Congrès de Erzurum
1) La patrie est un tout et ne peut être divisée.
2) La nation se défendra et résistera à toute forme d'invasion et d'intervention étrangère.
3) Le principe de base est de tout faire avec le pouvoir du peuple de la nation et de placer la volonté du peuple au-dessus de tout .
4) Le mandat et le patronage ne peuvent être acceptés.
Congrès de Erzurum (en turc : Erzurum Kongresi) est l'assemblée des révolutionnaires turcs qui se tint du au dans la cité d'Erzurum, située dans l'est de l'Anatolie. Convoquée en application de la circulaire d'Amasya promulguée antérieurement, cette réunion fédéra les délégués des six provinces orientales (vilayets) de l'Empire ottoman, dont une grande partie du territoire se trouvait alors sous occupation des puissances alliées[1].
Contexte
Armistice de Mudros
À l’approche de la capitulation de la Première Guerre mondiale, l’Empire ottoman traversa une période de réorganisation profonde de ses structures étatiques. Les membres du cabinet du Comité Union et Progrès, parti dominant la Sublime Porte de 1913 à 1918, présentèrent leur démission collective et quittèrent précipitamment le territoire national. Cette fuite coïncida avec l’avancée des offensives alliées depuis Salonique, qui menaçaient désormais directement Constantinople, siège du califat et de la souveraineté ottomane. Le sultan Mehmed VI désigna alors Ahmed Izzet Pacha au poste de grand vizir, avec pour mandat impératif d’engager des pourparlers en vue d’un cessez-le-feu avec les puissances de l’Entente et de retirer l’Empire du conflit. Le , un armistice fut paraphé à Moudros entre les plénipotentiaires ottomans, conduits par le ministre de la Marine Rauf Bey, et les représentants alliés, commandés par l’amiral britannique Somerset Gough-Calthorpe. Cette convention mit un terme à l’engagement ottoman dans la guerre et stipula le retrait des armées impériales. Néanmoins, près d’un million de militaires demeuraient encore sous les drapeaux, et des escarmouches persistèrent dans les provinces périphériques jusqu’au mois de .
Profession alliée
À l'issue de la Première Guerre mondiale, les puissances alliées victorieuses procédèrent sans délai à l'occupation militaire et au démembrement de l'Empire ottoman. Les provinces arabes et palestiniennes, limitrophes de l'Arabie, se trouvaient déjà sous l'emprise britannique et française. Après la ratification de l'armistice, l'escadre alliée força le détroit des Dardanelles et s'avança en vue de Constantinople afin d'en assurer le contrôle. En , le général français Franchet d'Espèrey introduisit dans la ville un contingent d'occupation hellénique. La région anatolienne d'Antalya échut à l'occupation italienne, tandis que la Cilicie et le vilayet d'Adana revenaient aux forces françaises progressant à partir de la Syrie. Dès la fin de l'année 1918, des foyers de résistance régionaux, dénommés « Associations pour la défense des droits » (Müdâfaa-i Hukuk), commencèrent à se constituer.
Occupation grecque
Le prélude du mouvement national turc fut déclenché le , lors du débarquement des forces d'occupation hellènes à Smyrne, située dans le vilayet d'Izmir. Cette métropole et ses périphéries constituaient le foyer d'une substantielle communauté grecque. Les troupes helléniques avaient manifesté leur dessein manifeste d'annexer de manière pérenne la province d'Izmir. Elles se heurtèrent illico à une pugnacité farouche de la part de la population turque, dont maints membres s'étaient munis de menues armes récupérées dans des caves locales. La nouvelle de cette mainmise hellénique se propaga vélocement à travers l'ensemble de l'Empire et exacerba la rancœur turque à l'égard de l'occupation des Puissances alliées.
Mustafa Kemal et la guerre d'indépendance turque
Alors que les forces helléniques s'efforçaient de conforter leur ascendant sur Smyrne, un jeune officier, savoir Mustafa Kemal (lequel deviendra ultérieurement Atatürk), gagnait son affectation d'inspecteur des vilayets orientaux. Il avait la commission de maintenir l'accalmie et la règle dans ces circonscriptions et de procéder à la dissolution des reliquats de régiments ottomans. Le , Kemal débarqua à Samsun, un port sis sur la côte de la mer Noire. Contrevenant aux édits ottomans, il entreprit l'organisation d'une sédition nationaliste turque, entièrement affranchie du régime ottoman de Constantinople, dans l'intention de prémunir les territoires d'Anatolie contre toute incursion étrangère. Le , l'adjoint au Haut-Commissaire britannique à Constantinople, le vice-amiral Richard Webb, transmit à Sir Richard Graham une déclaration concernant l'état de la fronde turque dans l'Empire levantin et l'intensification du différend gréco-turc :
« C'est maintenant devenu très grave, et bien sûr tout remonte à l'époque de l'occupation de Smyrne par les troupes grecques... Jusqu'au débarquement à Smyrne, nous nous débrouillions assez bien. Le Turc était, bien sûr, quelque peu problématique, mais nous commencions progressivement à faire retirer les mauvais Valis, Mutesssarifs, etc., et je pense que nous aurions pu nous en sortir très bien sans aucun gros problème jusqu'à la paix... Mais maintenant, les choses ont complètement changé. Grecs et Turcs s'entretuent massivement dans le vilayet d'Aydin. Mustapha Kemal est occupé autour de Samsoun, et jusqu'à présent refuse de se soumettre. Raouf Bey et un ou deux autres sont très occupés du côté de Panderma, et il y a des signes qui semblent indiquer que le ministère de la Guerre ici à Constantinople est le centre organisateur des troubles. »
— Richard Webb, Documents sur la politique étrangère britannique, IV, n° 433, Webb à Sir R. Graham, 28 juin 1919
Réunion à Amasya
En , Mustafa Kemal convoqua une conciliabule secrète dans la cité d’Amasya, en compagnie de plusieurs dignitaires turcs, incluant des hommes d’État et des officiers supérieurs tels qu’Ali Fuat Cebesoy et Rauf Orbay. Cette assemblée se déroula en liaison télégraphique avec le général Kâzım Karabekir, alors commandant du 15e corps d’armée stationné à Erzurum, distant d’environ 550 kilomètres. Les délibérations de cette entreprise établirent les assises doctrinales du futur mouvement national turc et préparèrent directement le congrès d’Erzurum qui s’ensuivit. À l’issue de la réunion, Kemal fit expédier une dépêche circulaire à de nombreuses personnalités civiles et militaires de l’Empire, dans laquelle étaient consignées les thèses fondamentales défendues par les nationalistes présents à Amasya.
- 1. L'intégrité du pays, l'indépendance de la nation sont en danger.
- 2. Le gouvernement central est incapable de s'acquitter des fonctions qui lui incombent. De ce fait, la nation est considérée comme inexistante.
- 3. Seule la volonté et la résolution de la nation peuvent sauver l'indépendance de la nation.
Concomitamment, le général Kâzım Karabekir mandatait des missives afin d'exhorter les délégués turcs de l'Anatolie orientale à une cénacle devant se tenir à Erzurum. Mustafa Kemal Pacha s'achemina vers cette même ville dans le dessein d'orchestrer cette assemblée cruciale. Pour obvier à toute imputation de félonie ou de sédition à l'encontre du Sultanat ottoman, alors investi de la légitimité, Kemal délaissa ses fonctions militaires. Afin d'étayer une apparence de probation légale, il s'adjoignit l'appui de l'Association pour la défense des droits de l'Anatolie orientale, une sodalité de défense des prérogatives qui avait été érigée à Erzurum au mois de mars de l'an mil neuf cent dix-neuf et qui était dûment immatriculée et agréée par le vilayet d'Erzurum.
Procédure
Le , un congrès rassemblant cinquante-six délégués des vilayets de Bitlis, Erzurum, Sivas, Trébizonde et Van se constitua à Erzurum, sur la convocation de Mustafa Kemal et de Kâzım Karabekir. Dès l'ouverture des travaux, coïncidant avec l'anniversaire de la révolution des Jeunes-Turcs, l'assemblée élut Mustafa Kemal à sa présidence. Cette instance adopta plusieurs résolutions cardinales qui devaient déterminer le cours subséquent de la guerre d'indépendance turque. Elle réaffirma notamment l'attachement des provinces à l'intégrité de l'Empire ottoman, rejeta avec force tout projet de mandat sur l'empire ainsi que toute concession particulière octroyée aux populations chrétiennes, telles que les Grecs ou les Arméniens, et se résolut à s'opposer à toute tentative d'application de ces mesures. Les délibérations aboutirent à la rédaction de la première mouture du Misak-ı Millî, ou Pacte national. Avant sa clôture, survenue le , le congrès désigna les membres d'un « comité représentatif » (heyet-i temsiliye), plaçant Kemal à sa tête.
Pendant la session du congrès, le général Kâzım Karabekir reçut l'ordre direct du sultanat d'arrêter Kemal et Rauf et de prendre la place de Kemal en tant qu'inspecteur général des Provinces orientales. Il défia le gouvernement de Constantinople et refusa d'exécuter l'arrestation.
La conférence s'est tenue dans le bâtiment qui abritait autrefois le Sanasarian College, une école prestigieuse et ancien centre régional de la culture et de l'éducation arméniennes dans les années précédant le génocide arménien.
Résolutions
Le langage des résolutions était le suivant[1] :
- L’intégrité territoriale et l’indivisibilité de la patrie doivent être protégées. (Manifeste, art. 6 : section relative à l’article 3 du Règlement, à l’article i du Règlement et au Manifeste)
- La nation résisterait à toute occupation et ingérence étrangère. (Articles 2 et 3 du Règlement ; Article 3 du Manifeste.)
- Un gouvernement provisoire serait formé si le gouvernement de Constantinople était incapable de maintenir l'indépendance et l'unité de la nation. (Règlement, article 4 ; Manifeste, article 4.)
- L’objectif est de consolider les forces nationales en une force dominante et d’établir la volonté de la nation comme pouvoir souverain. (Article 3 du Manifeste.)
- La nation n'acceptera ni le statut de mandat ni celui de protectorat. (Article 7 du Manifeste).
Impact
Le congrès d'Erzurum fut le prélude à une assemblée subséquente tenue à Sivas, à laquelle prirent part des délégués émanant de la totalité de l'Empire. Cette assise de Sivas conféra une portée transversale aux résolutions élaborées à Erzurum, les étendant ipso facto à l'intégralité de l'Anatolie et de la Roumélie. Par conséquent, l'ancienne Association pour la défense des droits de l'Anatolie orientale fut muée en Association pour la défense des droits de l'Anatolie et de la Roumélie. Le congrès d'Erzurum constitue la première concile de délégués turcs survenue au cours de la Guerre d'Indépendance Turque, préludant in fine à l'abolition du Sultanat ottoman. Bien que le congrès de Sivas ait professé son allégeance au Sultan, il s'énonça avec une netteté implacable sur l'incapacité manifeste du Gouvernement et du Grand Vizir de Constantinople à sauvegarder les droits et l'intégrité territoriale des citoyens turcs de l'Empire. Cet événement insuffla au conflit une caractéristique nationaliste turque et concourut à élaborer une nouvelle identité nationale turque pour la jeune République de Turquie.
Notes
- Richard G. Hovannisian, The Republic of Armenia: The First Year, 1918-1919, Vol. I, Berkeley, University of California Press, , 434–437 p. (ISBN 0-520-01984-9)
Voir aussi
- Révolutionnaires turcs
- Mouvement national turc
- Guerre d'indépendance turque
- Création du mouvement national turc
- Chronologie de la guerre d'indépendance turque
- Circulaire Amasya
- Congrès de Sivas
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