Idir El Watani
Idir El Watani est le pseudonyme collectif adopté en 1949 par trois militants du Parti du Peuple Algérien – Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (PPA-MTLD) — Mabrouk Belhocine, Yahia Hennine et Sadek Hadjerès — pour la rédaction et la diffusion clandestine de la brochure politique L’Algérie libre vivra. Ce pseudonyme constitue en lui-même un programme politique : il affirme un nationalisme algérien unitaire, pluriel, à rebours des courants islamo-arabistes dominants au sein du mouvement national algérien.
Étymologie et signification politique
Le pseudonyme est une construction bilingue délibérée, associant un prénom kabyle et un adjectif arabe :
Idir est un prénom kabyle signifiant « vivre » ou « vivra ». Selon les témoignages de Hadjerès et Hennine, il s’agit du prénom d’un employé au Foyer des étudiants à Alger, frère du maquisard kabyle Amar Haddad dit « Yeux bleus ».
El Watani (الوطني) signifie « nationaliste » ou « patriote » en arabe classique, mais le terme watani est également usité en kabyle dans le même sens.
La combinaison des deux termes forme un énoncé programmatique : « Le nationaliste qui vivra » ou, par extension, « le patriote de l’Algérie vivante ». Elle signale l’appartenance des auteurs à une Algérie à la fois berbère et arabe, unie mais plurielle, et constitue une réfutation implicite de l’étiquette « berbériste » que la direction du PPA-MTLD leur appliquait.
Le recours au pseudonyme répondait à une double nécessité de protection : échapper aux sanctions de la direction du parti pour fait de contestation interne, et se soustraire à la répression de la police coloniale française pour engagement nationaliste radical[1].
Les trois auteurs
Mabrouk Belhocine
Natif de Kabylie, Mabrouk Belhocine adhère au PPA vers 1946, alors qu’il est étudiant. Au moment de la rédaction de la brochure en 1949, il exerce comme avocat stagiaire à Alger. Il est membre du comité de rédaction du journal francophone du PPA-MTLD, el Maghrib el Arabi, aux côtés notamment de Benyoucef Ben Khedda. Il vivait entre Alger et la Kabylie. Proche des chefs de l’Organisation Spéciale (O.S.), notamment Hocine Aït Ahmed et Amar Ould Hamouda, il joue un rôle central dans la diffusion clandestine de la brochure en 1949. En 1956, lors de l’affaire dite « Mouzarine » au sein du FLN, il utilise la brochure pour défendre des militants kabyles accusés de « berbérisme ». Au début des années 1980, il reçoit un exemplaire de la brochure des mains de M’barek Djilani, relançant ainsi sa circulation dans les milieux militants et intellectuels[1].
Yahia Hennine
Natif de Kabylie, Yahia Hennine rejoint le PPA durant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il est lycéen. Il fait l’école des Scouts Musulmans d’Algérie (SMA) et fait partie des lycéens de Ben Aknoun. En 1949, il est étudiant en droit et responsable de la section estudiantine de l’université d’Alger, coiffant également la section des lycéens. Membre du comité de rédaction d’el Maghrib el Arabi, il entretient avec Belhocine des liens étroits à Alger et en Kabylie. Il dispose de réseaux militants solides à Boufarik, qui serviront à la diffusion de la brochure. Avec Hadjerès, il a témoigné sur les circonstances de la rédaction et de la diffusion du texte, constituant ainsi des sources orales précieuses pour les historiens[1].
Sadek Hadjerès
Natif de Kabylie, Sadek Hadjerès rejoint le PPA durant la Seconde Guerre mondiale alors qu’il est lycéen. Il fait l’école des Scouts Musulmans d’Algérie (SMA) et est lycéen à Ben Aknoun. En 1949, il étudie la médecine à Alger et est membre influent de l’Association des Étudiants Musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN). Il rejoint le groupe de rédaction au moment de la crise de 1949, apportant une contribution décisive au volet théorique du texte, notamment sur la définition de la nation. Militant communiste, il deviendra une figure importante du Parti Communiste Algérien (PCA), puis du Parti de l’Avant-Garde Socialiste (PAGS). Il est l’un des rares acteurs de la crise de 1949 à avoir laissé des témoignages écrits et oraux détaillés sur les événements[1].
Contexte de création du pseudonyme
La crise de 1949
Le pseudonyme naît dans le contexte de la crise interne de 1949 au sein du PPA-MTLD. Ce conflit oppose une frange de militants kabyles, favorables à une conception pluraliste de la nation algérienne, à la direction du parti, qui tend vers un nationalisme à dominante arabo-islamique. La direction taxe les contestataires de « berbérisme », d’athéisme et de complicité avec le PCA — accusations que les trois auteurs rejettent comme injustes et fausses[1].
La commande d’Amar Ould Hamouda
À la fin de 1948, Amar Ould Hamouda, membre du comité central et représentant de l’organisation de Kabylie au sein de la direction, demande à un groupe d’étudiants-militants kabyles — parmi lesquels Aït Amrane, Belhocine, Hennine et Saïd Oubouzar — de constituer un groupe de réflexion pour rédiger un document sur les problèmes idéologiques du parti. Hadjerès les rejoindra lors de la crise de 1949. Ce texte deviendra L’Algérie libre vivra[1].
Postérité du pseudonyme
Le pseudonyme « Idir El Watani » connaît une postérité discrète mais réelle dans l’histoire du nationalisme algérien :
En 1956, lors de l’affaire « Mouzarine » au sein du FLN, la brochure ainsi que le pseudonyme sont rappelé par Belhocine pour défendre des militants kabyles accusés de « berbérisme ».
Toujours en 1956, Hocine Aït Ahmed aurait emprunté le pseudonyme « Idir El Watani » pour signer une série d’articles sur l’exploitation économique et sociale de l’Algérie dans l’organe officiel de la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL) à New York.
En 1987, Mohammed Harbi publie le texte intégral de la brochure sous le titre original dans la revue Sou’al (Paris, n° 7), réhabilitant ainsi publiquement les auteurs et leur pseudonyme.
Le pseudonyme est aujourd’hui reconnu par les historiens du nationalisme algérien comme le premier signe d’une revendication identitaire berbère assumée au sein du mouvement national, préfigurant les débats qui ressurgiront lors du Printemps berbère de 1980 et au-delà[1].
Références
- Ali Guenoun, La question kabyle dans le nationalisme algérien : 1949-1962, Vulvaines-sur-Seine, éditions du croquant, , 510 p.
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