Iris Murdoch

Iris Murdoch
une illustration sous licence libre serait bienvenue
Biographie
Naissance
Décès
Sépulture
Oxford Crematorium (d)
Nationalités
Formation
Badminton School (en)
Newnham College
Somerville College
Ibstock Place School (en)
Activités
Période d'activité
Conjoint
John Bayley (en)
Autres informations
A travaillé pour
Membre de
Genre artistique
Distinctions
Œuvres principales
Plaque commémorative.

Iris Murdoch, née le à Dublin et morte le à Oxford, est une écrivaine et philosophe irlandaise.

Biographie

Elle naît en 1919 à Dublin[1] dans le quartier résidentiel de Phibsborough. Son père, Wills John Hughes Murdoch, est issu d'une famille protestante presbytérienne d'éleveurs de moutons du comté de Down, près de Belfast. Sa mère, Irene Alice Richardson, chanteuse de formation, vient d'une famille protestante de Dublin[1]. Durant la jeunesse d'Iris, ses parents déménagent à Londres où son père devient fonctionnaire[1]. Iris s'inscrit alors au Somerville College d'Oxford, réservé aux femmes, dont les subventions sont peu élevées comparativement aux universités masculines, mais qui lui permet de suivre le cursus honour moderations and litterae humaniores orienté sur les langues et cultures grecque et latine, à travers des cours d’histoire, d’archéologie, d’art et de philosophie[2].

Dans le même temps, elle profite de son arrivée à Oxford pour s’engager au parti communiste et participe activement, au sein du campus, à de nombreuses actions. Dans son parcours universitaire, elle est rejointe par deux autres femmes, étudiantes avec elle : Philippa Foot et Mary Midgley. Elles se spécialisent plus tard toutes les trois dans la philosophie. Elles font également la rencontre d’ Elizabeth Anscombe, elle aussi future philosophe. On les appelle aujourd’hui le «quartet d’Oxford». Ainsi toutes les quatre luttent pour se faire une place à l’université où les femmes restent peu prises au sérieux à l'époque. Iris Murdoch doit même accepter les attouchements d’un éminent professeur de langues anciennes afin de pouvoir suivre ses cours avec les autres étudiants masculins. Au sein de ce milieu très exigeant (et pour le moins sexiste), leur place n’est en rien acquise, encore moins en philosophie où la discipline est encore jugée principalement masculine.

Cependant, en 1939, la Seconde Guerre mondiale entraîne le départ de nombreux étudiants, contraints de laisser leurs études de côté pour s’engager dans l’armée. Cela permet aux étudiantes d’accéder plus facilement à l’enseignement qu’elles souhaitent. Oxford se retrouve alors bouleversé, entre les rationnements, le manque de moyens et l’accueil de réfugiés. Iris Murdoch s’engage activement dans des collectes de fonds pour aider ces réfugiés. C’est lors de cette période que les quatre femmes se réunirent régulièrement pour parler de philosophie, fumant des cigarettes pour faire passer la faim due aux restrictions.

En 1942, lorsqu’elle obtient son diplôme avec la mention très bien, Mordoch met en pause sa carrière universitaire afin de participer à l’effort de guerre. Le service civil lui donne alors un poste administratif à Londres, dans le secteur du Trésor, responsable des finances publiques. Suivie dans sa démarche par sa camarade Philippa Foot, les deux femmes déménagent ensemble pour rejoindre une capitale qui se relève des bombardements, et y rencontrent de nombreux réfugiés d’origines différentes. Ces rencontres multiculturelles stimulent Iris Murdoch qui cherche à faire de nouvelles connaissances, et c’est à cette période qu’elle commence à s'intéresser tout particulièrement à la littérature française.

Dès l’instant où la guerre s’achève, elle souhaite voyager, c’est pourquoi elle  postule auprès de l’UNRRA, l’administration des Nations Unies pour le secours et la reconstruction, afin de poursuivre son engagement dans le reste de l’Europe. Elle est d’abord envoyée brièvement à Bruxelles en 1945 au moment de la Libération, où elle a l’occasion d’assister à une conférence de Jean-Paul Sartre. C’est ainsi qu’elle en vient à étudier plus amplement les philosophes français contemporains, comme Simone de Beauvoir et Albert Camus. Elle est ensuite envoyée en Autriche, pour aider au rapatriement des réfugiés. Elle y rencontre le poète français Raymond Queneau, avec qui elle commence une correspondance et une longue amitié. Elle souhaite même devenir sa traductrice officielle afin de diffuser ses écrits en anglais.

Avec le retour progressif à une vie débarrassée de la guerre, Iris Murdoch a le temps de se consacrer de nouveau à la philosophie et décide de reprendre ses études pour se plonger dans le domaine de l’éthique. Elle reçoit une bourse pour un doctorat au Vassar College de New York, mais son passé de militante au parti communiste l’empêche d’obtenir un visa. Au même moment, on refuse de publier ses traductions de Queneau, et elle est contrainte de retourner vivre chez ses parents, sans idée d’avenir. Ce retour sur le sol anglais lui permet de se rapprocher de ses anciennes amies de l’université qui ont poursuivi leur doctorat à Cambridge, où elle est acceptée à son tour. En 1947, elle commence ainsi ses études doctorales au Newnham College, l'université pour femme de Cambridge, qui cependant ne décernait pas de diplôme aux femmes à l’époque.

Elle renoue alors avec Elizabeth Anscombe, devenue l’élève et fidèle amie de Ludwig Wittgenstein. Par son intermédiaire, Murdoch se familiarise avec la pensée du philosophe autrichien, en même temps que sa relation avec Anscombe stimule leur propre réflexion. C'est durant cette période qu'Iris et Elisabeth auraient eu une aventure amoureuse secrète, tel que l'atteste leurs journeaux intimes. Anscombe organise alors une rencontre entre Wittgenstein et Murdoch lors d’un après-midi. Murdoch profite de son retour dans le milieu universitaire pour animer des conférences sur la philosophie sartrienne afin de la faire connaître de l’autre côté de la Manche. Elle a toutefois du mal à accepter sa légitimé dans le milieu philosophique et se confie à Queneau sur sa peur d’être traité de hoax, soit une «supercherie», une «blague», une fausse philosophe. Peu à peu, elle se rend compte que ce milieu ne lui convient plus et elle décide de postuler comme tutrice de philosophie au St Anne's College d'Oxford, université réservée aux femmes. Elle y enseigne de 1948 à 1963.

Avec ce nouveau poste, elle organise des séminaires de philosophie tout en commençant l’écriture romanesque. C’est à cette période qu’elle et son amie Philippa Foot ont l’occasion d’animer des émissions de radios de la BBC sur la philosophie. Iris Murdoch choisit alors d’aborder le rapprochement entre la littérature et la philosophie en passant par les œuvres de Sartre, Beauvoir et Camus. Elle fera également une émission beaucoup plus longue sur Simone Weil, décédée quelques années auparavant. À la mort de Wittgenstein, en 1951, Anscombe, qui est son exécutrice testamentaire, se voit confier la lourde tâche d’éditer et de traduire certains textes du philosophe. Dépassée par l’ampleur de la tâche, elle demande à Iris Murdoch de l’aider dans ce travail titanesque. Cette même année, Iris Murdoch publie un essai : Sartre, un rationaliste romantique, le premier d’une multitude d’essais et d’articles édités dans les années qui suivront. Dans ces essais, elle propose des réflexions sur l’existentialisme, la linguistique, l’éthique et la métaphysique de son temps, ce qui donne une certaine notoriété dans le milieu académique de la philosophie.

En 1956, elle rencontre John Bayley, professeur de littérature anglaise, et décide de partager sa vie avec lui. Elle se consacre davantage à la littérature, publiant un roman par an, et finit par quitter son poste à Oxford en 1964 pour rejoindre le Royal College of Arts. Sa notoriété grandit dans le milieu littéraire, tout d’abord grâce au prix James Tait Black, qu’elle remporte en 1973 pour ses œuvres, puis le prix Booker, en 1973, pour son roman The sea, the sea. Elle gagne alors une reconnaissance internationale pour ses romans, que l’on rattache au genre du roman philosophique. En 1980, elle se diversifie dans sa production littéraire et écrit deux pièces de théâtre fondamentalement philosophiques puisqu’elles prennent la forme de dialogues platoniciens, réunis sous le nom de Acastos. Les pièces furent jouées au National Theater de Londres.

En 1987, elle est ordonnée Dame Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique, un grade honorifique accordé pour son apport à la littérature anglaise et son rayonnement à travers le monde. Parmi ses prestigieuses distinctions, elle est également membre de l’Académie américaine des arts et des sciences et docteur honoris causa de l’université de Hong Kong.

Cependant, sa carrière littéraire cesse progressivement avec l’apparition des premiers signes de la maladie d’Alzheimer dont elle souffre et qui avait emporté sa mère quelques années auparavant, bien que le diagnostic de cette pathologie n’existait pas encore. Elle achève avec difficulté l’écriture de son dernier roman, Le Dilemme de Jackson, en 1995 et perd peu à peu, en même temps que ses souvenirs, ses facultés de penser et de formuler des phrases cohérentes. Elle accepte alors de participer à des essais et des recherches pour mieux connaître cette pathologie nouvellement découverte. Son mari la soutient, et raconte ses dernières années, en observant la disparition progressive de l’identité de sa femme :

« Elle ne sait plus qu’elle a écrit vingt-six romans remarquables ainsi que des ouvrages de philosophie, qu’elle a reçu plusieurs doctorats honoris causa des plus prestigieuses universités, ni qu’elle est Dame of the British Empire… »[3]

Il s’occupe d’elle jusqu’à ses derniers instants, refusant de la placer dans un établissement spécialisé tant qu’il était capable de l’assister. Mais ses facultés se dégradent, si bien qu’elle ne peut plus s’alimenter ni boire de façon autonome. Elle meurt en février 1999.

En 2001, un biopic sort au cinéma, retraçant sa vie et sa lutte contre la maladie d’Alzheimer. Son rôle est interprété par Kate Winslet.

La publication posthume de nombre de ses poèmes permettent d'attester de la bisexualité de Murdoch, comme de plusieurs autres facettes de sa personnalité[4]. Son journal intime fait état de la nervosité et de la crainte de la femme de lettres que sa sexualité soit connue du grand public ; son œuvre littéraire traite pourtant de la bisexualité et du polyamour, bien avant que ces sujets ne soient ouvertement discutés en société[4].

Philosophie

La philosophie morale élaborée par Iris Murdoch tente de réaffirmer l’existence d’un bien idéal et transcendant dans un monde où les violences de la Seconde Guerre mondiale ont mené à un relativisme moral de plus en plus fort.

La nature humaine

Affirmer que le bien existe ne revient pas à dire que la nature humaine est bonne. Au contraire, Murdoch qualifie de pessimiste, mais réaliste, sa vision de l’esprit humain. En effet, la nature humaine est avant tout égoïste.

« Que les êtres humains soient naturellement égoïstes semble être, où qu’on les observe dans le temps et dans l’espace, une vérité d’évidence, en dépit d’un très petit nombre d’exceptions apparentes. Pour ce qui est de la nature de cet égoïsme, la psychologie moderne a fait certaines découvertes. Le psychisme est un dispositif individuel historiquement déterminé s’activant implacablement à prendre soin de lui-même. A certains égards, il ressemble à une machine ; il a besoin, pour fonctionner, de sources d’énergie, et il est prédisposé à agir suivant des programmes déterminés. Le degré de liberté, tant vanté, de sa capacité de choix n’est généralement pas très élevé. Une de ses principales activités est le rêve éveillé. Il répugne à affronter les réalités déplaisantes. En temps normal sa conscience n’est pas une vitre transparente à travers laquelle il voit le monde, mais un nuage de rêveries plus ou moins fantasmatiques destinées à protéger le psychisme de la souffrance. » Iris MURDOCH,  La souveraineté de bien sur les autres concepts, 1971, p.141-142


Il s’agit ici de reconnaître les découvertes psychanalytiques de l’époque et d’intégrer le fonctionnement du psychisme à l’essence de l’homme. Le psychisme est vu comme un système égocentré mis en mouvement par une énergie déterminée par l’histoire individuelle. Ainsi, chaque individu est mû dans une direction qui lui est propre et découle de ce qu’il a vécu. En cela, si on reconnaît l’existence d’un déterminisme psychique, pour autant il ne s’impose pas comme une nécessité extérieure. Ce système est auto-protecteur, il vise à protéger l’esprit d’un monde extérieur qui peut nous rendre anxieux. Dans les faits, on ne peut pas, pour la tranquillité de notre esprit, supporter la réalité à haute dose. C’est pourquoi le psychisme cache la réalité par des rêveries, des fantasmes. Il en découle que la conscience n’est pas une vitre transparente donnant une vision directe de la réalité,  mais un « nuage fantasmatique »[5], une image déformée, enjolivée, pour nous protéger de la souffrance, et nous consoler. En ce qu’il est censé nous protéger, le fantasme est plus fort que la raison : c’est lui qui médiatise notre rapport au monde.

Cette énergie qui nous pousse à être égocentrés est difficile à comprendre puisqu’il s’agit d’essayer de saisir sa propre vie d’un regard extérieur, allant ainsi contre la nature même de notre psychisme. L’introspection et l’analyse psychanalytique ne sont pas suffisantes pour comprendre et contrôler l’entièreté de cette énergie directrice. Pour Iris Murdoch, la psychanalyse fait fausse route : il ne faut pas essayer de comprendre les mécanismes des fantasmes pour s’en libérer, mais plutôt passer au-delà. Il s’agit de ne pas accepter la vision du monde qu’ils nous imposent, de ne pas s’y limiter, comme si c’était une contrainte indiscutable.

L'amour

Le psychisme est aussi caractérisé par sa capacité à développer des attachements, à des êtres, à des choses, qu’il implique dans sa vie.  Ces attachements changent suivant les bienfaits qu’ils peuvent apporter au psychisme. Ces attachements sont ce qu’on identifie à l’amour.

Murdoch affirme à plusieurs reprises la pertinence de donner plus d’importance à l’amour en philosophie. L’amour est un amour pour l’autre, issu de la capacité du psychisme humain à développer des attachements. Pour autant, cet amour ne doit pas être pathologique et égoïste, tel qu’il est ressenti couramment. En effet, si l’amour conduit à considérer que l’autre nous appartient et qu’il fait partie de notre vie, de nous-même, alors cet amour ne fait que renforcer l’énergie égocentrée du psychisme, il pousse à s’enfermer dans le fantasme et l’illusion en intégrant l’autre à soi.

Il s’agit alors de purifier cet amour, d’utiliser sa puissance pour en faire un moyen de sortir de soi. Le sentiment amoureux implique en effet avant tout un intérêt pour l’autre, et par là, la reconnaissance que quelque chose d’autre est réel en dehors de nous. Notre perception égocentrique est ainsi bousculée, et plus encore, l’amour engendre un respect pour une réalité autre que soi. Notre attention se tourne alors vers l’autre, avec une envie de mieux le connaître.  Murdoch résume ainsi sa pensée : « l’amour est connaissance de l’individu »[6]. Et plus on apprend à connaître l’autre, ses besoins, ses désirs, plus il est difficile de le traiter comme un objet. Cependant, cette connaissance ne sera jamais complète, puisque l’autre nous reste en partie inaccessible. L’effort vers la connaissance fait par l’amour n’a alors pas de limite assignable, il ne peut que tendre vers un idéal qui doit être poursuivi.

Il s’agit de reconnaître la capacité de l’amour à sortir l’individu de son dynamisme égocentré pour accepter une autre réalité, défaite de ses illusions propres. En cela, l’amour conduit à une connaissance du monde plus juste, plus vraie, et donc plus morale.

L’existence de la capacité humaine à aimer, la force de l’amour qui est une attention vers l’autre, est la preuve selon Murdoch de l’existence du bien comme principe transcendant.

Le bien

Le bien est difficile à appréhender en tant que concept, et Murdoch le concède : quand on regarde l’histoire, on a du mal à croire qu’il puisse réellement exister. Pourtant, dans la lignée platonicienne, elle affirme sa réalité transcendante et la difficulté à l’atteindre. Le bien n’est pas une simple éthique normative, un jugement de valeur, il existe véritablement dans le monde. Notre incapacité à accéder à la réalité le rend inaccessible, mais nous en avons cependant une intuition : si on ne sait pas définir le bien précisément, on sait dans quelle direction le chercher. Cette intuition vient du fait que nous voyons des concepts qui lui sont reliés, les vertus, sans pour autant voir le bien lui-même. Reprenant la métaphore de la caverne de Platon, on ne peut regarder le soleil directement, néanmoins sa lumière rend visible ce qui l’entoure.

Dans le système murdochien, le bien fonctionne comme concept unificateur, maintenant l’unité du monde moral, et si tout s’explique par lui, pour autant il est la seule chose qui ne peut s’expliquer que par elle-même. Ainsi, le bien ne peut pas se définir de l’extérieur, c’est pourquoi il est si difficile à conceptualiser. Il est une perfection et de fait, sans véritable exemple dans le monde, et on ne peut que tendre sans cesse vers lui sans jamais l’atteindre complètement. Essayer d’avoir une vision claire du monde permet cependant de s’en approcher, puisqu’il est lui-même à l’origine de la clarté. C’est alors un bien qui s’assimile à la vérité, d’où sa force : « l’autorité du Bien nous apparaît nécessaire, car le réalisme (l’aptitude à percevoir la réalité) requis pour être soi-même bon est une forme d’aptitude intellectuelle à percevoir ce qui est vrai et, par là même, à anéantir le moi ». Pour voir correctement le monde, il faut se libérer de nos propres illusions et donc d’une fausse connaissance, qui nous faisaient agir égoïstement. En voyant le vrai, on voit donc le bien.

Cette conception du bien est ce qui permet de donner un sens non seulement à la morale mais aussi à la vanité de l’existence. En effet, la seule façon d’être bon, c’est de l’être pour rien, c’est-à-dire hors de nos intérêts égoïstes, et en prenant le bon comme valeur intrinsèque. Cependant, dû à la difficulté de voir ce bien, il est facile de se tromper sur sa nature, et on ne peut que tendre vers lui. C’est ainsi un idéal pour l’humanité, dont Murdoch reconnaît l’inaccessibilité. C’est pourquoi différentes définitions peuvent être présentées par les êtres humains, aucune n’étant parfaite.

La morale

Toute l’entreprise de Murdoch consiste à fonder une nouvelle philosophie morale cohérente avec le monde moderne : « le problème consiste à réorganiser la philosophie morale et à trouver des méthodes d’analyses appropriées au fait qu’une partie considérable de la conduite humaine est mue par une énergie mécanique de type égocentrique »[7].

Dû au système égocentré du psychisme, nous n’avons pas accès à la réalité entière. Ainsi, lorsqu’il faut agir, lorsqu’il faut choisir, si plusieurs possibilités se présentent à nous, la disponibilité de ces différents choix est le produit du psychisme. Le psychisme vise à produire des choix et des actions visibles, et ces choix ne dépendent finalement non pas de la réalité mais de la vision subjective que nous en avons. C’est le système psychique qui produit les différentes possibilités d’actions à notre portée. Par conséquent, il n’est pas correct de juger la qualité morale d’un individu en se basant uniquement sur le choix momentané et la décision prise, puisque le choix est déjà restreint. Au fond, je ne peux choisir qu’au sein d’un monde que je peux voir.

La vision

Murdoch propose alors de voir la moralité non comme la qualité d’une action, mais comme la qualité d’une vision. Il faut que la vision soit morale pour que les choix le soient aussi. Par vision, elle entend la représentation de la réalité que chacun se fait. Si cette vision est d’abord égocentrée, du fait du fonctionnement du psychisme qui se protège, il faut faire un effort pour sortir de cet égocentrisme et pour se libérer de ces illusions. Ainsi, « la vision claire des choses est la résultante d’une imagination et d’un effort, eux-mêmes de nature morale »[8].

Cette vision du monde claire, juste, morale, se construit progressivement et tend vers une perfectibilité jamais atteinte. En effet, la tâche de compréhension de la réalité est sans fin, puisque le monde qui s’offre à nous est fait de diversité et de détails quasiment illimités. Cette vision se construit au quotidien, en même temps que nos concepts qui changent et s’approfondissent suivant les événements traversés par chacun. Elle est profondément personnelle, et en cela elle fait partie de ce que Murdoch appelle la « texture d’être ». Cette expression renvoie à tout ce qui fait la personnalité d’un individu et qui trahi sa moralité, que ce soit les mots employés, les choix, les attirances, les jugements et évaluations portés sur les autres, ce qui est valorisé ou moqué, les prises de positions et les réactions à chaque instant. Cette texture d’être est un tissage, en évolution constante, et c’est sur elle que porte le jugement moral, puisqu’elle est l’expression de la vision du monde de l’individu.

« Quand nous appréhendons et évaluons les autres, nous ne considérons pas seulement leurs solutions à des problèmes pratiques spécifiables, nous considérons une chose plus insaisissable, que l’on pourrait appeler leur « vision totale de la vie », telle qu’elle apparaît dans leur manière de parler ou de se taire, leurs choix de mots, leurs évaluations des autres, leur conception de leurs propres vies, ce qu’ils trouvent attirant ou digne de louanges, ce qu’ils trouvent drôle : en bref, les configurations de leur pensée apparaissant tout le temps dans leurs réactions et leur conversation. Ces choses, qui peuvent être montrées de façon ouverte et compréhensible ou être intérieurement élaborées puis devinées, constituent ce que, portant différents accents dans chacune des deux métaphores, on pourrait appeler la texture d’être d’un homme ou la nature de sa vision personnelle. [...] Finalement, on peut dire que ces activités constituent en elles-mêmes les expressions directes de la « nature morale » ou de « l’être moral » d’une personne et exigent un type de description qui n’est pas limité au modèle du choix et de l’argument. » MURDOCH Iris, Vision et choix en moral, 1956, dans La voix et la vertu, 2010

Si la morale découle de notre vision du monde, alors l’existence de différentes positions morales implique des différences de compréhension du monde. Par conséquent, il n’y a plus véritablement de fait sans valeur, puisque chacun considère la situation selon ses concepts moraux :  « En bref, si on considère les concepts moraux comme des configurations profondes du monde, plutôt que comme des lignes dessinées autour de domaines factuels séparables, alors il n’y aura pas de faits « derrière eux », dans les termes desquels ils pourraient être définis de manière erronée »[9]. Expliquer un concept moral revient alors à vouloir apporter à l’autre une vision du monde différente. « Les grands philosophes créent de nouveaux concepts moraux et communiquent de nouvelles visions morales et de nouveaux modes de compréhensions »[9]. Chaque nouvelle conception morale est ainsi une nouvelle vision du monde cohérente avec elle. Et de manière plus détaillée, chaque mot, chaque concept moral relève d’une vision du monde différente pour chacun. En effet, puisqu’un même mot n’a pas forcément le même sens pour chacun, il est difficile de savoir si derrière un terme moral, renvoyant à une valeur ou un jugement, les agents moraux ont la même image, le même ressenti à propos de ce concept. Il y a alors nécessairement une difficulté à communiquer avec l’autre et de nombreuses possibilités de mécompréhensions encouragées par les limites du langage. Un vocabulaire extrêmement riche peut cependant réduire quelque peu l’incompréhension, puisque les termes deviennent alors de plus en plus précis et spécifiques. Les synonymes ne renvoient jamais exactement au même signifié, et chaque variation de sens devient alors primordiale pour garantir la communication la plus complète possible. Cependant, parfois on ne peut rien faire pour surmonter l’incompréhension : la différence de vision est bien trop grande. C’est ce manque de compréhension entre les hommes qui peut mener à des violences.  

L'attention

Grande lectrice de Simone Weil, Murdoch lui emprunte le concept d’attention, comme regard sur une réalité individuelle. Il s’agit de porter son attention vers quelque chose, donc à l’extérieur, un objet, un autre être, un détail du monde. Par l’attention, l’individu choisit d’orienter sa vision du monde sur une chose en particulier, et de fait, de la voir plus clairement. L’attention vient ainsi supplanter la connaissance de la réalité produite par l’énergie égocentrée, pour donner accès à une réalité différente, plus juste. Cette attention aux détails produit de l’humilité, et mène à une plus grande compréhension du bien. Elle s’apparente à la contemplation, comme expérience spirituelle singulière.

En choisissant d’exercer son attention sur certaines choses plutôt que d’autres, l’agent moral prend position, il choisit ce qu’il veut voir dans le monde et ce qu’il veut en connaître. Son regard lui est propre, et il est responsable de ce à quoi il veut donner de l’importance. Porter son attention sur des objets porteurs de valeurs, comme des œuvres d’art, des exemples d’actions vertueuses, est ainsi un pas en avant vers une vision morale. L’attention, comme faculté à modifier volontairement notre vision du monde, participe ainsi à la perfectibilité morale. Ce qui mène à la conséquence suivante :  « si je pratique convenablement l’attention, je n’aurais pas à faire de choix, et tel est bien en fin de compte le suprême désirable»[8]

Selon cette idée, une vision parfaitement morale n’impliquerait plus aucun choix. En effet, si l’agent moral voit la réalité sans plus aucune illusion, s’il a une vision claire du monde et qu’il le comprend véritablement, alors la décision la plus morale s’imposera comme une évidence. « Il faut se représenter la situation idéale comme une sorte de nécessité »[8]. Ainsi, développer une vision réaliste du monde est une conquête morale.

La morale n’est pas seulement une affaire de jugement extérieur, mais aussi d’intériorité. Murdoch prend l’exemple d’une mère et de sa belle-fille dans L’idée de perfection. La mère porte d’abord un regard très négatif sur la compagne de son fils, cependant par amour pour lui, elle se remet en question et essaye de voir la jeune fille différemment, jusqu’à l’apprécier. Dans les faits, son comportement n’a pas changé, pourtant sa vision est devenue toute autre, puisqu’elle s’est libérée de ses préjugés pour voir sa belle-fille autrement. Ce changement, bien qu’il ne soit qu’intérieur, est une activité morale par la nature de l’effort qui a été fait.

Imaginons que M se dise : « je suis conventionnelle est vieux jeu. Ne suis-je pas victime de mes préjugés, de mon étroitesse d’esprit et d’un certain snobisme ? Il y a sûrement de la jalousie de ma part. Il faut que je reconsidère la situation. » Faisons la supposition que M se mette à observer B, ou du moins à réfléchir délibérément sur B, et que sa vision de B en soit peu à peu modifiée. Si l’on ajoute que B vit loin de M ou qu’elle est morte entre-temps, on peut affirmer que ce qui change, ce n’est pas le comportement de B, mais bien l’esprit de M. Voici que B se révèle finalement être non plus vulgaire mais vive d’esprit et simple, non plus dépourvue de manière mais spontanée, non plus bruyante mais gaie, moins fâcheusement gamine que délicieusement juvénile, etc. [...] Si l’activité de M est difficile à caractériser, ce n’est pas parce qu’elle est vague, mais précisément parce qu’elle est morale. [...] Ce que, ex hypothesi, M s’efforce de faire, ce n’est pas d’avoir une vision plus exacte de B, mais d’en avoir une vision équitable et affectueuse. MURDOCH Iris, L'idée de perfection, 1971

La morale

La philosophe s’oppose ainsi à l’établissement de règles morales universelles. Il n’y a pas de morales générales, il n’y a que des situations particulières et jamais identiques. Ainsi, les véritables dilemmes moraux ressemblent à ceci : « Doit-on garder à la maison un enfant retardé ou l’envoyer dans une institution ? Doit-on s’occuper d’une personne âgée qui est source de toutes sortes de tracas ou lui demander de s’en aller ? Doit-on maintenir une relation conjugale malheureuse dans l’intérêt des enfants ? Dois-je oublier ma famille pour me consacrer à la politique ? Dois-je négliger les miens pour mieux pratiquer mon métier ? »[10]. Et à ces questions, il n’y a aucune réponse qui soit toujours la bonne, aucun mode d’emploi à suivre ou de maxime à appliquer. Cependant, il y a une bonne façon d’agir, qui n’apparaît à l’agent moral que par la connaissance la plus complète de la situation à laquelle il fait face. Ce qu’il est moral de faire dépend ainsi du contexte.

En refusant la pertinence de maximes et autres préceptes moraux, Murdoch remet également en cause des grandes figures morales : Socrate ou Jésus sont vus comme des modèles de moralité, mais il faut pointer du doigt le manque de détails sur leur vie. Et au fond, dès que la personne se complexifie, on ne peut plus la définir comme bonne ou mauvaise. Il n’est donc pas pertinent de vouloir universaliser un comportement ou de prendre un modèle pour nous guider, puisque toute généralité est une mauvaise perception, une vision simplifiée et réconfortante du monde. Il faut accepter que le monde soit ambiguë et qu’on ne puisse pas tout comprendre. On ne peut alors pas poser de devoir universel.

Cependant, il est du devoir de chacun de faire un effort d’attention pour aller à l’encontre de son égocentrisme naturel et avoir la vision la plus juste possible. Si une décision néfaste, funeste, a été prise par un individu à cause d’une vision du monde mauvaise, on ne peut pas pour autant accuser sa vision, comme une force agissant indépendamment de lui. Ainsi, malgré le déterminisme psychique, il ne s’agit pas de déresponsabiliser l’individu de ses actes, puisqu’il est pleinement actif dans sa vision du monde et peut aller à l’encontre de ses illusions, et s’en libérer.

La liberté

La liberté chez Murdoch se construit en contestation au concept rationnel de la liberté telle qu’elle le rapproche de Kant, Descartes et Sartre. Ce n’est pas fondamentalement une liberté qui agit dans le choix, une liberté qui s’actualise dans le moment, mais une liberté qui s’exerce en continu. En effet, dans la pensée de Murdoch, puisque le psychisme oriente notre vision du monde et donc les choix qui sont à notre disposition, nous ne sommes pas véritablement libres de nos choix. Rappelons par ailleurs que l’idéal recherché est d’avoir une connaissance telle de la situation que la seule bonne décision à prendre soit une évidence, une nécessité. Par contre, nous sommes libres de changer notre vision du monde, de porter notre attention sur de nouvelles choses. Or, cette vision se construit en continu, à chaque instant de nos vies. La liberté est donc effective, et ne s’interrompt pas lorsqu’il n’y a pas de choix à faire. En cela, la liberté s’illustre comme mode de réflexion : nous sommes libres de la façon dont nous voyons le monde. Cependant, cette liberté n’est pleine que lorsqu’elle s’émancipe de l’énergie égocentrique du psychisme, lorsqu’elle se libère des fantasmes et illusions. Pour cela, il faut passer par l’attention vers l’extérieur, vers l’autre, par l’amour. On peut ainsi noter que chez Murdoch, ce n’est pas la raison qui mène à la liberté, mais l’amour.

Elle remet également en cause la volonté comprise comme faculté entièrement libre et hors de tout contrôle extérieur. Elle pense plutôt la volonté comme étant l’énergie naturelle du psychisme. C’est cette énergie qui peut être tournée vers soi ou vers l’extérieur, et met l’esprit en mouvement. La volonté répond donc à la vision du monde que l’on suit, en cela elle doit être conçue comme « obéissance » à l’idéal qu’on se construit

Le langage

Influencée par Wittgenstein et Anscombe, Murdoch développe une pensée sur le langage orientée sur sa signification contextuelle. Il s’agit d’affirmer que, si nous utilisons tous les mêmes mots, nous ne mettons pas forcément la même idée derrière. En effet, tout emploi de mot dépend non seulement du contexte d’utilisation, mais aussi de l’histoire personnelle de l’individu. Elle prend l’exemple du mot « repentir » qui n’aura pas la même profondeur de sens pour nous suivant notre âge, la période de notre vie et les épreuves traversées. C’est un langage idiosyncrasique : même si le signifiant est le même, et est public en ce que le langage est commun, le signifié quant à lui est proprement individuel. À travers l’évolution de sa vie personnelle, l’individu est conduit à se remettre en question, à développer sa conscience du monde et à réexaminer ce qu’il prenait pour acquis. Une modification dans notre définition d’un mot se révèle alors être un changement dans notre façon même de concevoir la réalité.

Ainsi, même si le mot reste le même, sa définition change progressivement pour chacun. Pour comprendre les autres, il est alors important de comprendre leur contexte, mais l’on se rend compte, avec cette conception du langage, qu’il est assez compliqué d’être certain qu’une même idée est mise derrière un même mot. C’est pourquoi un même mot peut provoquer des réactions différentes, des comportements différents. Selon Murdoch, il y a une opacité entre les individus, une réelle difficulté à communiquer si on ne peut passer par des objets communs. Dans les faits, personne ne peut montrer sa vie intérieure, sa conception profonde du monde : on ne peut que la décrire avec des mots communs, publics. Mais au plus le langage sera riche, au plus l’éventail de vocabulaire sera grand, et au plus notre parole sera précise.

En ce qu’il renferme notre façon de voir le monde, le langage porte en lui une dimension morale non négligeable. La philosophe parle alors de « concepts moraux ». Il s’agit des concepts normatifs que nous employons, tels que « bon », « mauvais », mais nous ne mettons pas forcément les mêmes impressions derrière ces mots. Pour comprendre ce que l’autre veut dire par « bon » , il faut alors comprendre son contexte. Les concepts moraux ne peuvent se comprendre qu’au sein d’un ensemble des références qui les entourent.

Elle aborde alors le cas du langage scientifique qui se veut le plus exact et précis possible, mais surtout le plus accessible dans le sens où les scientifiques doivent pouvoir se comprendre. L’idéal linguistique scientifique se traduit en une expression la plus limpide et objective possible, par l’expulsion de la morale et de toute forme de valeur au sein de ce langage. Il se distingue alors du langage littéraire, plus artistique et destiné à véhiculer des émotions. Il peut être beaucoup plus opaque ; en cela, il rend la communication moins facile.

Murdoch revient alors sur la division qui est faite entre le domaine artistique, littéraire, et le domaine scientifique. On a tendance à les considérer comme pleinement distincts, formant deux cultures différentes, en tant qu’ils sont deux modes de rapport au monde différent : la science cherche la vérité, l’art cherche le plaisir, ou le divertissement. Et de nos jours, la culture scientifique est perçue comme la plus importante, offrant un rapport au monde plus réel, plus rationnel. Mais cette conception du monde est dangereuse puisque le langage scientifique se veut exempté de toute valeur. Or, « avant d’être des scientifiques, nous sommes des êtres humains et des agents moraux, et c’est avec des mots que nous devons débattre de la place de la science dans la vie humaine »[8]. La philosophe affirme ici la suprématie de la morale sur l’ensemble des activités humaines, et récuse la distinction faite entre ces deux cultures. Pour Murdoch, c’est une erreur : on ne devrait y voir qu’une seule culture, dont l’unité repose sur les mots, le langage. L’importance donnée à la science, la rigueur et l’objectivité qui lui sont attribuées, sont en réalité dangereuses en ce qu’elles se veulent purement amorales, au-delà de toute considération éthique. Pourtant dans les faits, si presque toute utilisation de mots relève de valeurs, une représentation s’affirmant comme plus objective ne vise qu’à cacher sa moralité. Au fond, le langage scientifique véhicule également des valeurs, par le simple choix de mots qui est fait.

Murdoch défend alors un renversement de la hiérarchie posée entre la science et l’art : la littérature, le versant artistique de la culture, est plus importante que le savoir scientifique car elle éduque notre manière de représenter et de comprendre les situations humaines. Considérer que le domaine scientifique doit être hermétique à la morale n’est pas une position qu’il faut soutenir car elle entraîne une vision du monde déshumanisée.  À l’inverse, dans un roman, il s’agit avant tout de mettre en scène des comportements humains. Or tout comportement s’inscrit dans un système de valeur et relève de façon plus ou moins claire du bien ou du mal. La philosophe présente alors la littérature comme l’art le plus moral. Le romancier, en tant qu’il utilise ses mots pour écrire, expose sa position morale, par le simple emploi du langage. L’œuvre littéraire est imprégnée de termes d’évaluations, de valeurs morales, auxquels on ne peut échapper dès lors qu’on raconte une histoire. Qu’il soit en accord ou en désaccord avec les actions de son personnage, son ressenti est perceptible par le lecteur. Et le lecteur lui-même doit prendre une position morale lors de sa lecture. En effet, il peut décider d’être d’accord où nous avec le jugement de valeur qu’implique le langage utilisé par le romancier.

Mais plus encore, par la littérature, il s’agit de faire advenir des personnages vivants indépendamment de l’existence de l’auteur et du lecteur. Par là, on accepte nécessairement l’existence d’êtres hors de nous, en sortant de notre propre point de vue égocentré pour essayer d’en comprendre un autre. C’est la première et la plus difficile étape vers le bien, vers une vision juste du monde, aidée par l’intermédiaire de l'œuvre d’art.

L'art

Pour Murdoch, l’œuvre d’art est une communication en ce qu’elle renferme une vision du monde. C’est une communication entre l’artiste et le monde, entre l’œuvre et le spectateur, mais aussi entre le spectateur et le monde. L’œuvre communique une vision de la réalité, une certaine attention apportée au sujet de l’œuvre ; en cela, elle a la capacité de modifier notre propre vision, suivant l’intention de l’artiste.

Elle distingue alors deux sortes d’œuvres d’art : les bonnes et les médiocres. Les œuvres médiocres sont des affirmations du moi, du psychisme égocentré, créé par un artiste qui ne cherche pas à offrir une réflexion sur le monde, mais une exposition de son propre égocentrisme. C’est pourquoi ces œuvres vont dans le sens de nos illusions, elles participent à notre réconfort : elles reflètent nos fantasmes et répètent des repères familiers, poursuivant alors nos rêveries. Dans les faits, la plupart des œuvres d’art sont de cette sorte, et raisonnent en nous puisqu’elles suivent le mouvement intérieur de chacun. Cette exposition pathétique nous renvoie à nos propres sentiments et encourage l’esprit dans son solipsisme.

À l’inverse, le bon art, l’art authentique, doit nous ouvrir à quelque chose d’autre, une réalité extérieure qui nous pousse à aller à l’encontre de l’énergie égocentrique de notre psychisme. Pour produire cette œuvre, l’artiste doit faire un effort pour porter son attention en dehors de lui-même. Il tend à montrer une vision du monde objective, en ce qu’il fait un effort pour sortir de sa propre subjectivité. Ce n’est donc pas une objectivité pure telle qu’on peut la concevoir en science, puisqu’au sein de l’art, l’humanité reste au centre. Pourtant, cette objectivité est bonne : en l’exprimant, l’artiste nous montre qu’il est possible d’apprendre à bien voir autrement, à voir plus justement. C’est pourquoi Murdoch pose l’art comme « clairvoyance de l’humanité ». Ainsi l’œuvre d’art nous invite à sortir de notre propre vision, de notre vie quotidienne pour regarder la réalité. Ce qui fait sa beauté, c’est alors sa capacité à offrir une autre perception du monde, libérée des fantasmes et des rêveries consolatrices. Cette vision plus vraie de la réalité est tout à fait inhabituelle, le psychisme protégeant sans cesse l’individu de l’extérieur, et c’est cette nouveauté qui provoque l’enchantement chez le spectateur. Ce dernier a le sentiment de redécouvrir le monde à travers l’œuvre, enfin libéré de ses propres illusions. Il peut alors voir ce dont son psychisme le protégeait : l’absence de finalité dans l’univers, l’absence de but à l’existence, et par là la gratuité de la vie. Plutôt que d’être cause d’angoisse, l’intermédiaire de l’art permet de voir la beauté de la condition humaine.

En cela, l’art n’est pas un simple divertissement, mais possède un véritable pouvoir éducateur. D’ailleurs, le simple fait de contempler l’œuvre, d’en faire l’expérience, est un premier effort vers la sortie de soi. En effet, il s’agit de savoir apprécier l’œuvre sans pour autant vouloir s’en emparer. De même que l’amour sain envers l’autre, la bonne œuvre doit pousser à apprécier sa beauté, sans pour autant vouloir posséder l’œuvre, la faire sienne. Et pour s’ouvrir à l’œuvre, il faut nécessairement l’accepter comme extérieure à nous.  L'œuvre s’affirme ainsi comme indépendante, impersonnelle et surtout incorruptible, et c’est la marque du grand art. L'œuvre authentique nous dépasse et nous contraint à en faire l’expérience sans pour autant nous l’approprier. En cela, la contemplation de l’art est une activité morale.

Enfin, s’inscrivant dans la tradition platonicienne, Murdoch rapproche le beau et le bien. Puisque l’art permet d’ouvrir à une vision plus juste du monde, il permet alors de mieux comprendre la réalité.

Le beau est une propriété qui donne la qualité d’une expérience et modifie la conscience. Murdoch écrit ainsi : « la statue est cassée, la fleur se fane, l’expérience cesse, mais quelque chose résiste à la décrépitude et à la mort »[7]. Elle affirme ici la transcendance du beau sur la matérialité, car malgré l’éphemérité de l’expérience, la beauté suscitée garde une permanence en nous. Murdoch distingue cependant l’expérience du beau dans la nature et celle face à une œuvre d’art. L’expérience de la beauté artistique est peut-être plus compliquée à expliquer, mais elle est surtout plus forte en ce qu’elle s’adresse directement à l’humanité. Les œuvres sont créées par les êtres humains et parlent des êtres humains aux autres êtres humains.

Ainsi, le beau est indestructible et incorruptible, en ce qu’il est séparé du processus temporel, il est cependant moins fort que le bien en ce qu’il s’exprime dans la matérialité, là où le bien ressort des comportements humains.

Si on a tendance à considérer qu’Iris Murdoch a laissé tomber la philosophie pour devenir romancière, il s’avère, à la lumière de la compréhension de sa philosophie, qu’elle a décidé d’appliquer sa philosophie à son quotidien. En écrivant des romans, l’une des activités artistiques la plus morale, elle a voulu prouver que la philosophie qu’elle a fondé est véritablement habitable.

Romans

Iris Murdoch est fortement influencée par Platon, Raymond Queneau, Sigmund Freud et Jean-Paul Sartre. Ses romans, intenses et étranges, sont remplis d’humour noir et de retournements de situation imprévisibles. Ils sont également marqués par sa formation de philosophe[1],[11]. Pour autant, ses œuvres de fiction ne se veulent pas didactiques. Dans ses romans, Iris Murdoch n’oublie pas qu’elle est philosophe, mais c'est avant tout une romancière, habile à faire naître des personnages, à les faire vivre et à créer des situations qui tiennent le lecteur en haleine[12]. Ses romans explorent les dessous apparemment « civilisés » de ses personnages, issus pour la plupart de la classe sociale supérieure. Leurs scénarios mettent en scène des personnages homosexuels, notamment dans The Bell (1958) et dans A Fairly Honourable Defeat (1970). D'autres sont carrément machistes et au pouvoir souvent démoniaque, qui imposent leur volonté, à l'image de son amant Elias Canetti qu'elle prend pour modèle.

Écrivain originellement réaliste, Iris Murdoch montre tout de même une certaine ambiguïté de ton dans son écriture. Elle recourt souvent aux procédés factices et trompeurs d'un certain symbolisme entremêlé d'éléments imaginaires, lors de scènes décrites avec force détails dans plusieurs de ses romans. The Unicorn (1963) pourrait être perçu comme un roman « gothique » modèle, au langage sophistiqué et plein de pièges, ou comme une brillante parodie du genre. Ainsi, le Prince noir de James Tait's Black Memorial Prize (1973) se révèle être une étude plutôt sombre sur les obsessions érotiques du personnage central. Au fil de l'intrigue, le propos devient de plus en plus complexe et se prête à de multiples interprétations, lorsque des personnages secondaires viennent contredire le narrateur et le mystérieux « éditeur » du livre dans une série de postfaces.

En 1978, elle remporte le très convoité Booker Prize pour The Sea, the Sea[13], un roman aux accents subtils sur le pouvoir et la perte de l'amour. Il met en scène un acteur à la retraite, le narrateur, envahi par la jalousie lorsqu'il revoit un être aimé, son premier amour d’adolescent, inaccompli[12].

Livres traduits en français

Essais philosophiques

  • Sartre : un rationaliste romantique (Sartre : Romantic Rationalist, 1953), Payot, 2015. - (Coll. Manuels Payot)
  • A House of Theory (1956)
  • La Souveraineté du Bien (The Sovereignty of Good, 1970), traduit de l'anglais et présenté par Claude Pichevin, Éditions de l'éclat, 1994. - (Coll. Tiré à part) [Philosophie] (de larges extraits consultables ici) Réédition L'éclat/poche, 2023
  • Acastos, deux dialogues platoniciens (1986), traduit de l'anglais par Camille Fort, L'Arche éditeur, 2000.
  • Metaphysics as a Guide to Morals (1992) (non traduit en français)
  • L'attention romanesque : écrits sur la littérature et la philosophie, avant-propos George Steiner, traduit de l'anglais par Denis-Armand Canal, La Table-ronde, 2005. - (Coll. Contretemps)

Romans

  • Sous le filet (Under the Net, 1954), trad Clara Malraux, Folio, Gallimard, 1985
  • Le Séducteur quitté (The Flight from the Enchanter, 1956), trad A. Der Nersessian, Du monde entier, Gallimard, 1964
  • Le Château de sable (The Sandcastle, 1957), trad Georges Magnane, Du monde entier, Gallimard, 1984
  • Les Eaux du péché (The Bell, 1958), trad Jérôme Desseine, Plon, 1961
  • Une tête coupée (A Severed Head, 1961), trad Yvonne Davet, Du monde entier, Gallimard, 1966
  • Une rose anonyme (An Unofficial Rose, 1962), trad Anne-Marie Soulac, Du monde entier, Gallimard, 1966
  • Le Château de la licorne (The Unicorn, 1963), trad Anne-Marie Soulac, Mercure de France, 1965
  • La Gouvernante italienne (The Italian Girl, 1964), trad Léo Lack, Du monde entier, Gallimard, 1967
  • Pâques sanglantes (The Red and the Green, 1965), trad Anne-Marie Soulac, Gallimard, 1989
  • Les Angéliques (The Times of the Angels, 1966), trad Anne-Marie Soulac, Gallimard, 1988
  • Les Demi-justes (The Nice and the Good, 1968), trad Lola Tranec, Du monde entier, Gallimard, 1970
  • Le Rêve de Bruno (Bruno’s Dream, 1969), trad Jean Queval, Du monde entier, Gallimard, 1971
  • Une défaite assez honorable (A Fairly Honourable Defeat, 1970), trad Yvonne Davet, Du monde entier, Gallimard, 1972
  • Un homme à catastrophes (An Accidental Man, 1971), trad Yvonne Davet, Du monde entier, Gallimard, 1974
  • Le Prince noir (The Black Prince, 1973), trad Yvonne Davet, Du monde entier, Gallimard, 1976
  • Amour profane, amour sacré (The Sacred and Profane Love Machine, 1974), trad Yvonne Davet, Du monde entier, Gallimard, 1978
  • Un enfant du verbe (A Word Child, 1975), trad Suzanne V. Mayoux, Du monde entier, Gallimard, 1979
  • Henry et Caton (Henry and Caton, 1976), trad Suzanne V. Mayoux, Du monde entier, Gallimard, 1980
  • La Mer, la mer (The Sea, The Sea, 1978), trad Suzanne V. Mayoux, Du monde entier, Gallimard, 1982
  • Les Soldats et les nonnes (Nuns and Soldiers, 1980), trad Paule Guivarch, Gallimard, 1988
  • L’Élève du philosophe (The Philosopher’s Pupil, 1983), trad Alain Delahaye, Du monde entier, Gallimard, 1985
  • Les Cloches (The Bell, 1959), trad Jérôme Desseine, Folio, Gallimard, 1985
  • L’Apprenti du bien (The Good Apprentice, 1985), trad Anny Amberni, Du monde entier, Gallimard 1987
  • Les Compagnons du livre (The Book and the Brotherhood, 1988), trad Paule Guivarch, Gallimard, 1990
  • Le Message à la planète (The Message to the Planet, 1989), trad Paule Guivarch, Du monde entier, Gallimard, 1992
  • Le Chevalier vert (The Green Knight, 1993), trad Paule Guivarch, Gallimard, 1996
  • Le Dilemme de Jackson (Jackson’s Dilemma, 1995), trad Paule Guivarch, Du monde entier, Gallimard, 2001

Théâtre

  • Une tête coupée (A Severed Head, 1961) roman adapté à la scène par John Boynton Priestley
  • Les Trois flèches, suivi de Les Serviteurs et la neige (The Three Arrows ; The Servants and the Snow, 1973), trad Jacqueline Genet et Jean-Louis Lechevalier, Le Manteau d'Arlequin – Théâtre français et du monde entier, Gallimard, 1984.

Notes et références

  1. Geneviève Chevallier, « Murdoch, Iris [Dublin 1919 - Oxfordshire 1999] », dans Béatrice Didier, Antoinette Fouque et Mireille Calle-Gruber (dir.), Dictionnaire universel des créatrices, Éditions Des femmes, , p. 3089
  2. MAC CUMHAILL Clare, WISEMAN Rachel, Le quartet d’Oxford, Flammarion,
  3. BAYLEY John, Éloge pour Iris, édition de l’olivier,
  4. (en-GB) Emma Loffhagen, « Iris Murdoch’s poems on bisexuality to be published – read one exclusively here », The Guardian,‎ (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le )
  5. Iris Murdoch, La souveraineté du bien sur les autres concepts,
  6. Iris Murdoch, L'idée de perfection,
  7. Iris Murdoch, De Dieu et du Bien,
  8. Iris Murdoch, L'idée de perfection,
  9. Iris Murdoch, Vision et choix en moral,
  10. Iris Murdoch, La souveraineté du bien sur les autres concepts,
  11. Fort Camille, « Le Dieu caché d'Iris Murdoch », Études anglaises, vol. 60,‎ , p. 66-79 (lire en ligne)
  12. Hubert Juin, « « La Mer, la mer », Iris Murdoch et ses monstres », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  13. (en) « Iris Murdoch. British writer and philosopher », sur Encyclopedia Britannica

Annexes

Bibliographie

  • La souveraineté du bien, Iris Murdoch, 1971,  traduction de Claude PICHEVIN, Édition de l’éclat, 2023.
  • Vision et choix en moral, Iris Murdoch, 1956, traduction d’Emmanuel HALAIS,dans La voix et la vertu, Sandra LAUGIER (dir.), PUF, 2010.
  • Élégie pour Iris / John Bayley, traduit de l'anglais par Paule Guivarch, Éditions de l'Olivier, 2001. - (Évocation, par son mari, des quatre dernières années (entre 1994 et 1997) de la vie d'Iris Murdoch, atteinte de la maladie d'Alzheimer.)
  • Iris Murdoch, le dénouement/ John Bayley, traduit de l'anglais par Michèle Lévy-Bram, Bayard, 2001. - (Les derniers jours d'Iris Murdoch par son mari John Bayley)
  • Clare Mac Cumhaill (en), Le quartet d'Oxford (Quand Elizabeth Anscombe, Philippa Foot, Mary Midgley, et Iris Murdoch réinventaient la philosophie) (2022) (ISBN 978-2-0814-9032-1)
  • Iris Murdoch, philosophe des drames ordinaires, MOSNA-SAVOYE Géraldine émissions de France Culture, diffusées les 30 et 31 décembre 2024 ; 1er et 2 janvier 2025,  [1]

Liens externes

  • icône décorative Portail de l’Irlande
  • icône décorative Portail de la littérature britannique