Oxygène noir

L'oxygène noir (dark oxygen en anglais) est le nom donné en 2024 par une équipe d'océanographes à l'oxygène moléculaire (O2) dont ils pensent avoir observé la formation dans les abysses, à des profondeurs où la lumière ne peut pas pénétrer, écartant ainsi la possibilité d'une origine photosynthétique. Cette hypothèse très médiatisée a fait l'objet d'une vive controverse dans la communauté scientifique, dans le contexte tendu et propice aux conflits d'intérêts de l’exploitation minière en grande profondeur, à un moment crucial de l'élaboration de la réglementation internationale sur l'exploitation minière des grands fonds marins.
L'hypothèse des auteurs est que l'oxygène est produit par des nodules métalliques dans les zones océaniques profondes, en dessous de 4000 mètres. Il résulterait de l'électrolyse de l'eau de mer, la dissociation de l'oxygène et de l'hydrogène sous l'effet d'une différence de potentiel à la surface de ces nodules. Si elle était avérée, cette découverte remettrait en question la théorie bien établie selon laquelle tout l’oxygène moléculaire a été produit par la photosynthèse lors de la Grande Oxydation au paléoprotérozoïque.
La méthodologie des auteurs, leurs résultats (qui n'ont pas encore été confirmés par d'autres études) et leurs conclusions ont été immédiatement fortement critiqués par plusieurs équipes de scientifiques : par la compagnie The Metals Company qui a financé une partie de la recherche et que cette prétendue découverte embarrasse, mais aussi par des scientifiques ne déclarant pas de conflits d'intérêts.
Découverte
Andrew Sweetman est un océanographe britannique dirigeant le groupe de recherche Seafloor Ecology and Biogeochemistry de la Scottish Association for Marine Science (SAMS)[1]. Spécialiste de la biodiversité et de l'écologie du plancher océanique, il étudiait la zone Clarion-Clipperton (CCZ), un secteur de plaine abyssale situé dans l'Océan pacifique entre Hawaï et le Mexique, lorsque son équipe a fait la découverte. L'étude est publiée dans la revue Nature Geoscience le [2], et l'information est reprise dans le monde entier, tant dans la presse de vulgarisation scientifique[3] que dans les médias généralistes[4],[5],[6],[7],[8].
Les données ont été recueillies sur les fonds marins (in situ) par l'installation sur plusieurs sites de la CCZ situés entre 5200 m et 4100 m de profondeur de chambres benthiques, des sortes de cloches permettant de mesurer les flux gazeux. Les mêmes mesures ont ensuite été menées en laboratoire à bord du navire océanographique (ex situ), dans un environnement reconstitué à partir de nodules remontés. La teneur en oxygène a été mesurée par deux méthodes, des capteurs optodes à oxygène et un titrage de Winkler effectué à intervalles réguliers[9]. Alors qu'on s'attend à ce que la teneur en oxygène à l'intérieur de la cloche diminue au cours du temps, les auteurs voient cette concentration augmenter, preuve selon eux que de l'oxygène est produit au fond de l'océan[3].
Les auteurs proposent que cet oxygène est produit dans l'obscurité du fond marin par électrolyse de l’eau de mer, à la surface de nodules polymétalliques. Dans ce processus, une différence de potentiel de 1,5 V permet de séparer l'hydrogène et l'oxygène.
La tension la plus élevée mesurée à la surface des nodules prélevés sur le plancher océanique lors de l'expédition n'était que de 0,95 V, mais l'hypothèse des auteurs est que des « mini batteries » peuvent se combiner en série pour fournir la tension nécessaire[3],[4],[10],[11].
En 2026, la même équipe entreprend une nouvelle série d'études pour vérifier ses résultats, financées par l'organisation caritative japonaise Nippon Fondation à hauteur de 5,2 millions de dollars[12].
Implications potentielles
L'implication de la production d'oxygène dans l'obscurité remet en question les modèles actuels du développement de la vie biologique sur Terre. Jusqu’à présent, on admet que l’oxygène moléculaire est entièrement produit par la photosynthèse (par les plantes, les algues, et certains microorganismes)[13],[14].
Sweetman estime que cette découverte aurait des implications en exobiologie: « Puisque ce processus existe sur notre planète, il pourrait générer des habitats oxygénés dans d’autres “mondes océaniques” comme Encelade ou Europe », des lunes de Saturne et de Jupiter[4]. Il explique que « cette découverte a retenu l'attention de la NASA qui estime que « l'oxygène noir » pourrait être la clé pour comprendre comment la vie pourrait être maintenue sur d'autres planètes et dans des habitats auparavant considérés comme incompatibles avec la vie »[15].
La prétendue découverte donne un nouvel argument aux opposants à l’exploitation du plancher océanique[16],[17]. En effet, d'un point de vue environnemental, on peut craindre le dérèglement de l'écosystème qui pourrait résulter de l'exploitation minière des fonds marins[18],[19]. Ces projets encore peu régulés sont normalement sous l'autorité de l'Autorité internationale des fonds marins (AIFM).
L'étude a bénéficié d'une large diffusion auprès du grand public, notamment à de nombreux articles dans la presse grand public et des vidéos explicatives virales[20]. La publication a été parmi les 5 % des publications scientifiques les plus mentionnées[20],[21].
Critiques
La publication a immédiatement suscité la controverse[3],[22],[23],[24].
Des scientifiques employés par des entreprises minières en eaux profondes, notamment The Metals Company (TMC)[25],[20] (qui a financé une partie de la recherche) et Adepth Minerals[20],[26], et d'autres scientifiques ne déclarant pas de conflits d'intérêts[27],[28] ont critiqué la méthodologie des auteurs et leur façon d'écarter les résultats négatifs ou problématiques, au point de remettre directement en cause leur hypothèse selon laquelle les nodules polymétalliques produisent de l'oxygène. Les auteurs ont répondu aux premières critiques en réaffirmant la robustesse de leurs résultats[29].
Les chercheurs de TMC avaient accès au détail des résultats expérimentaux et reprochent à Sweetman d'avoir écarté des résultats qui contredisaient son hypothèse, et qui peuvent s'expliquer par différents artefacts : les chambres pourraient accumuler des bulles d'oxygène en descendant dans la colonne d'eau et ne pas les évacuer correctement, ou bien des fuites électriques provenant du ventilateur pourraient provoquer une électrolyse[25].
La critique de Adepth Minerals concerne les mesures de différences de potentiel[26]. L'article de Sweetman affirme que les tensions mesurées ont atteint 0,95 V, mais ce n'est en fait qu'une valeur parmi d'autres majoritairement beaucoup plus faibles. Par ailleurs, le dihydrogène qui aurait dû être produit si l'eau est électrolysée n'est en fait pas détecté[26].
Une autre critique de l'étude explique que, s'agissant de l'électrolyse d'eau salée, c'est du dichlore qui devrait être produit plutôt que du dioxygène[27].
L'étude publiée dans Nature Geoscience ne précise pas comment les nodules peuvent se combiner pour permettre l'électrolyse de l'eau, et n'aborde pas la raison pour laquelle la pile ne s'épuise pas, ni les contraintes thermodynamiques telles que l'identification de la ou des sources d'énergie requises pour alimenter cet électrolyseur[27]. Un éditeur de Nature explique en effet que « si les nodules eux-mêmes agissaient comme des batteries, produisant de l'énergie à partir d'une réaction chimique, ils auraient été épuisés depuis longtemps »[3].
Certains critiques considèrent la conclusion de l'article concernant une implication sur l'apparition du dioxygène sur Terre comme une affirmation invraisemblable et peut-être une « déformation intentionnelle du contexte géologique et chimique » : la formation d'oxydes (nodules) dans une eau anoxique est chimiquement impossible[26]. Des biochimistes considèrent également que « les nodules en question se forment et se déposent grâce à l'O₂, ce qui rend [impossible] une telle contribution à la production d'O₂ avant la Grande Oxydation »[30].
Un chercheur cité dans Le Monde explique que, comme dans le paradoxe de l'œuf et de la poule, il faudrait expliquer la présence d'oxygène dans les minéraux d’oxyde de manganèse des nodules[24]. Au printemps 2025, d'autres chercheurs proposent que cet oxygène vient de la réduction du nitrate en ammonium par certaines bactéries vivant en eaux profondes[31] dans un article publié sur un site d'archive[32]. Les chercheurs notent que « des nitrates ont été découverts sur Mars, ce qui laisse penser que ce processus pourrait contribuer à la terraformation de la planète »[31].
Un scientifique conclut provisoirement en que « cette affaire d’“oxygène noir” comporte des choses excitantes, des choses aberrantes, et des conflits d’intérêts. C’est un beau sujet d’étude ! »[24].
Voir aussi
Articles connexes
Liens externes
- (en) [vidéo] SAMSmarinescience, « Discovering Dark Oxygen - How oxygen is produced in the deep sea », sur YouTube,
- (en) « Evidence of dark oxygen production at the abyssal seafloor », PubPeer, (consulté le )
Notes et références
- ↑ « Sweetman, Professor Andrew K — Scottish Association for Marine Science, Oban UK », sur www.sams.ac.uk (consulté le )
- ↑ (en) Andrew K. Sweetman, Alycia J. Smith, Danielle S. W. de Jonge et Tobias Hahn, « Evidence of dark oxygen production at the abyssal seafloor », Nature Geoscience, vol. 17, no 8, , p. 737–739 (ISSN 1752-0894 et 1752-0908, DOI 10.1038/s41561-024-01480-8, lire en ligne, consulté le )
- (en) Davide Castelvecchi, « Mystery oxygen source discovered on the sea floor — bewildering scientists », Nature, (DOI 10.1038/d41586-024-02393-7, lire en ligne, consulté le )
- « Un étonnant « oxygène noir » fabriqué dans les abysses de l’océan Pacifique », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ « Des scientifiques découvrent un étonnant "oxygène noir" dans les abysses de l'océan Pacifique », sur France Info, (consulté le )
- ↑ Nelly Lesage, « Quel est cet étrange « oxygène noir » découvert dans les abysses du Pacifique ? », sur Numerama, (consulté le )
- ↑ « Exploration sous-marine : l’oxygène noir éclaire les abysses », sur France Culture, (consulté le )
- ↑ « De l'« oxygène noir » produit dans les abysses », sur Les Échos, (consulté le )
- ↑ (en) Andrew Sweetman, « Data from replicate benthic chamber experiments conducted at abyssal depths across the Clarion Clipperton Zone (CCZ), Pacific Ocean », sur Dryad,
- ↑ (en) Hunt, « Scientists discover 'dark' oxygen being produced more than 13,000 feet below the ocean surface », CNN, (consulté le )
- ↑ (en) Parshall, « Bizarre Mineral Clumps Make 'Dark Oxygen' on Deep Seafloor », Scientific American (consulté le )
- ↑ (en) Davide Castelvecchi, « Deep-sea robots will search for source of mysterious ‘dark oxygen’ », Nature, (ISSN 1476-4687, DOI 10.1038/d41586-026-00266-9, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en-GB) « Dark oxygen made by deep sea 'batteries' », www.bbc.com (consulté le )
- ↑ (en) Sascha Pare, « Discovery of 'dark oxygen' from deep-sea metal lumps could trigger rethink of origins of life », livescience.com, (consulté le )
- ↑ (en-GB) Rob Hutchins, « Deep sea's 'Dark Oxygen' is "most profound discovery of our time" », sur Oceanographic, (consulté le )
- ↑ Reporterre, « « Oxygène noir » : une découverte cruciale pour la protection des abysses », sur Reporterre, le média de l'écologie - Indépendant et en accès libre, (consulté le )
- ↑ (en) Text Birgitte Annie Hansen, « The Dark Oxygen Research Is Misleading, Says Climate Advisor », sur www.highnorthnews.com (consulté le )
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- ↑ « L’exploitation des fonds de l’océan fait peser une menace sur des milliers d’espèces encore inconnues », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- Patrick Downes, Angel Cuesta, Alden Denny et Anders Tengberg, « Extraordinary claims require extraordinary evidence: evaluating nodule-associated dark oxygen production », Frontiers in Marine Science, vol. 12, (ISSN 2296-7745, DOI 10.3389/fmars.2025.1721853, lire en ligne, consulté le )
- ↑ « Altmetric – Evidence of dark oxygen production at the abyssal seafloor », sur nature.altmetric.com (consulté le )
- ↑ (en) Sarah Kuta, « Scientists Who Found Mysterious 'Dark Oxygen' on the Ocean Floor Plan a New Expedition, Hoping to Settle Disputes », sur Smithsonian Magazine (consulté le )
- ↑ (en) « Claim of ‘dark oxygen’ on sea floor faces doubts », sur Science (consulté le )
- « Les interrogations sur l’« oxygène noir » suscitent de nouvelles recherches », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- (en) Patrick Downes, Leigh Marsh, Joaquim Bento et Alexander Webber, « Contributions to the discussion of novel detection of dark oxygen production at the abyssal seafloor », eartharxiv.org, (lire en ligne, consulté le )
- (en) Alden Denny, Werner Svellingen et Lars-Kristian Trellevik, « Review of "Evidence of Dark Oxygen Production at the Abyssal Seafloor" by Sweetman et al. », DOI.org (Datacite), (DOI 10.13140/RG.2.2.30239.37289, lire en ligne, consulté le )
- (en) Angel Cuesta et Marcel Jaspars, « Is abyssal dark oxygen production even possible at all? », eartharxiv.org, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Kentaro Nakamura, « Questioning Dark Oxygen Production in the Deep-sea Ferromanganese Nodule Field », eartharxiv.org, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Andrew Sweetman, « Prof Andrew Sweetman response to The Metals Company statement 23/07/24 », sur Politico Pro,
- ↑ (en) Katharina Trost, Robert B. Gennis, John F. Allen et Daniel B. Mills, « Oxygen reductase origin followed the great oxidation event and terminated the Lomagundi excursion », Biochimica et Biophysica Acta (BBA) - Bioenergetics, vol. 1867, no 2, , p. 149575 (PMID 41338429, PMCID 7618691, DOI 10.1016/j.bbabio.2025.149575, lire en ligne, consulté le )
- (en-US) #author.fullName}, « We may have discovered how dark oxygen is being made in the deep sea », sur New Scientist (consulté le )
- ↑ Rikuan Zheng, Chong Wang, Hongliang Wang et Haibin Qi, Nitrate-driven dark oxygen production by diverse deep-sea microorganisms, (DOI 10.1101/2025.03.10.642362, lire en ligne)
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