Liaison télégraphique Transmanche

La liaison télégraphique Transmanche est une prouesse technique du début des années 1850, qui a permis d'établir une liaison électrique permanente entre le Royaume-Uni et la France post-quarante-huitarde. Il s'agit du premier câble électrique posé au fond de la Manche, et de la première connexion télégraphique commerciale au monde réalisée par câble sous-marin.
Contexte
Les premières liaisons télégraphiques terrestres à longue distance remontent en Europe à 1840 : il y avait notamment une liaison filaire entre la capitale du Royaume-Uni, Londres, et la ville portuaire de Douvres, ainsi qu'une liaison entre Paris et Calais. À partir de ce moment, les inventeurs des deux pays, au nombre desquels les Anglais William Cooke (1806–1879) et Charles Wheatstone (1802–1875), s’ingénièrent à concevoir une liaison filaire sous-marine pour relier leurs deux grandes capitales[1].
Mais il fallait pour cela résoudre une question importante : car s’il suffit pour les liaisons filaires terrestres de tendre des câbles métalliques entre des poteaux télégraphiques de plusieurs mètres, l’air constituant un bon isolant dans les conditions normales, il fallait isoler les câbles de l’eau salée, bon conducteur électrique ; or on ne disposait à ce moment-là d’aucun matériau formable propre à isoler correctement un fil électrique un tant soit peu long.

Les résines, tout comme la gomme arabique, s’avéraient impropres à l’isolation des fils, car elles se dissolvent dans l’eau de mer. Heureusement, depuis 1842, un chirurgien écossais William Montgomerie (1797–1856), avait fait connaître en Angleterre un matériau nouveau, dont il avait découvert les propriétés lors de son affectation dans la colonie britannique de Malaisie : la gutta-percha, substance naturelle de consistance et d’élasticité comparables à celles de la gomme arabique, obtenue à partir de sève de Sapotillier coagulée et séchée. Localement, elle connaissait une multitude d’usages, entre autres pour garnir les manches de couteau. Montgomerie lui trouva un nouveau débouché : les poignées d’outils chirurgicaux, et c’est ainsi qu’il en rapporta des échantillons à son retour en Grande-Bretagne. Peu après, Michael Faraday (1791–1867) découvrit que la gutta-percha constituait un isolant électrique hors-pair, tout en étant suffisamment ductile, ce qui, aux dires de Wheatstone, prévenu dès 1845, en faisait le constituant idéal d’un futur câble sous-marin.
Quant à la constitution du câble lui-même, elle apparaît grossière au regard des techniques actuelles : une âme en cuivre massif d’environ 2 mm de diamètre, noyée dans une gangue de gutta-percha d'environ 1 cm. Cela donnait un conducteur léger et maniable. Le plus grave défaut de cette première conception était l’absence d’armature du câble ; mais sa légèreté même empêchait qu’il repose correctement sur le fond marin : c’est pourquoi on le lestait de plombs de loin en loin.
Première tentative (1850)

En 1849, les frères Jacob (1808–1898) et John Watkins Brett (1805–1863) avaient fondé l’English Channel Submarine Telegraph Company[2]. Le , à bord du vapeur Goliath, un navire équipé d'une bobine massive, ils entreprirent de poser le câble sous-marin en partant de Douvres. Bénéficiant d'une mer calme et d'une météorologie clémente, ils purent ainsi poser quelque 35 km de câble jusqu'au pied des falaises du cap Gris-Nez. L'entreprise parut des plus satisfaisantes, d'autant que les premiers signaux étaient très peu affectés de parasites. C'est ainsi que les premiers télégrammes furent échangés entre les deux capitales, dont une dépêche au Prince-président des Français, que le projet fascinait.
Le bruit de fond s'expliquait par la dispersion du signal, c'est-à-dire une célérité dans le milieu de propagation dépendant de la fréquence, mais cet effet était encore mal compris. Plus grave, on s'aperçut le matin suivant que la liaison était coupée. La cause exacte était obscure, mais l'on devinait que la fragilité du câble l'exposait à des ruptures locales. Ce n'est que bien plus tard, en 1865, que le bruit se répandit qu'un pêcheur français aurait accroché le câble avec ses filets : ayant remonté ce qu'il prit pour une algue, le pêcheur découvrit avec surprise qu'elle « contenait de l'or[3]. » Toujours est-il que la tentative avait échoué.
Nouvel exploit (1851)


Mais les frères Brett, loin de se décourager, reprirent leurs recherches et s'attachèrent la collaboration d'un ingénieur en vue, Thomas Crampton (1816–1888), pour développer un câble beaucoup plus résistant, dont la conception allait demeurer d'ailleurs pratiquement inchangée pendant près d'un siècle : quatre fils de cuivre entrelacés de calibre 16 (⌀ 1,25 mm), garnis de fils d'étoupe entrecroisés, le tout armé de 10 fils de fer galvanisés entrelacés (⌀8 mm). Cela donnait un câble pesant près de 4 kg/m, qui ne nécessitait plus de lest. Le câble, une fois réalisé, formait un brin d'un seul tenant long de 40 km. On l'enroula sur un tambour renforcé large de près de 2 m, d'un diamètre intérieur de 5 m et d'un diamètre extérieur de 10 m : cela représentait une masse totale de 180 t.
Une fois le câble chargé à bord, la pose démarra au petit matin du jeudi . Sous le commandement du capitaine Bullock, les HMS Blazer, Fearless et Red Rover quittèrent la baie St. Margaret’s, à 5 km au nord-est de Douvres, faisant route vers le terminal maritime de Sangatte, à 35 km. Le câble ayant été connecté au terminal anglais de Douvres, on déroula le reste en contrôlant la vitesse du Blazer, chargé du tambour d'enroulement et tiré par deux remorqueurs ; le vapeur Fearless ouvrait la marche et corrigeait au besoin le cap. Il y avait un autre remorqueur en réserve.
On avait posé la moitié du câble lorsque, sous un vent fort et une mer agitée, une des amarres se rompit et le Blazer dériva de plus de 2 km. Malgré cet incident et le contretemps qu'il entraîna, l'équipage rallia vers 18 h les abords de Sangatte. Le ciel s'obscurcissant rapidement, on préféra jeter l'ancre sans accoster. La plupart des passagers furent emmenés par barque vers Calais ; mais au matin suivant, le temps s'était encore dégradé. Parvenu à seulement 2 km des côtes de France, il fallut poser une balise, y amarrer l'extrémité du câble et le brin restant. Le Blazer, ainsi soulagé de ce fardeau, put regagner l'Angleterre.
Il fallut attendre deux jours pour que la tempête se calme, et la pose s'acheva le dimanche . Le lundi, on testait les premiers échanges avec le terminal de Sangatte, relié à Calais, et le même jour, la connexion était établie entre Londres et Paris. On utilisa pour cette communication un télégraphe de Foy et Breguet. Au fil des années, le câble s'avéra extrêmement robuste, et la liaison, économiquement très rentable[2],[4].
Notes
- (de) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en allemand intitulé « Telegrafenlinie_Dover%E2%80%93Calais » (voir la liste des auteurs).
- ↑ (en) « The French Connection – The Dover to Calais Telegraph », sur Institution of Engineering and Technology, (consulté le ).
- (en) Kenneth Richardson Haigh, Cableships and Submarine Cables, Adlard Coles, (OCLC 497380538)
- ↑ (en) « 1850 Dover-Calais Cable », sur Atlantic-cable.com, (consulté le ).
- ↑ (en) « 1851 England-France Cable », sur Atlantic-cable.com, (consulté le ).
Voir également
- Photo d'une coupe du câble de 1850 (⌀ 11 mm, âme de cuivre⌀ ≈ 2 mm)
- dessin autographe de John Brett au début de l'opération définitive (25 )
- Texte du premier message entre Paris et Londres, grâce à un télégraphe Foy-Breguet (1851)
- (en) « 1850 Dover-Calais Cable », sur Atlantic-cable.com, (consulté le )
- (en) « 1851 England-France Cable », sur Atlantic-cable.com, (consulté le )
- (en) Institution of Engineering and Technology, « Exploring the Archives – The England-France Submarine Telegraph (1850) », sur YouTube-Video, (consulté le )
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