Menstruation en islam
Les menstruations (en arabe : حيض, ḥayḍ) occupent une place importante dans la pensée juridique et religieuse de l'islam. Les textes fondateurs, ainsi que la tradition juridique, définissent un ensemble de règles et d'interdictions concernant les pratiques rituelles, la sexualité et la pureté rituelle pendant cette période. Si le Coran n'évoque directement les menstruations qu'à travers un verset, celui‑ci a donné lieu à une élaboration doctrinale complexe au sein des différentes écoles juridiques.
Ces prescriptions s'inscrivent dans un contexte d'héritages préislamiques monothéistes. La règle coranique permet à la première communauté musulmane de se positionner par rapport au judaïsme et à sa doctrine de l'impureté. Les juristes musulmans ont, par la suite, progressivement construit une doctrine structurée, tandis que les pratiques sociales et l'application de ces règles ont varié selon les époques, les régions et les courants religieux.
Origines préislamiques des prescriptions
Les savants musulmans ont rapproché les coutumes concernant les règles en vigueur dans le monde préislamique tantôt d'un corpus juif, tantôt d'un corpus zoroastrien[1]. Dans le judaïsme, la femme pourrait être considérée comme impure pour plusieurs motifs, dont la menstruation[2]. Ainsi, dans la Torah (Lévitique 15:19-30), il est écrit qu'une femme menstruée est dogmatiquement impure : « quiconque la touche sera impur jusqu'au soir » (Nouvelle version internationale). Ce statut est similaire dans l'hindouisme, religion dans laquelle il est interdit de toucher les femmes et d'entrer dans la cuisine[3].
Avant l'avènement de l'islam, certaines tribus arabes pratiquaient déjà l'évitement des femmes menstruées, allant jusqu'à ne pas partager la nourriture, l'espace domestique ou les tapis avec elles[4].
Les menstruations dans le Coran
Les menstruations sont citées à plusieurs reprises dans le texte coranique. Ils concernent, principalement, les conditions de répudiation (talâq). En particulier, ces versets (S.2,228 ; S.65,4) imposent à la musulmane un délai de viduité (idda) dans le cadre de la répudiation, notamment pour enlever tout soupçon quant à la grossesse de cette dernière[5]. Ainsi, une femme non-gravide ne pourra se remarier qu'après l'écoulement de trois cycles menstruels (trois cycles lunaires dans le calendrier hégirien)[6],[7].
Un seul verset évoque directement les menstruations et son statut, il s'agit du verset 222 de la sourate 2 (Al-Baqara) : « Et ils t'interrogent sur la menstruation des femmes. - Dis : « C'est un mal. Éloignez-vous donc des femmes pendant les menstrues, et ne les approchez que quand elles sont pures. Quand elles se sont purifiées, alors cohabitez avec elles suivant les prescriptions d'Allah car Allah aime ceux qui se repentent, et Il aime ceux qui se purifient. » »[5].
Ce verset se présente comme une réponse directe à une question adressée à Mahomet et met en lumière un enjeu central de l'islam naissant : son positionnement doctrinal vis-à-vis du judaïsme. Ce passage invite ainsi à s'interroger sur une éventuelle prise de distance de Mahomet par rapport à l'enseignement juif concernant l'impureté liée aux menstruations (voir l'article « Niddah ») [5].
Le terme utilisé pour « mal » est adhan. Il dérive de la racine « causer du tort ». Utilisé neuf fois dans le Coran, il désigne des incapacités et peut se traduire ici par : « blesser », « polluer », « éprouver » et « nuisance »[8]. Ce verset appartient à un ensemble de versets de règles liées au mariage et à la sexualité. Il doit être lu en parallèle du verset 223 : « Vos épouses sont pour vous un champ de labour ; allez à votre champ comme [et quand] vous le voulez et œuvrez pour vous-mêmes à l'avance [...] » qu'il restreint en période de menstruation[9].
Chez les juristes musulmans
Mise en place d'une doctrine
À partir de ce verset, les juristes musulmans (fuqaha) ont élaboré des distinctions. Ainsi, ils ont classé les menstruations dans la catégorie des impuretés majeures, comme le sperme, qui impose une purification complète du corps. À l'inverse, l'urine est une impureté mineure[5]. La majorité des interprétations concerne cette impureté. Certains commentateurs, en particulier à l'époque moderne, soulignent que cela pourrait avant tout signifier l'inconfort de la femme elle-même[8]. Certains juristes vont même « jusqu'à remettre en question l’idée que les menstruations rendaient une femme religieusement déficiente »[10].
Ce passage illustre l'appartenance de la doctrine musulmane à un milieu de discussions entre monothéismes de l'Antiquité tardive[4]. C'est ainsi que les premiers auteurs musulmans s'inscrivent dans une tradition de réflexion. Par exemple, al-Shaybani évoque la tradition selon laquelle il faudrait couper une partie du corps impure, ce qui est une référence sarcastique à un passage des Évangiles[11]. Le zoroastrisme a aussi influencé la doctrine musulmane naissante[12].
D'un point de vue historique, l'étude de Marion Katz a montré une temporalité dans la mise en place de ces doctrines. Les premières générations de musulmans apprenaient par la transmission directe de pratiques rituelles. Par la suite, après une stabilisation du texte coranique, des discussions ont pu avoir lieu sur la comparaison entre la pratique et les textes religieux. C'est ainsi que ʿAbd al-ʿAzīz ibn Marwān, gouverneur de l'Égypte omeyyade de 685 a 705, a renforcé certains aspects des doctrines de pureté rituelle[11],[12].
Une doctrine de l'impureté
Contrairement au judaïsme rabbinique, qui considère le corps de la femme menstruée comme intrinsèquement impur, les juristes musulmans ont conceptualisé le sang menstruel comme une substance polluante en soi. Cette distinction structure profondément la logique des règles de pureté en islam[4].
Pour des exégètes musulmans, les menstruations et l'accouchement (surtout les douleurs et autres complications que ces derniers peuvent engendrer) seraient des punitions qu'Allah a infligé à Ève pour lui avoir désobéi[13]. Ce point de vue est discuté. Les menstruations seraient, pour d'autres, décrétées pour les « filles d'Adam » sans que ce ne soit lié à une faute[11].
Obligations et interdictions
Dans les livres de jurisprudence (fiqh), de nombreuses discussions traitent des menstrues. Certains de ces ouvrages fixent ainsi un délai aux menstrues et donnent des indications pour définir ce qui en est ou pas, selon les âges. Ces traités ne sont pas médicaux mais sont des ouvrages de législation[6]. Pour le hanafisme, par exemple, les saignements sont considérés comme menstrues si elle durent entre 3 et 10 jours[14].
Les menstruations impliquent plusieurs conséquences directes. Une interprétation à la lettre du Coran imposerait une interdiction complète des relations sexuelles pendant les menstruations, puisqu'il ordonne de s'en tenir à l'écart. S'appuyant sur des hadiths, les juristes ont fait le choix d'assouplir cette règle. L'interdiction unanime est celle du coït vaginal. Les avis divergent quant aux caresses (permises ou interdites). Pour certains, il n'est permis de ne toucher que la partie supérieure de la femme. Pour d'autres, les caresses doivent avoir lieu à travers un tissu. L'impureté complète prescrite par le Coran est ainsi transformé en une impureté localisée au niveau des organes génitaux[5].
De nombreuses autres interdictions sont faites aux femmes pendant les menstruations. Ces interdictions varient selon les écoles juridiques[14]. Elles n'ont pas le droit de jeûner, ni d'effectuer la prière rituelle. Il leur est interdit de rentrer dans une mosquée ou de réciter le Coran, même mentalement. De même, la circumambulation au cours du pèlerinage à La Mecque est défendue[5]. Un consensus (ijma') existe parmi les écoles juridiques pour interdire le contact d'une femme menstruée avec un coran. Cette interdiction ne s'appuie sur aucun hadith mais à partir d'une extrapolation du verset 79 de la sourate 56[10]. Certaines femmes utilisent alors des gants ou un mouchoir, entre autres[10]. Les interdictions liées au Coran s'inscrivent dans une approche sociologique de l'islam, qui considère le Coran comme une parole révélée. Cette conception conduit à redouter, chez les musulmans, tout contact entre le texte sacré et l'impureté[6].
Ces règles ne sont pas appliquées de la même manière partout. Des fatwas autorisent les étudiantes menstruées à étudier en Coran, notamment en Arabie saoudite[10]. Pour les Ahmadiyas, une femme menstruée n'est pas interdite d'entrer dans une mosquée, cela étant un ajout au texte coranique[6]. La variation peut être aussi sociale ou géographique. Dans certaines régions, la femme menstruée n'est pas dispensée de jeûne, tandis que dans d'autres, comme dans le monde malais, les restrictions sont fortes. Elles peuvent être accompagnées d'une « perception d'incompétence mentale » à cause des menstruations, ce qui peut les empêcher, entre autres, d'occuper certaines fonctions, en tant que juges, par exemple (comme c'est le cas en Égypte). Dans les régions les plus traditionnelles, les premières règles peuvent conduire à des mariages forcés ou s'accompagner, comme dans certaines zones du Pakistan, de l'obligation de porter la burqa ainsi que d'une déscolarisation des jeunes filles[10].
Croyances liées aux menstruations
Il peut exister différentes croyances chez les femmes musulmanes à l'égard de leurs règles. Elles concerneraient surtout la prétendue impureté causée par le cycle menstruel. En Turquie, par exemple, une étude rapporte qu'une croyance plus ou moins répandue au sein de la population (20 % des sondés) affirme qu'une femme ouvrant un bocal de cornichons durant cette période entrainera leur détérioration rapide[15].
Conséquence des règles sur les menstruations
Les tabous menstruels ne doivent pas être interprétés uniquement comme des restrictions imposées aux femmes : ils peuvent aussi structurer les rôles sociaux masculins et produire des effets sociaux variés[4]. Surtee montre que les règles juridiques sur les menstruations ont été élaborées presque exclusivement par des hommes[14].
Ces règles peuvent entrainer une stigmatisation des femmes ou une baisse de leur confiance en elle[16].
A l'inverse, certaines recherches soulignent que les femmes ne sont pas seulement passives face aux règles de pureté : elles peuvent mobiliser ces normes pour défendre leurs propres intérêts sociaux. Dans certaines sociétés, l'isolement menstruel n’est pas vécu comme une contrainte, mais comme un moment de relâchement des obligations sociales, permettant aux femmes de se retrouver entre elles et de bénéficier de leur propre espace de sociabilité[4].
Notes et références
- (ar) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en arabe intitulé « الحيض في الإسلام » (voir la liste des auteurs).
- ↑ Haggai Mazuz, « Qur'ānic Commentators on Jewish and Zoroastrian Approaches to Menstruation », Review of Rabbinic Judaism, vol. 15, no 1, , p. 89–98 (DOI 10.1163/157007012X622935, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Elizabet GURDUS, « L’impureté rituelle des femmes : la cause de l’exclusion des femmes de l’Église ? » [PDF], , p. 45
- ↑ Dr Chérif Abdel-Azim, « La femme en islam (et dans les traditions judéo-chrétiennes) »
, , p. 10, 24
- Tobias Scheunchen, "From Body to Substance: Islamic Menstruation Laws in the Shadow of Late Antiquity", Islamic Law and Society, 2024.
- M.H.B, "Menstruation", Dictionnaire du Coran, p. 545-546.
- Georges-Henri Bousquet, « La pureté rituelle en Islam (Étude de fiqh et de sociologie religieuse) », Revue de l'histoire des religions, vol. 138, no 1, , p. 53–71 (DOI 10.3406/rhr.1950.5736, lire en ligne, consulté le )
- ↑ En réalité, le délai de viduité imposé à la femme en islam varie selon les circonstances. Pour la femme ménopausée, ce délai est généralement fixé à trois mois (Q. 65:4). Pour la veuve, il est de quatre mois et dix jours (Q. 2:234). Pour la femme enceinte, il prend fin à l'accouchement, quelle que soit la durée de la grossesse (Q. 65:4). Enfin, pour la jeune fille n'ayant pas encore atteint la puberté mais mariée et divorcée, l'écrasante majorité, si ce n'est la totalité, des juristes classiques ont également retenu un délai de trois mois (Q. 65:4).
- "Menstruation", Encyclopedia of Quran, p.375-377.
- ↑ Chap "Sourate 2", Le Coran des historiens, 2a, 2019.
- (en) « Menstruation - Oxford Islamic Studies Online » [archive du ], sur www.oxfordislamicstudies.com (consulté le )
- (en) Marion Holmes Katz, Body of Text: The Emergence of the Sunnī Law of Ritual Purity, SUNY Press, (ISBN 978-0-7914-5381-0, lire en ligne)
- Joseph E. Lowry, « Review of Body of Text: The Emergence of the Sunnī Law of Ritual Purity », Islamic Law and Society, vol. 12, no 1, , p. 134–136 (ISSN 0928-9380, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Brannon Wheeler, "Adam", Quran ; an encyclopedia, p. 11-12.
- Safiyyah Surtee, « Menstruation in Islamic Jurisprudence: An Embodied Feminist Reading », Journal of Gender and Religion in Africa, vol. 18, no 2, , p. 179–195 (ISSN 3079-627X, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Aktürk Ü et Erci B, « Muslim Women's Beliefs About Menstruation in Turkey », Journal of religion and health, vol. 62, no 5, , p. 3188–3203 (ISSN 1573-6571, DOI 10.1007/s10943-023-01793-9, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Aisha S. King, Kathleen J. Sikkema, Jennifer Rubli et Britt DeVries, « “Due to These Restrictions, Girls Think of Themselves as Nothing ” : A Qualitative and Quantitative Description of Menstrual Restrictions and Stigma Among Adolescent Girls Across Religious and Other Sociocultural Contexts », Journal of Adolescence, vol. 97, no 4, , p. 901–916 (ISSN 0140-1971 et 1095-9254, PMID 39791446, PMCID 12128905, DOI 10.1002/jad.12463, lire en ligne, consulté le )
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