Paris, Fayard, , 1000 p. (ISBN 2-213-60485-1), p. 920
  8. ↑ « Mercure français, 1er octobre 1794, p.32 »
  9. « "Les familles titrées et anoblies au XIXe siècle : titres, anoblissements et pairies de la Restauration, 1814-1830. Tome 1" »
  10. ↑ « La campagne de 1796-1797 en Italie, Carl von Clausewitz, p.119 »
  11. ↑ « Napoléon à l’île d’Elbe, Marcellin Pellet, 1888, p.206 »
  12. ↑ « Sérurier 1742-1819 : d'après les archives de France et d'Italie, Louis Tuetey, p.179 »
  13. ↑ « Lettre au général Vaubois, Napoléon Bonaparte, 20 juillet 1796. »
  14. ↑ « Lettre au Directoire, Napoléon Bonaparte, 6 septembre 1796 »
  15. ↑ « La campagne de 1796-1797 en Italie, Carl von Clausewitz, p.166 »
  16. ↑ Martin Boycott-Brown, The Road to Rivoli : Napoleon's First Campaign, Londres, Cassell & Co, 2001, p.423-425
  17. ↑ Martin Boycott-Brown, The Road to Rivoli : Napoleon's First Campaign, Londres, Cassell & Co, 2001, p.447
  18. ↑ « La campagne de 1796-1797 en Italie, Carl von Clausewitz, p.195 »
  19. ↑ Martin Boycott-Brown, The Road to Rivoli : Napoleon's First Campaign, Londres, Cassell & Co, 2001, p.449
  20. ↑ Martin Boycott-Brown, The Road to Rivoli : Napoleon's First Campaign, Londres, Cassell & Co, 2001, p.483
  21. « « Pour la patrie et la religion », une révolte en Corse sous la République directoriale : la Crocetta (décembre 1797 - février 1798), Ange-François Pietri, Annales historiques de la Révolution française, 2020/2, n.400, pp.51-72 »
  22. ↑ « La Corse touristique : organe mensuel des intérêts insulaires : économique, historique et littéraire, François Pietri (dir), 1926 »
  23. ↑ « Malte, des occupations française et britannique à l’indépendance, Alain Blondy, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 1994, numéro 71, pp.143-150 »
  24. ↑ « Pièces diverses relatives aux opérations militaires et politiques du général Bonaparte, p.9 ».
  25. ↑ « Extraits du Journal du siège de Malte du général Belgrand de Vaubois, A history of Malta during the period of the French and British occupations, 1798-1815, p.557 »
  26. « Le Journal, Paris, 10 novembre 1940, p.3 »
  27. ↑ « Actes et documents pour servir à l'histoire de l'occupation française de Malte pendant les années 1798-1800 »
  28. ↑ Chandler, p 458
  29. ↑ « Le fait est, Monsieur le général, que la France, en portant ses armes chez l’étranger, y a porté le malheur, la dévastation et la ruine : j’ai moi même été témoin de la destruction des propriétés de provinces entières qui n’ont pas voulu se soumettre au joug du tyran, et qu’on avait été obligé d’abandonner en conséquence des opérations de la guerre. Malgré que (sic) la vengeance particulière ne doit jamais être le mobile de l’homme, et qu’elle ne l’est sûrement pas des souverains alliés, on ne peut guerre s’attendre que des soldats, des hommes de la classe la plus pauvre et laborieuse de la société, ayant vu brûler, saccager et détruire leurs propriétés ou celles de leurs parents par les Français, auront grand égard pour les propriétés des Français quand, par suite des évènements de la guerre, ils se trouvent en France… »
  30. ↑ « « Les Alliés à Paris en 1815 », Léon Say, Revue des cours littéraires de la France et de l'étranger, 28 mars 1868 »
  31. ↑ « Dictionnaire des parlementaires français : depuis le 1er mai 1789 jusqu'au 1er mai 1889. Publié sous la direction de MM. Adolphe Robert, Edgar Bourloton et Gaston Cougny, p.489 »
  32. ↑ « L’écho français, 9 août 1831 »
  33. ↑ Cimetières de France et d'ailleurs
  34. ↑ Gustave Chaix d'Est-Ange, Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle (Volume 13), p.127
  35. ↑ « Relations secrètes des agents de Louis XVIII à Paris sous le Consulat (1802-1803) : Bonaparte et les Bourbons, p.317 »

Voir aussi

Bibliographie

Liens externes

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