Nadejda Allilouïeva

Nadejda Allilouïeva
(ru) Надежда Аллилуева
Nadejda Allilouïeva vers 1930.
Biographie
Naissance
Décès
Sépulture
Nom de naissance
Надежда Сергеевна Аллилуева
Nationalité
Formation
Académie de l'industrie
Activité
Père
Sergueï Yakovlevitch Allilouïev
Mère
Olga Evguenievna Fedorenko
Fratrie
Pavel Sergueïevitch Allilouïev
Anna Sergueïevna Allilouïeva
Fiodor Sergueïevitch Allilouïev
Conjoint
Joseph Staline (de 1919 à 1932)
Enfants
Autres informations
Parti politique

Nadejda Sergueïevna Allilouïeva[1] (en russe : Надежда Сергеевна Аллилуева), née le [2] à Bakou, dans l'Empire russe, et morte le à Moscou, en Union soviétique, est la seconde épouse de Joseph Staline et une personnalité politique russe membre du Parti communiste.

Fille d'un camarade révolutionnaire de Staline, Nadejda, née dans le Caucase, grandit principalement à Saint-Pétersbourg, dans un milieu imprégné de l'idéologie communiste. Ayant connu Staline dès son plus jeune âge, elle l'épouse en février ou , à l'âge de dix-sept ans. Ensemble, ils ont deux enfants, Vassili (né en 1921) et Svetlana (née en 1926).

Refusant de se contenter d'un travail domestique, Nadejda travaille comme secrétaire pour les dirigeants soviétiques, dont Lénine et son mari, avant de s'inscrire à l'Académie industrielle de Moscou afin d'y étudier les fibres synthétiques et de devenir ingénieure. Souffrant de problèmes de santé, elle vit un mariage tumultueux avec Staline, qu'elle soupçonne d'être infidèle. À plusieurs reprises, elle envisage de quitter son époux et, après une dispute particulièrement violente avec lui, elle se suicide par balle tôt le matin du . Elle reçoit des obsèques nationales, chose rare en Union soviétique, et est enterrée dans le cimetière de Novodievitchi. Selon plusieurs historiens, sa mort, qui affecte durement Staline, est un élément déclencheur des Grandes purges des années 1930[3],[4],[5].

Biographie

Ascendance

Sergueï Allilouïev.

Le père de Nadejda, Sergueï Yakovlevitch Allilouïev (-), est issu d'une famille paysanne d'anciens serfs[6] du village de Ramenye, dans l'oblast de Voronej, au sud-ouest de la Russie moderne[7]. Son père, Yakov Trofimovitch Allilouïev (1841-1871), est cocher, tandis que sa mère, Marfa Prokofievna Allilouïeva (1841-1928), travaille comme servante dans un manoir[8]. Le père de famille meurt du choléra à l'âge de trente ans, et la mère de Sergueï, incapable de s'occuper seule de ses enfants, doit les confier à des proches et des amis[6]. Ainsi, Sergueï vit longtemps dans un village voisin avec sa tante, tandis que son frère cadet, Pavel, est recueilli par un cordonnier sans enfant[6],[9].

En , il déménage dans le Caucase, où il travaille comme électricien au dépôt ferroviaire et se familiarise pour la première fois avec les rudes conditions de travail dans l'Empire russe[10],[11]. La grand-mère maternelle de Sergueï est une gitane[12], un fait auquel sa petite-fille, Svetlana, attribut « les traits méridionaux, quelque peu exotiques » et les « yeux noirs » qui caractérisent les Allilouïev[13]. Sergueï rejoint le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSR) en 1898 et devient un membre actif des cercles d'études ouvriers ; c'est grâce à ces réunions qu'il rencontre Mikhaïl Kalinine, l'un des principaux organisateurs du parti dans le Caucase[14]. Sergueï est arrêté et exilé en Sibérie mais, en 1902, retourne dans le Caucase[14]. En 1904, il fait la connaissance de Joseph Staline, alors connu sous le nom de Iossif Djougachvili, qu'il aide à déplacer une machine d'impression de Bakou à Tiflis[15].

Nadejda Allilouïeva dans sa jeunesse.

La mère de Nadejda, Olga Evguenievna Fedorenko (1877-1951), est la cadette des neufs enfants d'Evgueni Fedorenko et de Magdalena Eicholz[16]. Svetlana Allilouïeva écrit dans ses mémoires qu'Evgueni a des ancêtres ukrainiens du côté paternel, que sa mère est Géorgienne et qu'il grandit en parlant géorgien à la maison[17]. Magdalena est, quant à elle, issue d'une famille d'immigrants allemands ; elle parle couramment allemand et géorgien[18]. C'est pour cette raison qu'Olga n'apprend le russe que plus tard, ce qui explique son accent caucasien prononcé[16]. Le père d'Olga souhaite initialement qu'elle épouse l'un des fils de son ami, mais elle refuse et quitte le foyer à 14 ans pour vivre avec Sergueï, qu'elle retrouve à Tiflis[19]. Ils se marient en 1893, immédiatement après la majorité d'Olga[6]. Ayant suivi une formation médicale, Olga travaille comme infirmière pendant la Première Guerre mondiale[20]. Femme volage, elle quitte cependant le domicile familial à plusieurs reprises et, à la fin de sa vie, vit séparée de son mari[21],[6].

Cadette d'une fratrie de quatre enfants, Nadejda voit le jour après Pavel (1894-1938), chef militaire lors de la guerre civile russe, Anna (1896-1964), épouse du tchékiste Stanislav Redens, et Fiodor (1898-1955), secrétaire personnel de Staline de 1918 à 1953[22]. Svetlana Allilouïeva écrit à propos des enfants Allilouïev « [qu'ils] naquirent tous dans le Caucase et furent eux aussi des gens du Sud — par leur apparence, par les impressions de l’enfance, par tout ce qui s’imprime dans l’être humain dès les premières années, inconsciemment, en profondeur. Les enfants étaient tous étonnamment beaux, à l’exception de Fiodor, qui était en revanche le plus intelligent, et tellement talentueux qu’il fut admis à Saint-Pétersbourg comme garde-marine, malgré ses origines modestes « de la petite bourgeoisie ». Tous dans la famille étaient accueillants, chaleureux et bons — telles étaient leurs qualités communes[23]. »

Jeunesse et mariage

Nadejda Sergueïevna Allilouïeva voit le jour le à Bakou, dans l'actuel Azerbaïdjan[24]. Issue d'une famille communiste, elle est la filleule d'Avel Enoukidzé, dit « tonton » ou « oncle Abel »[25], un « vieux bolchévik » géorgien et révolutionnaire soviétique associé de Staline[26]. La famille déménage à Moscou en 1904, puis revient à Bakou en 1906. En 1907, afin éviter l'arrestation, la famille déménage encore une fois, cette fois à Saint-Pétersbourg, où ils restent[27]. La famille aide souvent à cacher des membres des bolcheviks, dont Staline, chez eux[28]. Sergueï Allilouïev travaille dans une centrale électrique et, en 1911, est nommé chef d'un secteur là-bas, permettant ainsi à la famille de s'offrir un style de vie confortable[29].

Allilouïeva et Staline en 1917.

Imprégnée de l'idée révolutionnaire tout au long de son enfance, Nadejda devient une partisane du bolchévisme dès l'école[30]. Dès son plus jeune âge, elle distribue des tracts, des lettres, voire des munitions sur ordre de ses parents[31]. Parallèlement, la jeune fille reçoit une éducation presque noble : elle est inscrite au lycée, parle allemand et son père lui achète un piano — assez cher à l'époque — pour qu'elle développe son talent musical[31],[6]. La famille habite alors un grand appartement de quatre pièces situé au 10, rue Rojdestvenskaïa (aujourd'hui appelée rue Sovetskaïa) pour lequel Sergueï Allilouïev paie la somme astronomique pour l'époque de 70 roubles par mois[6],[32].

La famille héberge fréquemment des membres du parti chez eux, cachant notamment Vladimir Lénine pendant les journées de juillet 1917, ce qui renforce encore les opinions de la jeune fille[33]. Après que Lénine se soit enfuit de Russie en , Staline arrive[34]. Bien qu'il connaisse Nadejda depuis l'enfance, l'ayant même une fois sauvé de la noyade à Bakou, cela fait de nombreuses années qu'ils ne se sont pas revus, et, pendant le reste de l'été, ils deviennent proches[35],[36]. Malgré la différence d'âge, une relation débute entre eux[37]. Irina Gogoua, une proche des Allilouïev, rappelle : « Une fois, Sergueï Yakovlevitch [le père de Nadejda] est entré, terriblement nerveux, et a déclaré qu'il [Staline] avait emmené Nadia. Nadia, semble-t-il, n'avait même pas 16 ans. C'était, je crois, après la révolution d'Octobre. Il l'a emmenée au front... »[37].

Le couple se marie en février ou en [38] ; il n'y a pas eu de cérémonie, car les bolchéviques désapprouvent l'institution du mariage[39]. Selon sa biographe Olga Trifonova, Nadejda refuse de prendre le nom de famille de son mari[40] et reste Allilouïeva tout au long de sa vie. À cette époque, Staline est un veuf âgé de quarante ans et le père d'un fils, Iakov, né en 1907 de son union avec sa première épouse, Ekaterina « Kato » Svanidzé, morte du typhus plus tard cette année-là[41].

Activité professionnelle

Les bolchéviques prennent le pouvoir en Russie en [42], ce qui conduit à la guerre civile russe. En 1918, Staline et Nadejda s'installent à Moscou, la nouvelle capitale du pays[43], où ils rejoignent d'autres dirigeants bolchéviques[44]. Ils emménagent au palais des Menus Plaisirs[45] du Kremlin ; ils occupent des chambres séparées[46],[47]. Staline nomme son épouse secrétaire du commissariat du peuple aux nationalités, qu'il dirige lui-même, et, en mai, il les emmène, son frère Fiodor et elle, à Tsaritsyne[48], où les bolcheviks combattent l'Armée blanche dans le cadre de la guerre civile russe[49]. Nadejda n'y est reste pas longtemps et retourne à Moscou, bien que l'implication de Staline dans la guerre civile signifie qu'il revient rarement à la maison[50]. En 1921, la guerre civile se termine et un an plus tard, en 1922, l'Union soviétique est établie, avec Lénine à sa tête[51]. Ne souhaitant pas dépendre de Staline, Nadejda change de poste et rejoint le secrétariat de Lénine[52]. Cette décision irrite Staline, qui veut que sa femme quitte son emploi et reste à la maison. Nadejda aime travailler avec Lénine et son avec épouse Nadejda Kroupskaïa, car ils sont plus indulgents avec son travail que Staline ; par exemple, Lénine sait qu'elle a abandonné l'école jeune et lui pardonne donc facilement ses fautes d'orthographe[53].

Nadejda Allilouïeva en 1925.

Quelques mois après la naissance de son premier enfant, Vassili, en 1921, Nadejda est exclue du Parti bolchévique. Selon l'historien Oleg Khlevniuk, elle a du mal à concilier vie familiale, vie professionnelle et travail pour le Parti, et est considérée comme « un fardeau sans aucun intérêt pour la vie du Parti »[54]. Bien qu'elle soit réadmise grâce à l'intervention de hauts responsables du Parti, dont Lénine, son statut ne lui est pleinement rétabli qu'en 1924[55]. Nadejda craint de ne pas être prise au sérieux si elle ne travaille pas en dehors de la maison. Elle veut être une spécialiste qualifiée dans n'importe quel rôle qu'elle assume[56]. Peu de temps avant la naissance de sa fille Svetlana, elle écrit à une amie :

« Je regrette vraiment de m'être à nouveau enfermée par de nouveaux liens familiaux. À notre époque, ce n'est pas très facile, car en général il y a beaucoup de nouveaux préjugés, et si tu ne travailles pas, alors, bien sûr, tu es déjà une "bonne femme" [...]. Il faut avoir une spécialité qui te donne la possibilité de ne courir pour personne, comme c'est généralement le cas du travail de "secrétaire", et de faire tout ce qui concerne cette spécialité[37]. »

Après la mort de Lénine en 1924, Nadejda travaille brièvement pour Serjo Ordjonikidze, un ami proche de Staline et compagnon bolchévique, puis fait de l'Agitprop à l'Institut agraire international en tant qu'assistante[57].

À la mort de Lénine, Staline lui succéde finalement à la tête de l'Union soviétique[58]. Lassée de son travail et insatisfaite de son rôle de « Première dame », Nadejda cherche une autre occupation[59]. Intéressée par l'éducation et désireuse de s'impliquer davantage dans le parti, elle s'inscrit en 1929 à l'Académie industrielle pour étudier l'ingénierie et les fibres synthétiques, une nouvelle technologie à l'époque, et devient plus active dans les réunions locales du parti[44],[60]. Comme c'est la coutume de l'époque, Nadejda s'enregistre sous son nom de naissance, ce qui lui permet également de garder un profil bas ; on ne sait pas si ses associés savent qui elle est, bien qu'il soit probable qu'au moins le chef local du parti, Nikita Khrouchtchev, la connaisse[61]. Nadejda prend fréquemment le tramway du Kremlin à l'académie en compagnie de Dora Khazan, l'épouse d'Andreï Andreïev, un dirigeant bolchévique et proche de Staline[62]. À l'académie, elle interagit avec des étudiants de toute l'Union soviétique. Certains ont émis l'hypothèse que Nadejda avait pris connaissance des problèmes auxquels la population était confrontée du fait de la collectivisation de l'agriculture, notamment de la famine en Russie, et qu'elle en avait discuté avec Staline[63],[61]. Khlevniuk conclut cependant qu'« il n'existe absolument aucune preuve tangible qu'[Allilouïeva] se soit opposée à la politique de son mari… Ses lettres donnent l'impression qu'elle, comme le reste de l'élite bolchevique, était complètement isolée des souffrances de dizaines de millions de personnes hors des murs du Kremlin[64]. »

Vie privée et familiale

Allilouïeva et son fils Vassili en 1922.

Nadejda donne naissance à son premier enfant, Vassili, en . L'historien britannique Simon Sebag Montefiore note qu'elle se rend à l'hôpital à pieds pour accoucher, dans une démonstration « d'austérité bolchévique »[65]. Un deuxième enfant, Svetlana, naît en [66]. En 1921, la famille accueille également le premier fils de Staline, Iakov Djougachvili, qui vivait auparavant à Tiflis avec sa famille maternelle[67]. Nadejda n'a que six ans de plus que son beau-fils, avec qui elle développe une relation amicale[68], allant jusqu'à le soigner après que celui-ci ait tenté de se suicider par balle, à la suite d'une violente dispute avec son père[69],[70]. À peu près à la même époque, la famille adopte aussi Artyom Sergueïev, le fils de Fiodor Sergueïev, un ami proche de Staline. Fiodor est mort quatre mois après la naissance d'Artyom dans un accident, et, bien que la mère du garçon soit toujours en vie, ce dernier est élevé dans le foyer de Staline[71],[72].

N'appréciant guère son travail de femme au foyer et désirant poursuivre une carrière professionnelle, Nadia ne passe pas beaucoup de temps avec ses enfants et engage plutôt une nourrice, Alexandra Bychokova, pour les surveiller[73]. Lorsqu'elle s'occupe de ses enfants, elle se montre exigeante, voire stricte[74]. Sa fille Svetlana évoque ses parents ainsi : « Elle [Nadejda] me caressait rarement alors que mon père [Staline] me prenait toujours dans ses bras, il aimait me faire de gros bisous bruyants, me dire des mots gentils [...]. Une fois, j'ai découpé une nappe neuve avec des ciseaux. Mon Dieu, ma mère m'a mis une de ces tapes sur les mains, ce que ça faisait mal ! J'ai tellement pleuré que mon père est venu, m'a prise dans ses bras, m'a réconfortée, m'a embrassée et m'a un peu rassurée… ! »[37]. Svetlana se souvient également que la seule personne que Staline craint est sa femme[75]. Cependant, Nadejda est une mère attentionnée et elle se préoccupe sincèrement de l'avenir de ses enfants ; elle s'assure qu'ils reçoivent une bonne éducation[76].

En semaine, la famille loge dans son appartement au Kremlin, où Nadejda mène un mode de vie simple et contrôle les dépenses familiales[77]. Le week-end, ils se rendent dans leur datcha en périphérie de Moscou[67]. Les frères et sœurs de Nadejda et leurs familles vivent à proximité et ils se réunissent fréquemment à ces occasions[78]. Durant l'été, Staline passe ses vacances au bord de la mer Noire, près de Sotchi ou en Abkhazie et est fréquemment rejoint par son épouse, bien qu'en 1929, Nadejda n'y passe que quelques jours avant de retourner à Moscou pour ses études. Bien que séparés, ils s'écrivent régulièrement[79]. Dans sa correspondance, Staline appelle sa femme « Tatka », s'intéresse à ses études, ses enfants et termine chaque lettre par « je t'embrasse »[37]. Aussi, il lui envoie des photographies de vacances et de citrons, qu’il prend plaisir à cultiver[80]. De son côté, Nadejda interroge soigneusement son mari sur sa santé et ses affaires[37].

Nadejda en vacances à Sotchi, le 17 août 1922.

Cependant, selon Polina Jemtchoujina, une amie proche de Nadejda, leur mariage est tendu et les deux époux se disputent fréquemment[81]. Notoirement jalouse, Nadejda suscpecte Staline d'être infidèle[82],[83]. « Il n'y a pas de nouvelles de toi […]. Probablement, tu es absorbé par ton voyage […]. J'ai entendu dire à ton sujet de la part d'une jeune femme intéressante que tu as bel aspect […], que tu débordais de gaîté et que tu chahutais tout le monde […], j’en suis très heureuse », écrit-elle à son mari dans l'une de ses lettres[37]. Selon Boris Bazhanov, ancien secrétaire de Staline, « les femmes ne l'intéressaient pas. Sa propre femme lui suffisait, et il ne lui prêtait guère attention. »[84]. Karl Pauker, alors chef de la sécurité personnelle de Staline, assiste malgré lui à leurs querelles. « Elle [Nadejda] est comme un silex », raconte Pauker, « [Staline] est très brutal avec elle, mais même lui a parfois peur d'elle. Surtout quand son sourire disparaît »[85]. Vers la fin, les tensions augmentaient. Même si leurs difficultés conjugales existent déjà avant, la connaissance que Nadejda a de l’état du pays jette de l’huile sur le feu : en une occasion, elle lance à son mari : « Tu es un bourreau, voilà ce que tu es ! Tu tourmentes ton propre fils, ta femme, le peuple russe tout entier »[86]. Staline confie à Khrouchtchev qu’il lui arrivait de s’enfermer dans une pièce pendant que Nadejda hurle et tambourine à la porte : « Tu es un homme impossible. Il est impossible de vivre avec toi ! »[87]. À plusieurs reprises, Nadejda envisage de quitter Staline et d'emmener ses enfants avec elle. En 1926, elle part pour une courte période s'installer à Leningrad. Staline la rappelle et elle revient vivre avec lui[88]. Son neveu Alexandre Allilouïev affirme plus tard que, peu avant sa mort, Nadejda envisageait à nouveau de quitter Staline, mais rien ne permet de confirmer cette affirmation[88].

Outre ses problèmes conjugaux, les dernières années de Nadejda sont assombries par de nombreux soucis de santé. D’après son dossier médical, conservé par Staline après sa mort, elle est atteinte d’une maladie psychiatrique, une schizophrénie d’après sa fille, de problèmes gynécologiques depuis un avortement en 1926[89], et d’une malformation cardiaque[90]. À cela s'ajoutent de la fatigue chronique, des angines et des arthrites à répétition[90]. La biographe d'Allilouïeva, Olga Trifonova, affirme, citant ses dossiers médicaux, qu'elle a subi un total de 10 avortements[91]. Peu avant son suicide, elle affirme « en avoir plus qu’assez de tout […], même des enfants », signe d’une forte dépression que les tensions liées à la collectivisation n’arrangent certainement pas[92]. Elle se voit prescrire de la caféine, que Staline soupçonna, à juste titre, d’aggraver son état mental[92].

Circonstances de sa mort

De gauche à droite : Nadejda Allilouïeva, Joseph Staline, Kliment Vorochilov et sa femme Ekaterina vers la fin des années 1920.

En , Nadejda est à seulement quelques semaines de finir ses études à l'académie[93]. Pour commémorer le quinzième anniversaire de la révolution d'Octobre, elle défile aux côtés de ses compatriotes au cours de la parade du , tandis que Staline et les enfants la regardent du haut du mausolée de Lénine, sur la place Rouge[94]. Une fois le défilé terminé, Nadejda se plaint d'un mal de tête, alors les enfants se rendent à leur datcha à l'extérieur de la ville, tandis qu'elle retourne à leur résidence au Kremlin[94].

Le lendemain soir, Nadejda et Staline assistent à un dîner organisé au Kremlin, dans l'appartement de Kliment Vorochilov, un ami proche de Staline et membre du Politburo, pour commémorer la Révolution. Bien qu'elle préfère s'habiller modestement dans un style plus conforme à l'idéologie bolchévique, Nadejda s'apprête pour l'occasion[95]. Les convives boivent beaucoup pendant le dîner, auquel assistent plusieurs bolcheviks de haut rang et leurs épouses, et Nadejda et Staline commencent à se disputer, ce qui était habituel lors de ces réunions[96]. Durant l'évènement, Staline flirte avec une jeune convive, Galina, l'épouse d'Aleksandr Iegorov, ce qui rend Nadejda folle de jalousie[97]. Elle fait tout pour provoquer son mari, comme danser avec son parrain Avel Enoukidzé, séducteur notoire de ballerines mineures[98], et ainsi attirer son attention sur elle. Mais rien ne se passe et Staline reste indifférent, ce qui exaspère Nadejda. Plus tard durant ce même repas, les choses empirent entre eux lorsque Staline propose de porter un toast pour fêter l'anéantissement des « ennemis de l'État » et que Nadedja refuse, par provocation, de lever son verre[99]. Son mari la bombarde alors de cigarettes et de pelures d’orange pour obtenir une réaction, sans succès[100]. « Eh toi ! Bois un coup ! » lui lance Staline par colère. « Mon nom n'est pas Eh toi ! » répond Nadejda[97]. Sur ce, elle se retire, suivie de Polina Molotova[58]. Après avoir discuté avec son amie des flirts insupportables de Staline et s’être vu faire la morale sur son manque d’esprit de parti (en)[101] — en l’espèce de solidarité avec son époux —, elle finit par se calmer et par rentrer seule dans sa chambre[97]. Elle écrit ensuite une lettre à Staline, « une terrible lettre » selon sa fille Svetlana, puis part s'étendre sur son lit[102].

Les évènements qui suivent ne sont pas très clairs. Tôt le matin du , Nadejda, seule dans sa chambre, se tire une balle dans le cœur, se tuant sur le coup[103]. Sa femme de chambre rentre la première dans la pièce le lendemain et découvre sa maîtresse dans une mare de sang, un pistolet Mauser offert par son frère Pavel à sa demande auprès d’elle[98]. Effrayée, elle ne réveille Staline dormant à quelques mètres de là et contacte les proches présents à la célébration de la nuit précédente[97]. Ces derniers ne savent pas non plus comment annoncer la nouvelle au Vojd. Finalement, Staline entre lui-même dans la chambre et l'un de ses camarades, sûrement Grigory Ordjonikidze lui dit : « Iossif, Nadejda Sergueïevna nous a quittés. Iossif, Iossif, Nadia est morte ! »[102].

Enterrement

Staline et les autres dirigeants ont décidé qu'il serait inapproprié de dire que Nadejda s'était suicidée[104]. Afin d’éviter que son suicide puisse être vu comme une protestation politique envers son mari[105], on annonça au peuple qu'elle avait succombé à une appendicite[104],[106]. Le journal officiel du parti, la Pravda, a rapporté la mort d'Allilouïeva dans son numéro du  : « Le Comité central du Parti communiste de toute l'Union (bolcheviks) a le regret d'informer les camarades que dans la nuit du , un membre actif et dévoué du parti, la camarade Nadejda Sergueïevna Allilouïeva, est décédée »[107].

L'annonce fut une surprise pour beaucoup en Union soviétique, notamment parce que c'était la première fois que Staline admettait publiquement avoir été marié[108],[109]. Ses enfants n'ont pas non plus été informés de la véritable cause de sa mort[104]. Pour empêcher la divulgation de la cause de la mort de Nadia, le personnel qui travaillait au Kremlin à l'époque fut soit licencié soit arrêté ; les efforts pour dissimuler cette information se sont poursuivis pendant plusieurs années après[110].

Tombe de Nadejda, dans le cimetière de Novodievitchi.

Le corps de Nadejda, dans un cercueil ouvert[111], fut déposé à l'étage supérieur du grand magasin Goum, face à la place Rouge et au Kremlin. Des représentants du gouvernement et du parti vinrent lui rendre visite, le public n'y fut pas autorisé[112]. Les funérailles eurent lieu le , en présence de Vassili et Staline[112],[113]. Incapable de parler, ce dernier a confié son oraison funèbre à Lazare Kaganovitch[114]. Staline participa ensuite au cortège funèbre jusqu'au cimetière, ce qui impliquait une marche de 6 kilomètres (3,7 miles) du Goum au cimetière de Novodievitchi, bien qu'il ne soit pas certain qu'il ait parcouru l'intégralité du trajet à pied[115],[116]. Dans ses mémoires, Svetlana affirma que Staline ne s'était plus jamais rendu sur la tombe[113]. Selon des contemporains, Staline aurait été choqué par le suicide sa femme, disant que lui-même ne voulait plus vivre[37]. Deux ans et demi plus tard, il a dit à ses proches : « Elle a très mal agi, elle m'a mutilé […], elle m'a mutilé à vie »[37]. Svetlana a écrit que Staline éprouvait une grande colère contre sa femme ; il considérait ce suicide comme une trahison et, pendant le service religieux, il aurait éloigné le cercueil de lui[37].

Viatcheslav Molotov, commissaire du peuple aux Affaires étrangères, a ensuite démenti cela et affirmé que Staline s’en voulait pour la mort de sa femme : « Staline s'est approché du cercueil au moment des adieux avant les funérailles, les larmes aux yeux. Et il a dit avec une grande tristesse : "Je n’ai pas réussi à la retenir". Je l'ai entendu et je m'en suis souvenu : "Je n’ai pas réussi à la retenir" »[37]. Molotov a également déclaré que c'était la première et la dernière fois qu'il avait vu Staline pleurer[37].

Postérité

L'historien Gennady Kostyrchenko affirma que le suicide de Nadejda a eu un fort impact négatif sur la psyché de son époux[117]. Selon le neveu de Staline, le suicide de Nadia « changea le cours de l'histoire, il rendit la Terreur inévitable »[101].

Staline avec ses enfants Vassili et Svetlana en 1935.

La mort de Nadejda eut également un profond impact sur ses enfants et sur sa famille. Après la mort de sa fille, Sergueï Allilouïev s'est refermé sur lui-même et est devenu solitaire. Il a écrit des mémoires, qui ont été publiées en 1946 après avoir été sérieusement censurées[118]. Il est mort d'un cancer de l'estomac en [119]. La mère de Nadejda, Olga, a vécu jusqu'en 1951 et est morte d'une crise cardiaque[120].

Vassili Djougachvili, le fils unique de Nadia et Staline, souffrit beaucoup de la mort de sa mère, dont il ne se remit jamais[121]. Bien que Nadejda ne jouât pas un grand rôle dans l'éducation de ses enfants, elle s'intéressait à leur bien-être. Après sa mort, Staline chérit Svetlana et négligea Vassili, qui le décevait[122]. Confié à des tchékistes et à des gardes du corps flagorneurs[122], il est devenu un jeune homme arrogant, dissolu, brutal et alcoolique, bien que conservant un bon fond[122]. Il déclara : « Dès mon plus jeune âge, ayant perdu ma mère et n'ayant pas la possibilité d'être élevé sous la surveillance constante de mon père, j'ai en fait grandi et été élevé dans un cercle d'hommes (gardes du corps) qui ne se distinguaient pas par leur moralité et leur sobriété. Cela a marqué toute ma vie et mon caractère. J'ai commencé très tôt à fumer et à boire... »[123],[124]. Pendant la Grande Guerre patriotique, il s'élève dans les rangs des Forces aériennes soviétiques, où son père l'avait poussé à s'engager[125]. Le , il est arrêté, à la suite de la mort de son père, sur ordre de Beria[126]. Assigné à résidence à Kazan, Vassili meurt officiellement d'alcoolisme le à l'âge de quarante ans ; la cause de sa mort est parfois débattue[127]. Marié à quatre reprises, il laisse derrière lui deux fils et deux filles, sans compter les enfants adoptés issus des mariages précédents de ses épouses[128],[129],[130].

La fille de Nadejda et Staline, Svetlana, n'apprit la vérité sur le suicide de sa mère qu'en 1942, en lisant un article de journal en anglais[131]. Cette révélation la choqua et bouleversa sa relation avec son père, qui lui avait volontairement dissimulé la vérité pendant une décennie[132]. Elle prit ses distances avec Staline et, en 1957, changea son nom de naissance, Djougachvili, pour celui de sa mère[133]. Svetlana a fui l'URSS pour les États-Unis en et est morte d'un cancer dans le Wisconsin en 2011[134]. Elle s'est mariée quatre fois et a eu trois enfants, un fils et deux filles[131]. En 1968, elle a fait sensation dans le monde entier en publiant son autobiographie, Vingt lettres à un ami, ce dernier lui ayant rapporté, selon les estimations, environ 2 500 000 dollars[135],[136].

Plusieurs proches de Nadejda furent arrêtés ou emprisonnés en 1940 au cours des Grandes Purges ; ce fut par exemple le cas du mari de sa sœur Anna, Stanislav Redens, tchékiste, fusillé en janvier de la même année[137].

Dans la culture populaire

Elle est interprétée par Julia Ormond dans le film Staline de 1992.

Références

  1. Dans son entourage, elle était couramment appelée « Nadia », tandis que Staline la surnommait « Takta » ou « Tatochka ».
  2. Ou 9 septembre 1901 du calendrier julien, alors en usage dans l'Empire russe.
  3. « Alliluyeva, Svetlana Yosifovna – Histoire », (consulté le )
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Annexes

Bibliographie

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Liens externes

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