Militarisation de la police
La militarisation de la police désigne, dans les sciences sociales, en droit public et dans le débat public, un ensemble de processus par lesquels des forces de police adoptent des équipements, des doctrines, des formes d'organisation ou des représentations professionnelles associés à l'armée ou à des modèles paramilitaires[1],[2],[3]. La notion suppose une distinction, variable selon les pays, entre police et armée : la première est en principe chargée de l'ordre public intérieur, la seconde de la guerre et de la défense contre un ennemi extérieur[4],[5].
La notion sert à comparer des évolutions différentes selon les États, les périodes et les contextes politiques. Elle ne se limite pas à l'acquisition d'armes ou de véhicules militaires : elle peut aussi concerner les doctrines d'emploi de la force, l'organisation du commandement, la formation, le renseignement, la surveillance, le quadrillage territorial, le maintien de l'ordre ou la manière de définir certaines populations comme un ennemi. Les travaux sur les circulations coloniales, impériales et transnationales des doctrines policières accordent une place importante à la contre-insurrection, élaborée et diffusée notamment dans des contextes coloniaux, dont la guerre d'Algérie, et associant techniques militaires, contrôle des populations, renseignement et action policière[6],[7].
Les débats portent sur les moyens matériels, leurs usages, les doctrines qui les accompagnent, les groupes sociaux visés et les garanties démocratiques. La militarisation est critiquée lorsqu'elle brouille la frontière entre police et armée, accroît les risques de violence policière ou dégrade les relations entre police et population[8],[9]. Elle est aussi justifiée, selon les contextes, par l'adaptation à des menaces exceptionnelles, la protection des agents ou l'intervention dans des situations rares mais graves[10],[11].
Définition et périmètre
Dans la littérature académique, la militarisation de la police est généralement une catégorie descriptive et comparative, non un simple synonyme de surarmement[3],[2]. Elle peut désigner quatre dimensions principales :
- l'acquisition d'équipements associés au champ militaire, comme les armes d'épaule, protections balistiques renforcées, véhicules blindés, drones ou dispositifs de surveillance ;
- la spécialisation d'unités tactiques, la centralisation du commandement et la préparation d'interventions dites à haut risque ;
- la diffusion de doctrines plus offensives, notamment dans le maintien de l'ordre, l'antiterrorisme, la contre-insurrection, les politiques antidrogue ou le contrôle des frontières ;
- des représentations professionnelles valorisant un ethos martial, un vocabulaire guerrier ou une logique de neutralisation de la menace[1],[6],[12],[13].
Cette définition dépend fortement des contextes nationaux. Dans certains pays, les forces de type gendarmerie exercent depuis longtemps des missions de police avec un statut militaire ; dans d'autres, la discussion porte surtout sur la militarisation d'une police civile par ses équipements ou ses tactiques[14]. Chez Philipp Thomas Mende, qui raisonne à partir du cas de la police allemande, l'enjeu est le polizeiliches Gepräge, c'est-à-dire le profil institutionnel qui permet encore de distinguer une police des forces armées : missions, armement, équipements, potentiel destructeur, formation, commandement, apparence et absence de statut de combattant. La militarisation devient problématique lorsqu'un de ces éléments, ou leur combinaison, donne à une unité un profil paramilitaire et réduit l'écart de puissance que le droit allemand veut maintenir entre police et armée[5].
La militarisation recoupe des phénomènes voisins sans s'y réduire : elle peut accompagner la violence policière, la professionnalisation des interventions, l'encadrement par la procédure pénale et le pouvoir judiciaire, la sécuritisation de problèmes sociaux ou la pluralisation du contrôle social entre police publique, acteurs privés et autorités communautaires[9],[13],[15]. Ces phénomènes peuvent se renforcer, mais le critère propre de la militarisation reste le rapprochement avec le modèle militaire : statut, équipements, doctrine, commandement ou représentation de l'adversaire.
Formes de militarisation
Statuts hybrides et frontières institutionnelles
Une première forme de militarisation tient au statut même des forces chargées de la sécurité intérieure. Les gendarmeries européennes, la gendarmerie française ou les polícias militares des États fédérés du Brésil montrent que police et armée ne sont pas toujours séparées par des institutions entièrement distinctes[14],[16]. Cette dimension ne signifie pas automatiquement durcissement ou violence accrue, mais elle inscrit la sécurité intérieure dans des traditions d'organisation, de discipline et de commandement proches du registre militaire.
En Europe continentale, les comparaisons opposent moins des pays « militarisés » à d'autres qui ne le seraient pas qu'elles ne montrent des combinaisons différentes entre police civile, forces à statut militaire, doctrines de maintien de l'ordre et contrôle politique[17],[18]. La police allemande est particulièrement étudiée sous l'angle juridique : les limites constitutionnelles à l'armement policier y sont rapprochées de l'histoire de la police fédérale des frontières, force intermédiaire entre défense, frontière et sécurité intérieure[5],[19].
Dans des contextes postcoloniaux, la frontière institutionnelle peut être encore plus instable. Police, armée, sécurité privée, groupes de vigilance, autorités coutumières et acteurs armés locaux peuvent participer ensemble à la production de l'ordre[13],[20]. La militarisation y apparaît souvent comme l'une des formes d'une pluralité sécuritaire plus large, marquée par les héritages coloniaux, les inégalités territoriales et la faiblesse de certaines légitimités institutionnelles.
Équipements, technologies et armes intermédiaires

La militarisation est souvent identifiée à la circulation d'équipements militaires ou assimilés vers les polices : armes d'épaule, blindés légers, protections lourdes, matériels d'observation, drones ou technologies de surveillance[2]. Aux États-Unis, ce phénomène est associé au programme fédéral dit 1033, qui organise le transfert d'équipements excédentaires du ministère de la Défense vers des agences de police fédérales, étatiques, locales et scolaires[21]. Ses critiques portent sur le contrôle des inventaires, la justification des besoins et la légitimité de certains types d'équipements[22],[23],[10].

La militarisation ne passe pas seulement par des armes visiblement militaires. Les équipements présentés comme modérés ou moins létaux, notamment dans le maintien de l'ordre, font aussi débat : gaz lacrymogènes, grenades, canons à eau, lanceurs de balles et autres armes dites intermédiaires[6],[24],[25]. Dans le cas français, les controverses récentes portent notamment sur le lanceur de balles de défense, certaines grenades, la formation des agents, la traçabilité des tirs et la proportionnalité de la force[26],[27].
Ville, infrastructures et urbanisme militaire
Le new military urbanism, ou nouvel urbanisme militaire, désigne l'extension de logiques de guerre urbaine, de ciblage, de frontière, de surveillance et de sécurisation d'infrastructures à la gestion ordinaire des villes[28],[29]. L'intérêt de cette approche est de déplacer l'analyse au-delà du seul armement policier : la militarisation touche aussi les réseaux de transport, les caméras, les bases de données, les dispositifs de contrôle des circulations, les doctrines de protection d'événements, la représentation de certains quartiers comme des espaces d'opération et, plus largement, une histoire des relations entre ville, sécurité et génie militaire[30].
Cette perspective rejoint les travaux sur l'impérialisme et la contre-insurrection : des techniques testées dans des zones de guerre ou des territoires colonisés peuvent être réimportées dans les métropoles, tandis que les villes occidentales servent elles-mêmes de laboratoires pour la surveillance, la sécurité privée, les marchés de l'équipement et la gestion des foules[28],[7],[6].
Unités spécialisées et modes d'intervention
La militarisation peut aussi désigner la montée en puissance d'unités spécialisées, la centralisation des chaînes de commandement et la préparation d'interventions conçues pour des situations à haut risque[1],[2]. Aux États-Unis, la littérature l'associe au développement des unités de type SWAT, aux raids antidrogue, aux interventions à domicile et à la diffusion d'un ethos professionnel de type warrior[1],[6].
Dans le maintien de l'ordre, le type d'unité engagée compte autant que l'arme utilisée. Les travaux d'Olivier Fillieule, Donatella Della Porta et Fabien Jobard insistent sur la spécialisation des forces, la formation, la chaîne de commandement, la distance à la foule et la différence entre unités spécialisées et unités engagées de manière plus mobile ou plus offensive[31],[18],[9]. En France, les compagnies républicaines de sécurité, la Gendarmerie mobile, la Brigade anti-criminalité ou la Brigade de répression de l'action violente motorisée renvoient ainsi à des registres d'intervention différents, qu'il faut éviter de confondre.
Au Royaume-Uni, l'image d'une police civile faiblement armée masque des séquences plus militarisées. Certaines évolutions britanniques sont rattachées aux circulations impériales, à l'Irlande, à Hong Kong et aux doctrines de maintien de l'ordre importées ou adaptées en métropole[7]. À partir des années 1960-1980, l'Irlande du Nord, le Special Patrol Group, les émeutes de Brixton, les balles plastiques et certaines unités d'intervention montrent une militarisation plus sélective que dans le cas américain, mais réelle dans les tactiques et les équipements de foule[7],[32].
Doctrine, renseignement et imaginaire guerrier
La militarisation ne se réduit pas à l'apparition d'armes nouvelles. Elle peut transformer la doctrine policière : redéfinition de l'usage légitime de la force, rapport plus conflictuel aux foules ou aux quartiers visés, valorisation de la neutralisation rapide de la menace, usage du renseignement et de la surveillance, moindre place donnée à la désescalade ou à la négociation[4],[18]. La littérature sur les unités paramilitaires insiste aussi sur la dimension culturelle du phénomène : vocabulaire de guerre, identité de guerrier, mise en scène de la force, entraînements et équipements contribuent à façonner une représentation martiale du travail policier[1].
Cette transformation est aussi rattachée à l'histoire de la contre-insurrection, du riot control, de l'assistance policière extérieure et de la circulation internationale du gaz lacrymogène ou des doctrines antiémeute[6]. Dans cette perspective, la police domestique et la contre-insurrection extérieure ne sont pas deux histoires séparées : elles se nourrissent de formations, de transferts de techniques, de programmes d'aide et de représentations communes de l'ennemi intérieur[6].
Dans l'espace français, Roger Trinquier systématise en 1961 une doctrine de « guerre moderne » issue de l'Indochine et de l'Algérie : la population y devient l'enjeu central, l'ennemi est décrit comme une organisation clandestine implantée dans la société, et l'armée doit conduire des opérations de police lorsque les forces ordinaires sont jugées insuffisantes[33]. Comme source doctrinale primaire, le livre éclaire le vocabulaire du quadrillage, du renseignement, du recensement, des couvre-feux, des arrestations et du contrôle hiérarchisé des habitants ; il doit être mobilisé avec des sources critiques, car il justifie aussi une rupture du cadre judiciaire ordinaire au nom de la guerre intérieure[33],[6].
Droit, exception et emploi intérieur de la force
La militarisation est aussi un problème juridique. Elle peut être justifiée par l'antiterrorisme, l'égalité d'armes face à des adversaires lourdement équipés, la protection des agents ou la nécessité de répondre à des attaques exceptionnelles[5],[10]. Les attentats du début du XXIe siècle, notamment ceux liés au terrorisme islamiste en France, ont servi de catalyseurs à l'armement policier, à la création d'unités spécialisées et au rapprochement entre police, renseignement et logique militaire. En Allemagne, les attentats de 2015 relancent notamment les débats constitutionnels sur la frontière entre police et armée[5].
La critique porte sur le risque de banalisation : des moyens créés pour des menaces rares peuvent se diffuser à des missions ordinaires, transformer la culture professionnelle et affaiblir les droits fondamentaux ou le contrôle démocratique[5],[34]. Les blindés légers, par exemple, peuvent être présentés comme des véhicules de sauvetage ou de protection ; leurs opposants y voient aussi des signaux d'intimidation et des instruments d'une police plus guerrière[10],[5].
Contextes de développement
Maintien de l'ordre et protestation
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Le maintien de l'ordre est l'un des principaux terrains de débat. En France, la notion de militarisation est surtout mobilisée pour analyser la gestion des manifestations, des foules protestataires et de certains épisodes de violence collective[4],[9]. Le modèle français a longtemps reposé sur la spécialisation des forces mobiles, la mise à distance, la gradation de la force, la négociation et une certaine tolérance pratique[9]. Depuis les années 2000, plusieurs auteurs décrivent cependant un durcissement : diffusion d'armes intermédiaires, engagement d'unités non spécialisées, judiciarisation accrue et plus grande visibilité des logiques d'affrontement, notamment pendant le mouvement des Gilets jaunes[9],[26],[27].
Les critiques institutionnelles françaises et européennes ont porté sur l'usage du lanceur de balles de défense, les grenades, la proportionnalité de la force, la formation des unités engagées et la dégradation du rapport entre police et population[35],[36]. Les comparaisons européennes montrent toutefois que les modèles de désescalade, de communication ou d'engagement offensif varient selon les pays, les cycles de protestation et les réformes professionnelles[18],[34].
Politiques antidrogue et criminalité organisée

Le cas américain occupe une place centrale dans la littérature parce qu'il combine plusieurs dynamiques : rhétorique de guerre appliquée au crime, politique américaine dite War on Drugs, transferts d'équipements militaires vers les services locaux et transformation culturelle du métier policier[1],[2],[6]. Les années 1960 et 1970 constituent un moment décisif : révoltes urbaines, lutte contre les mouvements radicaux noirs et doctrines de riot control contribuent à la montée en puissance d'unités tactiques, de raids domiciliaires et de technologies de surveillance[6],[1].
En Amérique latine, la militarisation ne se réduit pas au statut militaire de certaines forces. Elle renvoie aussi aux effets durables des dictatures, aux politiques de mano dura, aux interventions directes de l'armée dans la sécurité intérieure et à la coproduction de l'ordre par police, armée, milices, groupes criminels ou acteurs privés[12]. Le concept de violent pluralism décrit des démocraties électorales fonctionnant avec des niveaux élevés de violence policière, paraétatique ou criminelle[12]. Le Brésil, le Mexique, l'Argentine et plusieurs pays andins ou centraméricains sont étudiés comme des configurations où militarisation, impunité, inégalités urbaines et gouvernement des populations marginalisées se combinent[37],[38].
Antiterrorisme, frontières et migrations
L'antiterrorisme est devenu l'une des justifications contemporaines majeures de l'armement policier et du rapprochement entre police, renseignement et logique militaire[5]. Il ne produit pas seulement de nouvelles unités ; il modifie aussi les seuils d'exception, la circulation des informations et la manière de définir des menaces intérieures. Les politiques de contrôle des frontières, de lutte contre l'immigration irrégulière et de coopération policière internationale prolongent ce brouillage entre sécurité intérieure et sécurité extérieure[39],[40].
Dans plusieurs pays d'Amérique latine et dans des contextes postcoloniaux, les transformations contemporaines prennent aussi la forme d'une militarisation explicite de la sécurité intérieure, d'une participation directe des forces armées à des missions de police ou d'une coopération entre police, armée, sécurité privée et acteurs armés locaux[12],[13]. L'histoire récente ne suit donc pas une trajectoire unique : elle combine antiterrorisme, politiques antidrogue, maintien de l'ordre, contrôle des frontières, héritages coloniaux et circulations internationales de modèles sécuritaires.
Empires, postcolonial et pluralité des acteurs
Les travaux de criminologie postcoloniale insistent sur le fait que la militarisation ne peut pas être pensée uniquement à partir de l'Europe occidentale ou des États-Unis[13],[15]. En Afrique, en Amérique latine, dans les Caraïbes, en Asie du Sud ou dans le Pacifique, les institutions policières portent souvent les traces d'héritages coloniaux, de souverainetés fragmentées, de réformes importées et d'une légitimité institutionnelle fragile[13].
L'Afrique du Sud post-apartheid illustre une autre dimension du problème : la réforme démocratique de la police peut coexister avec des pratiques coercitives, des inégalités territoriales et des tensions entre droits humains, lutte contre la criminalité et maintien d'un ordre social très inégal[41],[42]. Dans ces configurations, la militarisation est moins un modèle unique qu'une forme possible de sécuritisation, parmi d'autres dispositifs de contrôle produits par des polices publiques, des armées, des acteurs privés ou des autorités locales[13],[20].
Régimes autoritaires, fascismes et police politique
Les régimes autoritaires montrent une autre modalité du brouillage entre police, armée et guerre intérieure. Dans le cas nazi, la formation de la Sipo et du SD constitue l'un des fondements de l'État policier nazi, articulant police politique, services de sécurité, appareil SS et répression des ennemis du régime[43]. Dans l'Italie fasciste, l'OVRA fonctionne comme police politique secrète, dans un ensemble marqué par les continuités complexes entre traditions de sécurité publique, unités paramilitaires de contrôle de la rue et maintien de l'ordre de l'après-guerre[44].
Ces cas montrent que certains régimes fascistes ne militarisent pas seulement des forces de police existantes : ils organisent une fusion étroite entre police politique, parti, milice et appareils de renseignement, mise au service de la répression intérieure[43],[44].
Circulations transnationales
La militarisation policière ne se diffuse pas seulement par imitation nationale. Elle passe par des formations, missions d'assistance, programmes de réforme, coopérations policières, transferts d'équipements et réseaux d'experts. Les travaux sur la police transnationale décrivent ces circulations comme des opérations de construction de capacités policières, souvent présentées comme techniques, mais traversées par des priorités politiques : lutte contre la drogue, antiterrorisme, contrôle des frontières, maintien de la paix ou réforme d'États jugés fragiles[39],[40].
La coopération policière internationale possède sa propre histoire institutionnelle, distincte des seules armées et diplomaties, notamment à travers les réseaux professionnels et organisations policières internationales comme Interpol[45]. Pour les analyses de la militarisation, l'enjeu n'est donc pas seulement de savoir si une police nationale reçoit des armes militaires, mais aussi comment des doctrines de sécurité, de renseignement, de contre-insurrection ou de maintien de l'ordre circulent entre États, organisations internationales et terrains d'intervention[6],[39].
Effets et controverses
Adaptation exceptionnelle ou transformation durable
Les responsables policiers et certains travaux institutionnels soutiennent que des équipements qualifiés de militarisés peuvent être nécessaires dans des situations exceptionnelles, comme les attaques liées au terrorisme, les prises d'otages ou les fusillades de masse[10]. Les critiques répondent que ces capacités, créées pour des menaces rares, peuvent ensuite se banaliser, se diffuser à d'autres missions et transformer durablement les pratiques, la culture professionnelle et le rapport entre police et population[1],[5],[6].
La question est particulièrement sensible lorsque les moyens d'exception apparaissent dans des interventions ordinaires : patrouilles proactives, contrôles de quartier, maintien de l'ordre, opérations antidrogue ou sécurisation d'événements. La militarisation est alors moins un équipement isolé qu'un déplacement de seuil : ce qui était prévu pour une crise devient disponible pour des situations plus fréquentes[1],[9].
Violence, confiance et légitimité
La question des effets de la militarisation sur la violence policière, la sécurité des agents et la confiance publique fait l'objet d'un débat empirique important. Les résultats disponibles sont hétérogènes et dépendent des indicateurs retenus, des terrains étudiés et de la manière même de définir la militarisation[8],[11],[46].
Ces travaux servent surtout à tester les justifications les plus fréquentes de la militarisation : protéger les agents, réduire la criminalité ou mieux contrôler certaines situations. Ils ne produisent pas de résultat unique. Selon les corpus et les indicateurs retenus, les effets observés vont de l'absence de bénéfice détectable et d'une détérioration de l'image publique, à certaines associations favorables pour des acquisitions tactiques, jusqu'à des corrélations avec un usage plus fréquent de la force[8],[11],[46]. La conclusion la plus prudente est donc que l'effet de la militarisation reste discuté et dépend fortement de ce qui est mesuré : équipements, unités tactiques, transferts militaires, violences, plaintes, arrestations ou confiance publique.
Contrôle démocratique et critique de la guerre intérieure
Dans une partie de la littérature critique, la militarisation de la police traduit moins une adaptation neutre à des désordres contemporains qu'un mode de gouvernement des conflits sociaux et des populations considérées comme dangereuses[4],[6],[12]. Cette critique vise le brouillage entre police et armée, l'extension des logiques de guerre intérieure, l'usage d'armes dites moins létales dans le maintien de l'ordre et la fragilisation du contrôle démocratique[9],[34],[36].
Le contrôle démocratique suppose alors plusieurs niveaux : proportionnalité des équipements, doctrine d'emploi, formation, traçabilité des armes, contrôle parlementaire, autorités indépendantes, enquêtes administratives et judiciaires, et accès du public à des données fiables. Les controverses portent rarement sur un seul objet matériel ; elles portent sur l'ensemble du dispositif qui rend possible son emploi.
Repères historiques
Avant la police moderne
Pour les périodes antérieures à la formation des polices modernes, les historiens évitent de parler directement de militarisation d'une police civile déjà constituée. Ils décrivent plutôt des formes d'ordre public dans lesquelles justice, administration, fiscalité, guerre, surveillance et contrainte publique ne sont pas nettement séparées[47],[48]. La question est donc moins de savoir si une police se militarise que de repérer comment des fonctions d'ordre, de garde, d'enquête et de coercition commencent à se distinguer.
Une grille comparative distingue trois dimensions qui ne se développent pas nécessairement ensemble : le caractère public de la force, sa spécialisation et sa professionnalisation[49]. Cette grille permet de sortir d'une histoire uniquement européenne. Les exemples recensés incluent des formes de police publique ou spécialisée chez les Maoris, les Ashantis, les Cheyennes, les Creeks, les Cuna, les Crows, les Hopis ou les Rifains, ainsi que dans les empires maurya, gupta et moghol en Inde, les Ming en Chine et le Japon de l'époque de Heian[49]. La qualification d'une force comme publique ou privée dépend aussi du niveau de souveraineté retenu : des « soldier-police » cheyennes peuvent être publics du point de vue de la nation cheyenne, mais privés du point de vue de l'État américain[49].
En Asie du Sud, l'administration moghole illustre ce brouillage entre fonctions militaires, fiscales, judiciaires et policières. Le faujdar y apparaît comme un commandant armé chargé de maintenir la paix, de protéger les routes, d'appuyer la collecte des revenus, de réprimer les bandes de voleurs ou les résistances locales ; le kotwal est présenté comme le chef de la police urbaine, chargé des gardes, des prisonniers, des marchés, de la surveillance des quartiers et de la circulation des informations[50]. Ce type d'exemple ne renvoie pas à une police civile ensuite « militarisée », mais à un appareil d'ordre où commandement armé, fiscalité et contrôle urbain restent imbriqués.
Pour l'Afrique avant et pendant la colonisation, les descriptions précises sont plus rares, mais l'ordre public africain ne se réduit pas à une absence de police avant l'arrivée des Européens[51]. Des formes de contrôle sont portées par les chefs, les classes d'âge, des sociétés rituelles ou des gardes, notamment les dogarai des émirs du nord du Nigeria, qui remplissent des fonctions de garde, d'arrestation, de perception et de transmission[51]. Dans ce cadre, le problème historique n'est pas seulement la séparation entre police et armée, mais la pluralité des fournisseurs d'ordre : autorités coutumières, milices, gardes, juridictions locales, acteurs commerciaux ou, plus tard, forces coloniales paramilitaires[51].
Dans l'Antiquité grecque, le cas d'Athènes montre que le contrôle des violences, vols et désordres repose largement sur les poursuites privées, les tribunaux, les voisins, les maîtres et certains esclaves publics, plutôt que sur une force policière professionnelle[52]. Le cas ptolémaïque offre une configuration différente : des agents spécialisés, notamment les phylakitai, reçoivent des plaintes, enquêtent, arrêtent, gardent ou transmettent des suspects dans un système où administration civile et ressources militaires restent imbriquées[53].
Dans l'Empire romain, le même risque d'anachronisme existe : Rome ne dispose pas d'une police moderne unifiée, mais des magistrats, gouverneurs, gardes locaux, procurateurs, unités urbaines et soldats détachés exercent des fonctions que l'on qualifierait aujourd'hui de policières[54]. Les soldats peuvent surveiller les routes, poursuivre des esclaves fugitifs, escorter des prisonniers, participer à des arrestations ou appuyer les gouverneurs. Il ne s'agit pas encore d'une militarisation de la police, mais d'un ordre impérial où des tâches policières sont assumées directement par des militaires[54].
Pour la fin du Moyen Âge occidental, la construction de l'ordre public passe par l'encadrement de la guerre privée, de la violence aristocratique, de la justice royale et des obligations militaires en Angleterre et en France[55]. À l'Époque moderne, la notion de police désigne progressivement un art de gouverner les populations, les villes, les circulations, l'économie et la sécurité, avant la spécialisation institutionnelle du XIXe siècle[48]. Les termes dérivés du français-bourguignon policie se diffusent en Europe à partir du XVe siècle, dans un sens de bon ordre et de gouvernement interne plus large que le seul corps policier[56].
Police moderne et empires
Au XIXe siècle, plusieurs États distinguent plus nettement des polices chargées de l'ordre intérieur et des armées chargées de la guerre. Cette séparation coexiste pourtant avec des gendarmeries, des polices coloniales et des situations où l'armée conserve des missions de sécurité intérieure[14],[17]. Pour l'espace anglo-américain, une interprétation récente situe un moment décisif dans la création de la police métropolitaine de Londres en 1829 : cette police se présente comme civile, mais elle est élaborée dans un contexte impérial où l'Irlande colonisée sert déjà de laboratoire de surveillance, de discipline et de contre-insurrection[7].
L'analyse suit ensuite la diffusion de ce modèle dans les années 1830-1850 vers Manchester, Birmingham, Bolton, New York et Savannah, c'est-à-dire vers des villes industrielles ou portuaires liées à l'économie atlantique du coton, des migrations irlandaises, de l'esclavage et de la ségrégation raciale[7]. Elle prolonge cette chronologie avec les réformes policières américaines des années 1890-1930, nourries par les occupations impériales et la guerre coloniale aux Philippines, puis avec les circulations de contre-insurrection et de maintien de l'ordre entre les États-Unis, le Vietnam, Hong Kong, l'Irlande du Nord et le Royaume-Uni au second XXe siècle[7].
Cette perspective ne suffit pas à écrire une histoire mondiale de la militarisation policière. Les travaux sur les polices d'Afrique, d'Amérique latine, des Caraïbes, d'Asie du Sud ou du Pacifique invitent à partir de trajectoires postcoloniales propres : coexistence de polices publiques, forces armées, sécurité privée, autorités coutumières ou religieuses, groupes de vigilance et réformes importées[13],[12]. La militarisation ne se résume donc ni à un modèle européen de police civile, ni à une diffusion américaine récente.
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Voir aussi
Bibliographie
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- [Graham 2010] (en) Stephen Graham, Cities Under Siege. The New Military Urbanism, Verso, (ISBN 9781844677627)
- [Arias et Goldstein 2010] (en) Violent Democracies in Latin America, Duke University Press, (ISBN 9780822346241)
- [Watson et al. 2023] (en) Policing the Global South. Colonial Legacies, Pluralities, Partnerships and Reform, Routledge, (ISBN 9780367648114)
Articles connexes
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