Héros grecs

Les héros et héroïnes de la Grèce antique (hērōes, hērōinai) sont une catégorie d'êtres surnaturels, des mortels souvent dotés de facultés surhumaines et ayant acquis des pouvoirs après leur mort, qui font l'objet d'un culte et de récits légendaires. Cette catégorie émerge durant l'époque archaïque grecque, entre le VIIIe siècle av. J.-C. et le VIe siècle av. J.-C.

Sorte de classe intermédiaire entre les humains et les divinités, plusieurs d'entre eux sont caractérisés de « demi-dieux », parce qu'ils sont d'ascendance à la fois divine et mortelle (Héraclès, Achille). Il s'agit souvent de personnages au destin exceptionnel, souvent des hommes qui ont accompli des exploits guerriers, faisant l'objet de récits légendaires, ayant vécu dans un temps reculé, mythique. Ils sont les personnages principaux de récits épiques en lien avec la guerre de Troie, l'histoire légendaire de Thèbes, les exploits d'Héraclès, et divers autres récits fondateurs. Les héros ont en particulier acquis une grand notoriété par le biais des épopées homériques, puis du théâtre athénien, qui a contribué à forger la figure du héros moderne.

Les héros et héroïnes sont aussi des figures majeures des cultes grecs. Après leur mort, ils ont conservé des pouvoirs qui pouvaient influencer de manière positive (parfois négative) la vie des hommes, qui leur rendaient donc un culte conjointement à celui qu'ils vouent aux dieux. Bien qu'ils soient considérés comme moins puissants que ces derniers et que leur rayonnement soit plus limité, ils jouent un rôle important au niveau local. Leur culte est généralement situé en un seul endroit (souvent leur lieu de sépulture) et constitue donc un particularisme local à la différence des dieux vénérés par tous les Grecs. Une autre différence entre les dieux et les héros est que le groupe des héros est bien plus extensible : il incorpore régulièrement de nouvelles personnes, y compris des personnages historiques remarquables, et s'enrichit jusqu'à la fin des cultes polythéistes.

Kylix, céramique à figures rouges, représentant Achille et Patrocle, vers 500 av. J.-C., Altes Museum.
Détail d'un sarcophage du IIe siècle av. J.-C. représentant des héros grecs lors de la chasse au sanglier de Calydon. Musée archéologique du Pirée.

Étymologie

Le terme grec hērōs (ἥρως) a une étymologie obscure. Une connexion avec la déesse Héra a été proposée, le héros ayant été originelle un jeune consort de la déesse, son nom pouvant alors renvoyer à l'idée de jeune homme en âge de se marier. Une autre possibilité est qu'il soit lié à la racine latine servare et renvoie à la notion de préservation et de protection, mais c'est une interprétation minoritaire. Un personnage appelé Trishéros (ti-ri-se-ro-e), qu'il faudrait comprendre comme « trois fois héros », apparaît sur une tablette mycénienne de Pylos du XIIIe siècle av. J.-C., mais il n'est pas assuré qu'il s'agisse d'une figure héroïque ancienne[1],[2],[3].

Dans les textes antiques le terme a des usages fluides. Depuis Homère (seconde moitié du VIIIe siècle av. J.-C.), il est employé pour désigner les protagonistes mortels, surtout guerriers, dont les épopées chantent la gloire. Il sert aussi à désigner, au moins à partir du VIe siècle av. J.-C., un vaste ensemble d'êtres surnaturels, des personnes décédées qui reçoivent un culte[4],[5],[6],[7],[8]. Avec le temps, l'usage du terme s'étend. Durant l'époque classique on trouve des vivants qualifiés de héros. Des défunts ordinaires sont également désignés par ce terme aux époques hellénistique et romaine, sans forcément qu'ils reçoivent un culte[9].

Origines

Détail du vase de Mykonos, portant sur sa panse une des représentations les plus anciennes du cheval de Troie, vers Musée archéologique de Mykonos.

Les plus anciens témoignages écrits sur les héros grecs proviennent des épopées des débuts de l'époque archaïque, celles d'Homère et d'Hésiode. Les héros d'Homère sont des personnages humains de ses épopées, ce qui comprend ses protagonistes guerriers (Achille, Ulysse, Diomède, etc.), mais aussi l'aède Démodoque et les gens d'Ithaque[1]. Dans Les Travaux et les Jours d'Hésiode, les héros, ou demi-dieux, sont une des quatre races, celle qui précède les humains actuels[1],[10]. En revanche il n'y a pas dans ces textes de mention explicite d'un culte héroïque, même si est formulée l'idée d'êtres remarquables, semi-divins, ayant vécu glorieusement dans un passé lointain et pour beaucoup morts au combat, qui est la base conceptuelle de ce culte[11],[12],[13].

Les analyses des données archéologiques ont donné lieu à différentes propositions relatives à l'émergence des cultes héroïques durant la période qui va du Xe siècle av. J.-C. au VIe siècle av. J.-C., en particulier au VIIIe siècle av. J.-C. qui est vu comme une période charnière dans la constitution de la civilisation grecque antique, et voit une expansion et une diversification des sites cultuels. Il y aurait alors une première forme de culte des héros épiques (Hélène et Ménélas à Sparte, Ulysse à Ithaque, Agamemnon à Mycènes). Un phénomène souvent mis en avant est l'apparition de cultes auprès de tombes mycéniennes, qui pourraient témoigner des prémices du culte héroïque : on assimilerait ses sépultures monumentales à celles des héros du passé, auxquels on vouerait alors un culte. Mais il pourrait s'agir d'un culte des tombes destiné à des ancêtres ou à des défunts récents. Le problème étant qu'en l'absence de témoignages écrits il est impossible de dire si un site rituel a été dédié à un culte héroïque, à un culte ancestral, à un culte funéraire ou à un culte divin, catégorisations complexifiées par le fait que certains spécialistes considèrent le culte héroïque comme une forme de culte ancestral ou un dérivé de celui-ci[14],[15],[16]. La première mention écrite explicite d'un culte voué à un héros date du VIe siècle av. J.-C. et se trouve chez Pindare (Pythiques, III, 94-95) concernant Battos le fondateur de la cité de Cyrène, et l'épigraphie de la période témoigne d'un même phénomène. Selon V. Pirenne-Delforge, ce pourrait être à ce moment « que le terme de hērōs, désignant les seigneurs du temps passé tels que les chante l’épopée, a pu être attribué aux défunts honorés collectivement par les communautés civiques en voie de constitution depuis le VIIIe siècle[8]. »

Quoi qu'il en soit, le culte des héros et la catégorie des héros se constituent en lien avec les changements survenus durant l'époque archaïque, qui voient une restructuration de l'univers religieux. Cela comprend différents phénomènes, notamment la constitution des cités-États (polis), avec leurs armées de hoplites et un environnement marqué par la guerre, l'existence d'un groupe aristocratique revendiquant des ascendances prestigieuses, avec un culte des morts parfois très dispendieux, l'apparition de cultes civiques et de grands sanctuaires, aussi des identités régionales et ethniques, en plus de la composition des épopées héroïques, qui rencontrent un grand succès. L'influence homérique jouerait un rôle important dans l'émergence des cultes héroïques, mais le groupe des héros incorporerait aussi des figures divines locales ou secondaires (ce serait le cas d'Hélène), peut-être le résultat de l'élévation de divinités majeures et de la relégation de divinités secondaires qui deviennent des demi-dieux[17]. Mais même si c'était le cas, cette séparation ne s'est jamais faite de manière nette[18]. Le groupe des héros et des héroïnes étant marqué par une forte hétérogénéité, il est en tout cas plus raisonnable de considérer qu'il se constitue à partir de divers éléments, au point qu'il paraît vain d'y chercher une origine unique. Il mêle dès ces époques des personnages des mythes et des épopées, des figures des cultes ancestraux et funéraires, aussi les fondateurs des colonies (oikistes), qui font l'objet de cultes ayant pu influencer le phénomène[14]. L'oracle de Delphes joue aussi un rôle dans la diffusion et la légitimation des cultes héroïques archaïques, plusieurs étant instaurés après une consultation oraculaire[19].

Traits généraux

Hercule Farnèse. Copie romaine d'après un original grec, IIIe siècle. Musée archéologique national de Naples.

Des mortels légendaires dotés de pouvoirs

Tel qu'ils se présentent dans les récits mythologiques, en premier lieu les épopées homériques, les héros/héroïnes sont « des humains d'un passé lointain, hommes ou femmes, dotés de pouvoirs surhumains et descendants des dieux immortels eux-mêmes » (G. Nagy)[20]. Suivant ce modèle, les héros et héroïnes grecs sont souvent présentés comme des demi-dieux (hemitheoi), nés de l'union d'un dieu et d'une mortelle (plus rarement d'une déesse et d'un mortel), quoi que le terme implique plus largement la présence d'une divinité parmi les ancêtres (éloignés ou directs)[21]. Néanmoins, au-delà des récits mythologiques, l'hétérogénéité est de mise, et tous les personnages qui sont héroïsés ne sont pas des demi-dieux, loin de là. Les héros sont certes souvent des personnages mythiques et légendaires, mais ce groupe incorpore aussi des personnes ayant réellement existé et sans ascendance divine revendiquée. Tous les héros épiques ne semblent pas non plus avoir fait l'objet d'un culte[22],[23],[24].

Fondamentalement, les héros se caractérisent donc par le fait qu'il s'agit de mortels défunts. Même s'ils ont des divinités parmi leurs ancêtres, à la différence de ces dernières ils sont mortels, car la présence d'un seul humain parmi leurs aïeux suffit à les soumettre à la mort. Cette mortalité est pour ainsi dire leur caractéristique principale, et leur mort, qui a un aspect spectaculaire (« héroïque »), est le point focal des légendes qui les concernent[25].

Le sacrifice d'Iphigénie. Fresque antique de Pompéi, peut-être une copie du tableau du peintre grec Timanthe. Musée archéologique national de Naples.

Les héros et les héroïnes sont des défunts, mais pas comme les autres : il s'agit de personnages dont le souvenir a été préservé en raison de leur caractère remarquable, singulier voire paradoxal. Leur vie, et surtout leur mort, sont hors du commun et dignes d'être commémorés dans des légendes. Ils vivent pour la plupart dans des temps mythiques, où ils côtoient les dieux, réalisent des exploits, sont des figures fondatrices propageant la civilisation[26]. Dans les épopées homériques, les héros sont des personnages qui par leurs exploits atteignent la « gloire » ou « renommée » (kleos), notion cardinale dans ces récits. Le cas le plus éloquent est Achille, qui choisit une vie courte mais glorieuse, ponctuée par une mort au combat, plutôt qu'une vie longue mais sans gloire qui le condamnerait à l'oubli[25].

Pour être un considéré comme un héros, il n'y a pas besoin d'avoir été exemplaire et méritant (à l'image des saints du christianisme). Plusieurs personnages vénérés dans des cultes héroïques sont même malfaisants, par exemple des criminels (Cléomède d'Astypalée) ou des ennemis de l’État. Certains sont des figures vindicatives qu'il faut apaiser. Ces héros peuvent alors prendre un aspect imprévisible et inquiétant[23]. Pour devenir un héros, il semble surtout qu'il faille avoir eu un comportement extrême de son vivant, ou être mort de façon spectaculaire, violente ou prématurée. Cela qui explique pourquoi beaucoup de héros soient des personnes mortes au combat[27],[28].

Un culte est rendu aux héros et héroïnes parce qu'il est considéré que ces personnages qui ont souvent une force hors du commun ont acquis après leur mort une puissance capable d'influencer le sort des vivants, leur conférant une survie après la mort, voire une forme d'immortalité[22],[29],[30],[8]. Ils peuvent dès lors agir positivement ou négativement sur le sort des vivants. Ceux-ci peuvent solliciter leur puissance, comme ils le font pour les divinités, ce qui justifie leur culte[31]. Bien qu'ils aient des compétences variées, ils jouent plus particulièrement le rôle de protecteur des communautés ayant pris leur suite dans leur localité, notamment dans des temps périlleux, en particulier lors des conflits ; plusieurs légendes relatent comment des héros sont revenus pour participer à des batailles[32],[33]. Les héros malfaisants, ou ceux qui ont subi une mort injuste, reçoivent en revanche un culte non pas tant pour bénéficier de leur aide que pour apaiser leur colère et éviter leurs actes vengeurs[34]. Le pouvoir des héros est souvent lié à leur légende : Amphiaraos était de son vivant un devin, aussi son culte a un caractère oraculaire[35].

Un groupe hétérogène

Les héros et héroïnes grecs forment un ensemble caractérisé par sa forte hétérogénéité, qui fait obstacle aux généralisations, bien que des regroupements et typologies aient été tentés[36],[37],[38].

Bien des héros sont des personnages masculins présents dans les épopées et les mythes (souvent des guerriers, aussi des rois légendaires), mais aussi ce groupe comprend aussi des fondateurs de cités et de colonies (archégètes, oikistes), des ancêtres de lignages importants, des soldats tombés au combat, des athlètes (notamment les vainqueurs des concours majeurs) ou encore des écrivains, des médecins et des artistes. Il y avait aussi des héros féminins, souvent des jeunes femmes qui avaient sacrifié leur vie pour sauver leur cité lors d'une guerre. Même les enfants et les bébés pouvaient être vénérés comme des héros. Un certain nombre de héros est anonyme et est désigné par un appellatif. Certains sont vénérés en groupe, notamment des héroïnes[39],[40],[41]. Comme évoqué plus haut, lors de sa consolidation, le groupe des héros a incorporé des figures ayant des origines très diverses (héros épiques, ancêtres de lignages aristocratiques, divinités locales, etc.), les distinctions entre ces différentes catégories n'étant pas toujours aisées à tracer (voir plus bas)[42]. Certaines figures qui peuvent aussi bien être vues comme des héros que comme des dieux mineurs sont des divinisations de fonctions, comme Taraxippos « qui apporte la confusion aux chevaux » ayant un autel dans le stade de courses hippiques d'Olympie[43].

L'analyse des fonctions des héros dans les cultes renvoie à la même impression d'hétérogénéité : « aucune taxonomie des héros et des héroïnes ne peut être complètement satisfaisante, car ils constituent un groupe vaste et varié, ressemblant parfois aux saints médiévaux par rapport à la façon dont leurs reliques sont manipulées, d'autres fois aux morts sans repos et vengeurs dans leurs activités malveillantes et fantomatiques, et d'autres fois encore fonctionnant comme des divinités tutélaires qui aident à façonner l'identité de la polis et à protéger ses terres » (J. Larson)[44]. Plusieurs d'entre eux avaient une fonction cultuelle spécifique, comme des guérisseurs ou des oracles[31].

La complexité du groupe des héros tient également au fait que c'est un groupe ouvert. Puisque les héros mythiques étaient considérés comme des mortels ayant existé, donc des personnages historiques, cela ouvre la possibilité de l'ajout de nouveaux défunts à ce groupe[45]. Les personnages remarquables, notamment ceux qui ont eu une mort jugée héroïque, sont susceptible d'être « héroïsés » (apheroizein) et de recevoir un culte. Cela se fait sur décision officielle des institutions civiques, et concerne en premier lieu les guerriers[46],[47]. Ainsi les soldats athéniens tombés à Marathon et enterrés sur le champ de bataille ont fait l'objet d'un culte, attesté 350 ans après la bataille[33]. Mais d'autres types de défunts sont concernés, comme des athlètes, ainsi que des poètes (Sophocle, en raison de sa valeur morale et de sa piété)[48],[49]. Dans des écrits philosophiques, certains philosophes prennent des aspects héroïques, donnant une nouvelle approche de l'héroïsme (Socrate chez Platon), et les cultes rendus aux fondateurs des écoles philosophiques empruntent les aspects des cultes héroïques[50],[51].

La constitution de nouveaux cultes héroïques s'observe encore aux époques hellénistique et romaine, concernant en particulier les personnes mortes durant leur jeune âge (ahoroi), susceptibles de devenir des esprits vengeurs et qu'il fallait apaiser par un culte, et les riches bienfaiteurs (évergètes) qui avaient fait des donations importantes, jugées extraordinaires, à leur cité et s'étaient vu octroyer des honneurs héroïques[52]. Ces périodes voient donc une augmentation des ces cultes (alors qu'elles étaient traditionnellement tenues pour avoir vu leur déclin). Les cultes prennent alors un caractère de plus en plus privé, puisque des familles se mettent à octroyer des cultes héroïques à certaines de leurs membres[53]. Ils ont néanmoins un rôle limité puisqu'il est confiné au cercle familial[54].

Des figures locales et politiques

L'aspect local et politique des cultes héroïques est souvent mis en avant dans études modernes : selon l'opinion majoritaire, « les cultes des héros sont utilisés pour légitimer des revendications territoriales ou des revendications d'hégémonie ou de pouvoir d'une élite dirigeante ou de prestige de groupes individuels, ou simplement comme moyen de forger une identité de groupe » (R. Parker, qui relativise cette approche)[55].

À la différence des cultes divins, ceux des héros ont généralement un rayonnement limité, à quelques exceptions près (Héraclès, Achille dans la mer Noire), marqué par la présence de la tombe[22]. Ils ont un aspect politique et public puisqu'ils sont importants dans la vie des cités, au même titre que les cultes des divinités. Leur apparition a pu être reliée à celle de la cité[56]. Ils jouent en premier lieu un rôle de protecteur et de bienfaiteur des cités, tribus et pays et son caractérisés par leur proximité aux hommes, les dieux étant plus distants[57].

Les décisions de créer de nouveaux cultes héroïques, prises de manière officielle par les autorités civiques, ont donc incontestablement un caractère politique[58]. Les inscriptions d'Athènes et de l'Attique indiquent qu'ils sont très présents dans le culte officiel[59]. Des cultes héroïques sont présents dans les gymnases, où ils contribuent à former la nouvelle génération de citoyens[60].

Thésée combat le Minotaure, assisté par Athéna. Médaillon d'un kylix d'Aison, v. , Musée archéologique national de Madrid.

S'observent aussi des luttes pour la possession des ossements des héros, qui permettent de capter leur puissance et d'amener leur culte, et des déplacements sont connus, comme ceux d'Oreste acquis par les Spartiates, alors qu'ils cherchent à affirmer leur supériorité sur Argos, sa région d'origine, et ceux de Thésée ramenés de Skyros en 475 par les Athéniens dont il est le héros fondateur[61],[47]. Lorsque la Messénie reprend son indépendance de Sparte en 369, elle rapatrie ses héros, et les tombes mycéniennes de la région sont plus nombreuses à faire l'objet de cultes, ce qui témoigne d'une volonté de se réapproprier le territoire[62].

Il y a néanmoins des contre-exemples à l'aspect politique et identitaire des cultes héroïques : dans plusieurs cas, des cités honorent des défunts qui ont été leurs ennemis, comme le guerrier perse Artachaies, mort et inhumé à Acanthos, où on lui a voué des sacrifices[63]. En premier lieu, du point de vue des anciens Grecs, c'est le pouvoir des héros qui justifie de leur consacrer un culte[54].

Entre les dieux et les défunts

Les héros grecs peuvent être perçus comme une catégorie intermédiaire entre les divinités et les humains. Comme les premiers, ils disposent d'un pouvoir qui peut être mobilisé par les hommes, certes plus limité. Comme les seconds, il s'agit de mortels, mais d'un statut remarquable[22], caractérisés aussi, sur le modèle des dieux, par une taille surhumaine et représentés dans la perfection de leur jeunesse[36]. Ils sont donc « morts mais néanmoins divins » (G. Ekroth)[64].

La séparation entre les différentes catégories n'est du reste pas évidente dans l'Antiquité. Il semble que certains personnages héroïques, notamment des héroïnes, sont d'anciennes divinités locales identifiés à des personnages d'épopées : ce serait le cas d'Hélène à Sparte[65],[42]. Un même personnage soit qualifié de héros dans un contexte, mais parfois aussi de dieu (theos). Quelques figures prééminentes telles qu'Héraclès, les Dioscures et Asclépios sont dans les deux groupes à la fois, puisqu'ils accèdent au statut divin après la mort, le premier étant même désigné par Pindare comme une heros theos, « héros dieu ». Mais il s'agit de cas limités[1],[66],[67]. Dans les cultes, les héros ont des pouvoirs et fonctions similaires à ceux des dieux, ce qui rend les distinctions encore plus difficiles à opérer, notamment dans le cas des cultes guérisseurs[68]. Héros et dieux en viennent certes à former des classes à part, mais ils vont de concert dans les cultes officiels, et sont souvent invoqués ensemble dans les serments et les prières[69].

Bas-relief funéraire représentant un défunt héroïsé, à cheval. Cumes, v. 400 av. J.-C. Altes Museum.

La distinction entre le culte des héros et celui des défunts est également importante, mais là encore les limites entres les catégories sont poreuses. Ces cultes, ainsi que ceux observés autour de tombes de l'âge du bronze, répondent à un même principe qui veut que les défunts préservent une forme de pouvoir après leur mort, et que les vivants doivent interagir avec eux pour avoir leur faveurs ou apaiser leur colère[70]. Dans les temps archaïques, des cultes héroïques semblent émerger autour de tombeaux, et des cultes de défunts ont pu se transformer en cultes héroïques[71]. L'existence de ces cultes funéraires rend parfois difficile la distinction entre un culte rendu à un héros et celui dédié à des morts ordinaires, notamment dans le cas où la sépulture et les offrandes sont particulièrement impressionnants[72]. Mais les défunts et les ancêtres ordinaires n'ont pas un pouvoir aussi étendu que celui des héros[11] et ils ne sont vénérés que par leurs descendants, alors que les cultes héroïques transcendent les groupes familiaux[73]. De plus, les rites consacrés aux héros ressemblent plus à ceux reçus par les dieux qu'à ceux consacrés aux défunts[30]. Un autre problème est celui de savoir si on peut qualifier le culte de certains défunts mort au combat comme des cultes héroïques, alors que les textes antiques ne les désignent pas comme des héros[72]. Les limites sont également brouillées en raison du fait que certains défunts ordinaires peuvent être désignés comme des héros aux époques hellénistique et romaine, sans pour autant faire l'objet d'un culte héroïque[9].

Les cultes héroïques

Fonctions

Dans le culte, les héros et héroïnes ont une fonction semblable à celle d'une divinité secondaire, car ils sont moins puissants que les grands dieux (des « dieux à petite échelle » selon A. D. Nock), mais ils s'en distinguent parce qu'ils ont une biographie qui en fait des mortels[66]. Cela explique sans doute leur proximité avec les croyants, et permet un ancrage local fort, avec leur aspect identitaire très prononcé dans bien des cas[74],[59] et une puissance plus localisée que celle des dieux : « les héros sont des mortels, mais ils ont gagné une forme d’immortalité puisqu’ils continuent d’agir au sein de la communauté qui les a vus naître et mourir » (V. Pirenne-Delforge)[8].

Ils sont donc en priorité des protecteurs des communautés locales, intervenant en temps de crise, mais certains ont des compétences plus précises, qui couvrent divers domaines. Elles sont alors similaires à celles qu'ont les divinités dans les cultes (d'où la difficulté de séparer les deux ensembles et de ranger certaines figures dans l'un des deux) : il y a des guérisseurs comme Heros Iatros (le « héros médecin ») à Athènes, des oracles comme Amphiaraos et Trophonios, les héroïnes, comme Iphigénie à Brauron, sont souvent des protectrices des jeunes gens, certains héros athéniens protègent des tribus ou des genos, et en Arcadie le héros Myiagros est invoqué pour chasser les mouches[75].

Les cultes héroïques sont très nombreux, notamment dans les campagnes et dans certaines régions comme la Laconie[76]. L'importance du culte héroïque au niveau local est particulièrement visible dans la documentation d'Athènes et de l'Attique, où des sacrifices sont consacrés à une myriade de figures héroïques : dans les calendriers des dèmes qui ont été préservés, ils se voient dédier environ 40 % des sacrifices, ce qui leur donne un rôle presque aussi important que celui des divinités (principalement représentées par les divinités majeures, qui sont vénérées sous un de leurs nombreux aspects identifiés par une épiclèse)[77].

Lieux de culte

Ruines de l'Amphiaréion d'Oropos, lieu du culte héroïque d'Amphiaraos, qui a un caractère oraculaire.

Les lieux de culte des héros (souvent désignés par le terme hérôon) se présente sous des aspects divers, rendant là encore toute généralisation impossible. Ils sont souvent situés dans l'espace sacré d'un sanctuaire dédié à une divinité, mais ils peuvent être localisés partout dans les espaces urbains ou ruraux des cités grecques. Certains sont des sanctuaires à proprement parler avec leur propre enceinte sacrée (téménos) voire un temple, mais c'est rare. Il s'agit en général de petits lieux de culte, avec un nombre réduit d'installations cultuelles, de petits enclos comprenant au moins un autel ou une table sacrificielle. Les cultes héroïques sont souvent liés à la tombe du héros ou de l'héroïne vénéré(e), même si ce n'est pas systématique. La présence des ossements des héros est dans bien des cas une garantie de la présence de leur puissance. Sinon ils comprennent une statue ou une stèle[78]. Les lieux de culte héroïques peuvent aussi préserver des reliques supposées avoir appartenu aux héros de leur vivant et détenant une parcelle de leur pouvoir : le sceptre d'Agamemnon à Chéronée, un moulage d'un sein d'Hélène à Lindos, ou encore le bouclier du général messénien Aristomène à Lébadée, qui aurait aidé au triomphe des Thébains à Leuctres[79],[80].

Pratiques rituelles

Les cultes héroïques ressemblent à ceux dédiés aux divinités. Il a certes longtemps été admis que les rites des cultes héroïques étaient très distincts de ceux des dieux et caractérisés par des autels creusés dans le sol dans lesquels on versait le sang de victimes, ou leur cendres quand on les immolait par le feu (holocaustes), sur des autels bas, sans banquet rituel, mais cela a été remis en question. Pour la plupart, ils se déroulent sur le modèle des sacrifices aux dieux, autour d'un autel et reposent sur le sacrifice alimentaire, animal et végétal, suivi d'un banquet collectif, auquel le héros peut être convié en se voyant dresser une table (théoxénies), pratique qui a donné lieu à de nombreux reliefs votifs. Certes, dans des rituels dédiés à des figures héroïques guerrières, du sang peut effectivement être versé sur la tombe du héros, et il y a aussi des exemples d'holocaustes, mais ces cas sont marginaux[81].

Les héros dans les mythes

La mythologie grecque est « un ensemble de récits qui concernent les dieux et les héros, c’est-à-dire les deux types de personnages auxquels les cités antiques adressaient un culte » (J.-P. Vernant)[82]. Les héros grecs sont les protagonistes de différentes légendes, mises en forme et par écrit dans un ensemble de récits épiques qui peuvent être arrangés dans un ordre chronologique (cycle épique), essentiellement perdu de nos jours, mais qui a servi de matériau pour inspirer d'autres œuvres, notamment pour le théâtre et la mythographie[83]. Par ces récits élaborés, les personnages héroïques prennent une dimension concrète qu'ils n'ont pas dans les cultes, où ils sont des puissances plutôt complexes à saisir (même s'ils font déjà l'objet de légendes). L'art concourt également à leur donner une image précise. Les Grecs peuvent ainsi mieux se les figurer[84].

Généralités

Les héros des épopées grecques ont fait l'objet de nombreuses études qui ont tenté d'en dégager les caractéristiques principales. Ils sont souvent des demi-dieux, c'est-à-dire qu'ils sont le fils d'un dieu et d'une mortelle (Héraclès fils de Zeus et d'Alcmène) parfois aussi d'une déesse et d'un mortel (Achille fils de Thétis et de Pélée). Cependant un certain nombre a des parents mortels et leurs ancêtres divins sont lointains (Ulysse, Œdipe)[85],[21]. Ils ont vécu dans un passé lointain, une époque révolue, et interagissent souvent les uns avec les autres[85]. Bien que mortels, ce sont des personnages hors du commun par rapport aux humains du présent, des surhommes qui pouvaient accomplir des exploits hors de portée de ces derniers, en particulier parce qu'ils étaient beaucoup plus forts physiquement, ce qui s'explique par leur héritage « génétique » divin[13]. Leur légende s'attarde sur leurs divers accomplissements, sur le moment de leur naissance et de leur mort, qui assurent leur statut héroïques[86]. Ils sont eux-mêmes souvent les progéniteurs de lignées prestigieuses, les grandes familles grecques revendiquant des ancêtres héroïques (et, à travers eux, divins)[85].

Le Papyrus d'Héraclès, Pap Oxy 2331, daté du IIIe siècle, contient des fragments d'un poème relatant le combat d'Héraclès contre le lion de Némée.

Ce sont avant tout des hommes et des guerriers, combattant des adversaires redoutables, souvent monstrueux, à l'image d'Héraclès (Lion de Némée, Hydre de Lerne, etc.), de Persée (Méduse, le monstre marin), de Bellérophon (Chimère), de Thésée (Minotaure), ou lors des grands conflits mythologiques, devant Troie et Thèbes, ou contre les Amazones[87]. Ils peuvent être des figures fondatrices pour certaines cités, comme Cécrops, Érechthée ou encore Thésée à Athènes[88], et aussi pour des cultes oraculaires et des concours (les concours d'Olympie ont pour fondateur mythique Héraclès). Plus largement ils ont un rôle de pionniers et de civilisateurs, comme Triptolème pour l'agriculture[26]. Ce sont des personnages ambivalents, puisqu'ils commettent souvent des crimes, ainsi Œdipe qui est à la fois parricide et incestueux, Héraclès qui tue ses enfants, Oreste qui tue sa mère Clytemnestre[89]. Ils sont des personnages extrêmes, de manière positive ou négative. Leurs interactions avec les divinités passent par des coopérations, mais aussi par des antagonismes, le plus fameux étant celui entre Héra et Héraclès[90].

Le rapt d'Europe par Zeus sous la forme d'un taureau. Mosaïque de Byblos (Liban), IIIe siècle ap. J.-C. Musée national de Beyrouth.

Les héroïnes ont des rôles spécifiques, renvoyant à la vision de la féminité en Grèce ancienne. Elles sont souvent cantonnées au rôle de progénitrices de héros, après avoir été trompées et violées par un dieu, en premier lieu Zeus, puis traversant des épreuves jusqu'à la naissance de leur enfant (la « tragédie de la jeune fille » selon W. Burkert : Europe, Io, Sémélé, etc.[91],[92]). Ce sont des filles et des épouses, plus ou moins vertueuses, parfois traîtresses et criminelles, opposant les figures positives comme Évadné, Andromaque et Pénélope, à celle plus négatives comme Clytemnestre, Médée ou les Danaïdes. Quelques-unes refusent leur condition féminine et préfèrent les activités viriles, comme Callisto et Atalante, mais finissent par rentrer dans le rang. Les Amazones sont un cas extrême, un monde à l'envers pour les Grecs, qui en font des femmes à abattre pour les héros masculins[93].

Dans la poésie, il est courant de distinguer en particulier le héros épique, qui apparaît dans les épopées, en premier lieu chez Homère et Hésiode, et le héros tragique, qui apparaît dans les tragédies attiques d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. Chez Homère, il s'agit principalement de guerriers et de rois, le terme de héros étant d'ailleurs parfois employé en tant que synonyme d'un de ces deux mots. Il y a plusieurs types de héros : Achille, Diomède et Hector sont des héros guerriers, Agamemnon incarne la dimension royale, mais Ulysse représente plutôt l'aspect intelligent et rusé et Démodoque est l'aède (barde) héroïque. Ce sont quoi qu'il en soit des figures exceptionnelles surpassant les simples mortels, bien qu'ils ne soient pas tous la progéniture de dieux. Ils ont même parfois un aspect divin (Iliade II, 335 ; Les Travaux et les Jours, 159). En revanche, les héros épiques sont plus humains, malgré leurs exploits : ils sont mis en scène comme des êtres soumis aux destinées humaines (par exemple Œdipe, même Héraclès). Ces œuvres mettent aussi plus en avant les héroïnes féminines (Médée, Électre, Antigone)[94]. Les héros des épopées suscitent également des réflexions chez les philosophes, qui peuvent en donner une vision différente, par exemple Achille chez Platon qui le voit plutôt comme un contre-modèle[95].

Tétradrachme d'argent d'Alexandre le Grand représentant le jeune Héraclès, auquel s'identifie le roi. Musée de l'université de Tübingen.

De fait, les héros et héroïnes, qui sont des mortels, fournissent des modèles (ou des contre-modèles) de comportement pour l'auditoire des épopées et tragédies. Leurs mythes sont constitués d'obstacles, de défis qu'il faut surmonter, y compris du point de vue moral[96]. Ils fournissent en particulier des exemples du fait qu'il faut accomplir des efforts pour obtenir des bienfaits de la part des divinités. Les héros guerriers servent de modèles pour les soldats, Héraclès est un exemple pour les athlètes et ceux qui s'entraînent au gymnase. Hélène est imitée par les jeunes mariées dans les scènes de mariage. Les rois hellénistiques reprennent également les modèles héroïques (notamment pour leurs représentations artistiques), à la suite d'Alexandre le Grand, qui s'identifiait à Achille et Héraclès[97].

Il est difficile d'opposer les héros des cultes aux héros des mythes, puisque les deux vont de pair. Aux yeux des anciens Grecs, les héros des récits épopées et des tragédies ne sont pas seulement des personnages de fiction, ce sont aussi des figures susceptibles de recevoir un culte[98]. Il a souvent été supposé que l'essor des cultes héroïques ait été influencé par la diffusion des épopées homériques, ou l'inverse, en tout cas qu'il y ait un lien entre les deux[37],[16]. En plus d'Héraclès, qui est par bien des aspects une figure divine, Achille fait l'objet de nombreux cultes, sans doute influencés par sa popularité épique, en particulier dans la région de la côte nord de la mer Noire[99], et Thésée devient une figure fondatrice à Athènes à l'époque classique[100]. Néanmoins en pratique peu de lieux de culte identifiés par l'archéologie peuvent être reliés aux principaux héros et héroïnes épiques : en Laconie se trouvent les lieux de culte de Ménélas et d'Hélène à Thérapné, et d'Agamemnon et de Cassandre (sous le nom d'Alexandra) à Amyclées ; en revanche l'identification d'un culte à Ulysse dans la grotte de Polis à Ithaque reste incertaine[101].

Il est possible que la figure des héros épiques grecs soit en partie influencée par des personnages similaires apparaissant dans la littérature du Proche-Orient, en particulier le mésopotamien Gilgamesh. Il a été souligné que les poèmes épiques d'Homère et d'Hésiode sont composés durant une période dite « orientalisante » qui voit la Grèce reprendre plusieurs motifs artistiques et d'autres éléments (l'alphabet phénicien) depuis le Proche-Orient, ce qui rend envisageable une influence littéraire. Les points communs entre les récits épiques orientaux et grecs peuvent néanmoins aussi s'expliquer par des parallélismes, donc des développements indépendants[102],[103].

L'âge héroïque

Ulysse offrant du vin au Cyclope, copie romaine d'un original de la fin de l'époque hellénistique, musée Chiaramonti.

Les anciens Grecs considéraient que les héros des mythes avaient vécu dans une époque reculée et révolue qui présente des spécificités par rapport à la leur, un « âge héroïque » qui est donc un temps spécial[104]. Les dieux étaient alors plus proches des humains, susceptibles d'interagir directement avec eux, de s'unir avec des mortelles et des mortels, ce qui est inconcevable dans l'âge présent. Les héros sont des êtres hors du commun qui ont posé les fondements du temps présent, notamment les rituels des cultes divins, ainsi que les bases des cultes héroïques. Ce sont des figures à la fois admirées mais aussi craintes et condamnées pour certaines de leurs actions, parfois très « désenchantées » (notamment dans la tragédie)[105]. Cela avait été formulé par Hésiode dans Les Travaux et les Jours (157-168) en inscrivant l'âge des héros dans une succession d'âges et de races (le mythe des races) d'une valeur décroissante : or, argent, bronze et fer. Les héros se situent entre la race de bronze et celle de fer, et une race divine de demi-dieux, des guerriers justes et valeureux qui ont combattu à Thèbes et à Troie et y ont pour la plupart laissé leur vie, certains étant néanmoins transportés par Zeus sur les îles des bienheureux[1],[106],[10]. Selon certains textes antiques, la décision de mettre fin à l'âge héroïque (à l'issue de la guerre de Troie) pourrait être une décision de Zeus, visant à séparer plus strictement les divinités des humains, et empêcher que de nouveaux demi-dieux ne viennent au monde[107].

Le héros principal des grecs est Héraclès, fils de Zeus et d'Alcmène, reconnu dans tout le monde grec comme un guerrier sans pareil et un héros civilisateur. Ces exploits se déroulent principalement lors de ses douze travaux, qui s'accompagnent d'aventures secondaires, mais il joue un rôle dans d'autres conflits et dans la guerre des dieux contre les Géants. Il a également un aspect négatif, marqué notamment par le meurtre de ses enfants[108].

Un cycle légendaire majeur concerne la cité de Thèbes (cycle thébain) et commence lors de sa fondation par Cadmos, prince phénicien venu en Grèce à la recherche de sa sœur Europe après qu'elle ait été enlevée par Zeus. La lignée des rois thébains prend le nom de Labdacides, d'après Labdacos le petit-fils de Cadmée. Le principal groupe de récits tourne autour de la personne d’Œdipe, prince thébain abandonné à sa naissance en raison d'un oracle funeste, qui tue son père Laios et épouse sa mère Jocaste, avec laquelle il a plusieurs enfants, avant d'apprendre la réalité et d'ouvrir une crise de succession qui emporte sa lignée (Guerre des Sept Chefs). Le cycle se clôt lorsque la ville de Thèbes est prise par les Épigones, descendants de ceux qui avaient été vaincus lors du conflit, qui marque la fin de l'âge héroïque[109]. Des épopées disparues concernaient ce cycle, notamment la Thébaïde[110], ainsi que plusieurs tragédies attiques[111].

Un autre cycle concerne la cité d'Argos, et son commencement est marqué par les péripéties d'Io, que Zeus poursuit de ses assiduités, ce qui lui attire la haine d'Héra. Ses descendantes, les Danaïdes, manquent de causer la perte de la cité, mais une d'entre elles est à l'origine de sa lignée royale. L'autre lignage majeur d'Argos (ou de la cité voisine de Mycènes) est fondé par Pélops. Sa principale figure est le roi Agamemnon, chef de l'expédition achéenne à Troie, assassiné à l'instigation de son épouse Clytemnestre pour avoir sacrifié leur fille Iphigénie. Il est vengé par son fils Oreste[112]. Plusieurs tragédies relatent ces épisodes, notamment l'Orestie d'Eschyle[111].

Cassandre (à gauche) offrant une libation alors que son frère Hector (à droite) va partir au combat. Canthare attique à figures rouges du Peintre d'Érétrie, vers 425-420 av. J.-C. Fondation Ettore Pomarici Santomasi.

La guerre de Troie est un cycle héroïque majeur (cycle troyen), réunissant plusieurs des principaux héros grec. Elle est surtout connue par les épopées homériques, l’Iliade qui concerne la colère d'Achille et son combat contre Hector, et l’Odyssée qui relate les péripéties d'Ulysse après le conflit, alors qu'il cherche à rentrer sur son île d'Ithaque. Les autres épisodes du conflit faisaient l'objet d'épopées qui ont disparu, comme les Chants cypriens qui concernaient l'origine de la guerre, et l’Éthiopide qui suit directement l'Iliade jusqu'à la mort d'Achille[113]. Le conflit est aussi un sujet de plusieurs tragédies attiques[111].

D'autres épisodes réunissent plusieurs héros, comme la chasse au sanglier de Calydon, les Jeux funèbres de Pélias, et l'expédition des Argonautes, réunis par Jason pour la quête de la Toison d'Or[112]. Ce mythe est développé dans l'une des principales épopées grecques antiques, Les Argonautiques d'Apollonios de Rhodes[114].

Représentations visuelles

Les artistes grecs représentent probablement des scènes héroïques sur des vases figuratifs de l'époque géométrique (900-700 av. J.-C.), mais il est difficile de relier ces scènes à des mythes connus, car il n'y a pas encore d'éléments iconographiques permettant d'identifier les héros. C'est à partir de l'époque orientalisante (700-600 av. J.-C.) qu'apparaissent assurément des scènes narratives représentant des exploits héroïques, notamment sur un vase proto-attique d’Éleusis qui représente sur sa panse le combat de Persée contre les Gorgones, et sur son col Ulysse et ses compagnons aveuglant le cyclope Polyphème. L'époque archaïque artistique (600-480 av. J.-C.) voit la fixation d'une iconographie pour chacun des héros, avec des attributs (Héraclès avec un arc, une massue et la peau du lion de Némée, Ulysse coiffé du pilos, Bellérophon chevauchant Pégase), des ennemis principaux (Œdipe et le Sphinx, Thésée et le Minotaure, Persée et la Gorgone) et des dieux alliés spécifiques. Les grands exploits héroïques sont les sujets de prédilection, notamment leur combat contre des monstres. Le vase François (v. 575 av. J.-C.) représente ainsi des scènes épiques telles que la chasse au sanglier de Calydon, des Athéniens fêtant la victoire de Thésée contre le Minotaure et Achille tendant une embuscade au prince troyen Troïlos. Dans l'art athénien, Thésée est mis en avant, servant pour affirmer l'identité locale, en s'inspirant de l'imagerie d'Héraclès. Durant l'époque classique (480-330 av. J.-C.) les exploits guerriers sont moins représentés, au profit des épisodes « romantiques » et introduisant des belles femmes : Persée sauvant Andromède, Ulysse rencontrant Nausicaa, les noces d'Héraclès et d'Hébé, aussi les combats contre les Amazones (Amazonomachies). Les affrontements contre ces guerrières, ainsi que ceux de la guerre de Troie, figurent souvent sur les bas-reliefs. Les héros deviennent plus passifs dans les représentations, notamment la statuaire où ils sont plutôt représentés debout, seul ou en groupe. Les vases peints d'Italie du sud privilégient au IVe siècle av. J.-C. les scènes inspirées des tragédies athéniennes, les peintres choisissant parfois de représenter les acteurs jouant les héros, avec leurs masques[115].

Parmi les autres traits distinctifs des héros dans l'art se trouvent leur proximité avec les dieux, qui décident de leur sort et leur prêtent assistance, comme ils le font dans les épopées homériques. Athéna est la protectrice des héros par excellence (notamment Héraclès et Persée), Hermès également joue souvent le rôle de soutien[116]. Les artistes se sont aussi intéressés aux moments-clés des gestes héroïques que sont la naissance et l'enfance des héros (Héraclès étranglant les serpents qu'Héra a envoyé pour le tuer, Achille étudiant auprès du centaure Chiron)[117] et leur mort[118].

Postérité et réceptions

Des héros aux saints

Les cultes héroïques disparaissent avec la christianisation. Ils sont combattus par plusieurs Pères de l’Église, qui mettent en avant le fait que les héros ont une nature humaine et non divine (Origène, Augustin), et qu'il ne faut pas rendre de culte sur leurs tombes (Clément d'Alexandrie). Les caractéristiques des héros et de leurs cultes sont en partie reprises par les saints du christianisme et leur culte : ancrage local, pouvoir sauveur et guérisseur (mais sans les aspects négatifs et périlleux), présence de reliques et possibilité de les déplacer. Il y a d'ailleurs des cas où des cultes de saints remplacent directement des cultes héroïques. Les martyrs chrétiens sont en particulier vu comme des héros chrétiens (Augustin, Cité de Dieu X, 21 et XX, 10), ce qui renvoie notamment à l'idée de mort héroïque[119],[120].

Réinterprétations des héros grecs et de leurs mythes

Œdipe explique l'énigme du sphinx par Jean-Auguste-Dominique Ingres (1808, reprise en 1827). Musée du Louvre.

Malgré la christianisation et la fin des cultes héroïques, les mythes relatifs aux héros grecs ont continué à être transmis et à faire l'objet de nouvelles interprétations au regard de la situation présente, que ce soit par l'art, la littérature, l'allégorie et plus tard la psychanalyse. Par exemple, Œdipe a fait l'objet de représentations artistiques, notamment sa confrontation avec le Sphinx (Ingres, Gustave Moreau), et Sigmund Freud a développé à partir de son cas le célèbre « complexe d'Œdipe »[121]. La guerre de Troie a également été réinterprétée de différentes manières, que ce soit au théâtre dans La guerre de Troie n'aura pas lieu du français Jean Giraudoux (1935), renvoyant à la situation politique et militaire de l'Europe des années 1930, et au cinéma avec le film américain Troy (2004), qui cherche à s'éloigner du modèle homérique[122].

Comparaisons avec les autres cultures

Les études sur les mythes se développent également à partir du XIXe siècle et s'intéressent à la figure du héros, à partir d'exemples pris dans la mythologie grecque mais aussi dans d'autres cultures, l'analyse comparatiste permettant de découvrir d'autres figures similaires aux héros grecs dans des textes épiques (Gilgamesh, Arjuna, Siegfried, Beowulf, Roland, etc.)[123]. Ces travaux ont pour but de déceler des constantes derrière ces figures et leur légendes : leur origine, leur fonction, leurs principaux accomplissements, voire leur psychologie. Parmi les principaux auteurs posant les bases de ces études se trouvent le psychanalyste autrichien Otto Rank (Der Mythus von der Geburt des Helden, 1909), le folkloriste britannique Lord Raglan (The Hero, A Study in Tradition, Myth and Drama, 1936) et le mythographe américain Joseph Campbell (The Hero with a Thousand Faces, 1949)[124].

Des nouvelles figures héroïques

La figure du héros est reprise des modèles mythologiques grecs à partir du XIXe siècle dans la philosophie de l'histoire, où ils sont interprétés comme des « grands hommes », forces motrices de l'histoire, chez le philosophe allemand Georg Wilhelm Friedrich Hegel, le sociologue anglais Herbert Spencer ou encore l'historien et philosophe écossais Thomas Carlyle (On Heroes, Hero-Worship, & the Heroic in History, 1841). Chez ce dernier, il peut s'agir d'hommes d'action (Napoléon) comme d'hommes de lettres (Shakespeare) ou de religion (Mahomet, Martin Luther). Ces auteurs puisent leurs exemples dans le passé comme le présent, mais rarement des femmes. Ils sont conçus comme des personnes ayant une aura particulière, des talents qui les rendent supérieurs aux autres hommes, mais ils restent des humains avec leurs limites, sans avoir une dimension divine[124].

La fiction du XIXe siècle et du XXe siècle développe de nouvelles figures héroïques qui s'éloignent des modèles antiques : le héros romantique, le héros bourgeois, le héros absurde, etc. qui font perdre de la grandeur à la figure héroïque, puisqu'ils sont souvent impuissants, perdants voire amoraux, peuvent être caractérisés plus par leur ironie et leur détachement que par leur courage. Le terme en vient à désigner plus simplement le protagoniste d'un récit, qu'il ait des qualités « héroïques » ou pas[124]. En revanche dans plusieurs œuvres de fiction se trouvent des héros manifestement inspirés des héros antiques, comme les comics de « super-héros » américains (Superman, Wonder Woman, etc.)[125].

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