Révolte des Alpujarras
| Date | 1568 à 1571 |
|---|---|
| Lieu | Royaume de Grenade, Espagne |
| Casus belli | Édit de 1567 |
| Issue |
Victoire de la monarchie espagnole Reddition des insurgés |
| Insurgés morisques
Soutien : |
| Abén Humeya Aben Abou Uluç Ali Paşa |
Juan d'Autriche Luis de Zúñiga y Requesens |
| 30 000 insurgés | 20 000 soldats |
| 21 000 morts |
La révolte des Alpujarras est un soulèvement de la population morisque du royaume de Grenade, en Espagne, survenu au cours du règne de Philippe II, entre 1568 et 1571.
La population morisque grenadine entend ainsi protester contre la Pragmatique sanction de 1567 qui porte atteinte à sa liberté religieuse. Après avoir pris le dessus sur les insurgés, la monarchie décide de disperser plus de 80 000 d'entre eux dans divers points de la péninsule Ibérique afin d'éviter à l'avenir que leur concentration facilite de nouvelles rébellions. En raison de la gravité et de l'intensité des combats, les événements sont également parfois désignés sous le nom de guerre des Alpujarras.
Contexte
L'empereur Charles Quint (Charles Ier d'Espagne) publie en 1526 un édit stipulant que les lois contre l'hérésie (par exemple, les pratiques musulmanes des « nouveaux chrétiens ») serait strictement appliquées ; entre autres restrictions, il interdit l'usage de l'arabe et le port de vêtements mauresques. Les Morisques obtiennent la suspension de cet édit pendant quarante ans moyennant le paiement d'une somme importante (80 000 ducats)[1].
Puisque tous les Maures restants sont désormais officiellement chrétiens (« Morisques »), les mosquées peuvent être détruites ou transformées en églises. On ne s'efforce guère d’expliquer le christianisme : en effet, les prêtres eux-mêmes sont pour la plupart trop ignorants pour le faire[2]. Par ailleurs, on punit les Morisques qui ne participent pas à la messe du dimanche ; ces derniers doivent apprendre – en latin – le Notre Père, le Ave Maria, le Credo et les Dix Commandements ; les enfants doivent être baptisés et les mariages célébrés selon le rite chrétien. Inévitablement, des tensions s’exacerbent[3].
L'archevêque de Grenade, convaincu que les Morisques conservaient leurs coutumes et traditions et ne deviendraient jamais de véritables chrétiens, convoque en 1565 un synode des évêques du royaume de Grenade[4]. Il est décidé de remplacer la politique de persuasion par une politique de répression et d'appliquer les mesures de 1526. Cela implique l'interdiction de toutes les pratiques morisques distinctives : langue, vêtements, bains publics, cérémonies religieuses, etc. De plus, dans chaque lieu habité par des Morisques, au moins une douzaine de « vieux chrétiens » (c'est-à-dire n'ayant pas été prétendument convertis) doivent être installés ; les maisons morisques doivent être inspectées les vendredis, samedis et jours de fête afin de vérifier qu'elles ne pratiquent pas de rites coraniques ; les chefs de famille doivent être étroitement surveillés afin de s'assurer qu'ils donnent le bon exemple ; leurs fils doivent être emmenés en Vieille-Castille aux frais de leurs parents, pour y être élevés dans le respect des coutumes chrétiennes et oublier celles de leurs origines[5].
Philippe II, devenu roi en 1556, donne son approbation : il en résulte la Pragmatique sanction du [6]. Les Morisques tentent de négocier sa suspension, comme en 1526, mais le roi se montre inflexible. Un chef morisque, Francisco Núñez Muley, publie une déclaration protestant contre les injustices subies par les Morisques : « Notre situation s’aggrave de jour en jour, nous sommes maltraités de toutes sortes ; et cela est le fait des juges et des fonctionnaires… Comment peut-on priver un peuple de sa propre langue, celle avec laquelle il est né et a grandi ? En Égypte, en Syrie, à Malte et ailleurs, il existe des gens comme nous qui parlent, lisent et écrivent en arabe, et ce sont des chrétiens comme nous. »[7]. L’historien américain Henry Charles Lea écrit : « Les Morisques étaient arrivés à la croisée des chemins ; il n’y avait pas de voie médiane et ils n’avaient d’autre choix que la soumission ou la rébellion. »[8].
Face à l'échec manifeste de leurs appels, les Morisques de Grenade commencent à préparer la rébellion, tenant des réunions secrètes dans le quartier maure de Grenade, l'Albaicín[9]. Les autorités arrêtent les Morisques qu'elles soupçonnent de conspirer ; elles projettent également de les expulser du royaume et de les remplacer par des « vieux chrétiens » (c'est-à-dire des non-convertis récents). Après une année de négociations infructueuses, en 1568, les chefs morisques décident de prendre les armes[10].
Déroulement
Dans les mois qui suivent la publication de la Pragmatique sanction du , les Morisques commencent à préparer leur rébellion. Des armes, de la farine, de l'huile et d'autres provisions sont stockées dans des grottes inaccessibles et sûres, en quantité suffisante pour six ans[11].
Les principaux dirigeants, dont certains originaires de l'Alpujarras, se sont réunis dans des maisons privées de l'Albaicín et ont émis leurs ordres de là.

Lors d'une réunion le , il est proposé d'élire un chef pour mener la révolte. La rébellion débute la veille de Noël au village de Béznar, dans la vallée de Lecrin, lorsque Hernando de Córdoba y Valór est proclamé roi : lors d'une cérémonie solennelle, il est revêtu de pourpre selon l'ancien rituel des rois de Grenade, et de nombreux Morisques fortunés, vêtus de noir, y assistent[12],[13]. Il est choisi car il descend de la lignée des califes de Cordoue, les Omeyyades, et prit donc le nom maure d'Abén Humeya (« Omeyya »). De nombreux autres villages des tahas (districts) d'Órgiva, de Poqueira, de Juviles et d'autres villages morisques de l'Alpujarra suivent son exemple.
La première action des rebelles a lieu dans la ville de Grenade : elle est menée par le grand vizir d’Aben Humeya, Farax Aben Farax, qui, dans la nuit du 24 au , pénètre dans l’Albaicín (le quartier morisque) avec un groupe de monfíes – des hors-la-loi qui, pour une raison ou une autre, ont quitté les villages et errent dans les montagnes. Son but est de persuader les Morisques de se joindre à la révolte, mais il n’obtient que peu de succès : seuls quelques centaines le suivent. Cet échec dans la capitale a un effet décisif sur le cours de la campagne dans tout le royaume de Grenade[14].
La rébellion a pris un caractère fanatique, avec la torture et le meurtre de prêtres et de sacristains, ainsi que la destruction et la profanation d'églises. Les bandes de monfies y jouent un rôle important[15]. Lorsqu'une rumeur se répand en 1568 selon laquelle les Ottomans sont enfin venus les libérer, les musulmans près de Grenade, croyant que le règne chrétien est terminé, se déchaînent sur les prêtres.
Le gouverneur ottoman d'Alger Uluç Ali Paşa, envoie dès 1568 une quarantaine de galères et de galiotes chargées d’armes et de soldats[16]. L'expédition visait Almería, mais est globalement un échec[17]. Une violente tempête disperse la flotte, mais près de 4 000 soldats arrivent à rejoindre les combattants morisques[16].
Première phase
La campagne espagnole est menée par le marquis de Mondéjar à l'ouest de l'Alpujarras et le marquis de Los Vélez à l'est. Mondéjar, arrivé de Grenade en , remporte rapidement des succès, sur un terrain qui a dû favoriser les défenseurs. Il franchit le premier obstacle naturel – un pont à Tablate, partiellement détruit par les Morisques – et atteint Órgiva à temps pour libérer les chrétiens retenus captifs dans la tour[18].
La première bataille d'envergure a lieu dans une vallée fluviale à l'est d'Órgiva, où les Morisques sont vaincus. Un détachement d'avant-garde parvient ensuite à traverser un ravin étroit et à escalader un versant escarpé pour atteindre le village de Bubión, dans la vallée de Poqueira, où Aben Humeya a établi son quartier général et où les Morisques ont entreposé du matériel et des objets de valeur. Ils sont bientôt rejoints par le marquis et le gros de son armée, empruntant un itinéraire plus long mais plus sûr[19].
Dans les jours qui suivirent, l'armée traverse les montagnes et descend sur Pórtugos et Pitres, libérant à nouveau les captifs chrétiens dans les églises. De là, la voie est ouverte vers les villages plus à l'est[20].
L’historien américain Henry Charles Lea a écrit à propos de la « courte mais brillante campagne de Mondéjar… À travers d’abondantes chutes de neige et un froid intense, et par-delà des montagnes presque inaccessibles, il livra bataille après bataille, ne laissant aucun répit à l’ennemi et exploitant chaque avantage acquis. Les Morisques perdirent rapidement courage et demandèrent les conditions de leur reddition… À la mi-février [1569], la rébellion était pratiquement écrasée. Aben Humeya était un errant, se cachant dans des grottes le jour et cherchant refuge la nuit dans des maisons qui possédaient des lettres de cautionnement. »[21].
À Pórtugos, certains chefs maures ont tenté de négocier les conditions de reddition avec Mondéjar, qui répond qu'il intercéderait auprès du roi Philippe II, mais que, dans l'intervalle, la répression des rebelles doit se poursuivre[22]. S'il fait effectivement rapport au roi, cela ne lui est d'aucun secours, car cela renforce les accusations de clémence excessive portées contre lui. En réalité, la campagne chrétienne est compromise par une inimitié de longue date entre les deux commandants, instiguée par la chancellerie de Grenade, qui, à plusieurs reprises, adresse des plaintes au roi Philippe concernant Mondéjar.
La campagne qui suit est marquée par des exactions commises par les troupes : il ne s’agit pas d’une armée disciplinée, mais d’une armée composée en grande partie de volontaires non entraînés, non rémunérés, qui comptaient sur le butin qu’ils parvenaient à amasser[23]. Le chroniqueur Pérez de Hita écrit que la moitié d’entre eux sont « les pires scélérats du monde, motivés uniquement par le désir de voler, de piller et de détruire les villages morisques »[24].
Il y eut aussi de nombreux actes de vengeance perpétrés par les Morisques contre les « vieux chrétiens ». Certains prêtres sont écorchés vifs, en représailles de leur sévérité envers ceux qui n’assistent pas à la messe, les femmes qui refusent de se découvrir le visage et, d’une manière générale, ceux qui continuent à pratiquer leurs anciens rites. Les églises sont systématiquement incendiées et pillées, de même que les maisons des prêtres et celles des chrétiens en général[24].
Les deux camps vendent comme esclaves une grande partie de leurs captifs. Les Morisques vendent des chrétiens à des marchands d'Afrique du Nord en échange d'armes. De leur côté, les personnes capturées par les soldats chrétiens, en particulier les femmes, sont considérées comme du butin de guerre, et ils sont autorisés à conserver le produit de la guerre, la Couronne renonçant au cinquième du produit qui lui revenait normalement. Les chefs et les officiers font également des prisonniers, y compris des enfants. La Couronne elle-même tire profit de la vente d'esclaves, comme en témoigne le cas de nombreux Morisques de Juviles vendus au marché de Grenade au profit du roi[25].
Deuxième phase
Cette période dure de à . L'initiative est désormais du côté des rebelles morisques, qui ont gagné en popularité grâce au ralliement de villes de la plaine et d'ailleurs à la révolte. Leur nombre passe ainsi de 4 000 en 1569 à 25 000 en 1570, parmi lesquels figuraient des Berbères et des Turcs[26]. Leur tactique consiste à tendre des embuscades à leurs adversaires, évitant les combats en terrain découvert, misant sur leur connaissance du relief accidenté des sierras et occupant les hauteurs d'où ils peuvent lancer des attaques audacieuses.
La marine espagnole est appelée à apporter des renforts à l'armée et à protéger la côte de Grenade contre les renforts ottomans venant d'Afrique du Nord[26].
Troisième phase
Cela commence en 1570, après que le roi Philippe a relevé le marquis de Mondéjar de son commandement et nommé à sa place son propre demi-frère, Don Juan d'Autriche, pour prendre le commandement général, et le marquis de Los Vélez pour poursuivre les opérations dans la partie orientale du royaume.
Léa décrit Vélez comme « ambitieux, arrogant et opiniâtre… Il s’est jeté dans la guerre et l’a mal gérée à chaque étape, mais il était le favori du roi, qui l’a soutenu tout au long de cette période… De grands préparatifs furent entrepris pour donner à Don Juan une force digne de son rang et capable d’écraser rapidement toute résistance. Les villes sont convoquées pour fournir leurs contingents et l’ambassadeur d’Espagne à Rome reçoit l’ordre d’amener les galères italiennes en Espagne, afin d’aider l’escadre locale à garder la côte et à intercepter les renforts venant d’Afrique, ainsi que de transporter le tercio de Naples » (un bataillon d’environ trois mille soldats réguliers)[27].
Il s'agit d'une mobilisation d'envergure pour faire face à la révolte d'un peuple montagnard, sans entraînement ni organisation militaire, et mal équipé en armes. Mais le roi Philippe II est obsédé par ses problèmes à l'étranger et sent clairement qu'il doit éliminer ce problème à ses frontières. Une flotte ottomane pille les côtes espagnoles et a conquis les îles Baléares en 1558. Aux Pays-Bas espagnols, la prédication des chefs calvinistes a provoqué des émeutes en 1566 et une guerre ouverte en 1568 : Philippe II ne veut pas de troubles dans sa propre région[28]. De plus, comme les chefs catholiques partout en Europe, il est déterminé à éradiquer « l'hérésie » sous toutes ses formes – et les Morisques sont désormais officiellement classés comme hérétiques.
Don Juan arrive à Grenade en . Revenons au récit de Léa : « Des opinions divergentes entraînèrent de longues discussions stériles ; la campagne s’effondra ; les Morisques, apaisés mais désespérés par le retrait de Mondéjar, renvoyèrent leurs gardes et retirèrent leurs serments d’allégeance, emportant avec eux de nombreuses régions qui leur étaient restées fidèles… Grenade était pratiquement assiégée, car les Morisques ravagèrent la Vega [la plaine] jusqu’aux portes de la ville… La rébellion, jusque-là circonscrite aux Alpujarras et à la Sierra Nevada, s’étendit d’un côté aux montagnes d’Almería et de l’autre à celles de Malaga. Le pays tout entier était en flammes et il semblait que la puissance de l’Espagne fût impuissante à éteindre l’incendie. »[29].
Lors d'une attaque contre Albuñuelas, les troupes espagnoles massacrent tous les hommes qui ne parviennent pas à s'échapper et ramènent mille cinq cents femmes et enfants, qu'elles répartissent comme esclaves parmi les soldats[30]. En octobre de la même année, le roi proclame « une guerre de feu et de sang » (una guerra a fuego ya sangre), qui ne se limite plus à punir une rébellion. Il laisse également carte blanche (campo franco) aux soldats pour s'emparer de tout butin qu'ils peuvent trouver, qu'il s'agisse d'esclaves, de bétail ou de biens[31].
En , Don Juan lance sa nouvelle campagne avec une armée de 12 000 hommes ; un autre contingent, commandé par le duc de Sessa, compte 8 000 fantassins et 350 cavaliers[32]. Les combats reprennent dans la région de Pitres-Poqueira en . Au fil de la campagne et de la prise des villages, les forces catholiques sont fortement décimées par les désertions.
Le , après un siège de deux mois, Don Juan conquit Galera et ordonne sa destruction ; en mars, il prend Serón ; et fin avril, il se dirige vers l’Alpujarras, établissant son quartier général à Padules. Il y est rejoint par une seconde armée commandée par le duc de Sessa , qui a quitté Grenade en février et traversé l’Alpujarra d’ouest en est. Au même moment, une troisième armée, venue d'Antequera, atteint la sierra de Bentomiz, autre foyer de la rébellion, au début du mois de mars[33].
Quatrième phase
Cela dure d' jusqu'au printemps 1571. Les forces catholiques sont considérablement renforcées par de l'infanterie et de la cavalerie. Menées par Don Juan et le duc de Sessa, elles lancent une nouvelle campagne, envahissant l'Alpujarra, détruisant maisons et récoltes, massacrant hommes et faisant prisonniers toutes les femmes, les enfants et les vieillards rencontrés sur leur passage. « L'Espagne avait déployé tous ses efforts et mobilisé une force écrasante pour accomplir ce que Mondéjar avait réalisé avec quelques milliers d'hommes douze mois plus tôt. »[34].
En mai, le roi Aben Abou accepte enfin les conditions de la reddition, selon lesquelles ceux qui se rendent et remettent leurs armes auraient la vie sauve. Mais lorsque des Berbères arrivent, annonçant l'arrivée imminente d'importants renforts, Aben Abou décide de poursuivre le combat. Les récits sont confus : certains affirment que trois galères ottomanes, récemment arrivées d'Alger chargées d'armes, de munitions et de vivres, font demi-tour en apprenant la reddition d'Aben Abou. Quoi qu'il en soit, aucun renfort ne parvient aux rebelles, mais les catholiques trouvent un prétexte pour reprendre les hostilités : « La sierra, en , fut attaquée simultanément de toutes parts lors d'une guerre d'une violence inouïe, détruisant toutes les récoltes, tuant les hommes et réduisant en esclavage des milliers de femmes et d'enfants. Les quelques prisonniers capturés furent exécutés ou envoyés aux galères.»[35].
Cette avancée des troupes royales crée une brèche entre les Morisques partisans de la poursuite du combat et ceux qui plaident pour une reddition. En mai, à la suite d'une réunion à Andarax, de nombreux rebelles s'enfuient en Afrique du Nord. Peu après, le chef des partisans de la reddition, Hernando El Habaqui, est exécuté sur ordre d'Aben Abou.
Bien que de nombreux Morisques se soient rendus à partir d', plusieurs milliers ont continué le combat. La plupart d'entre eux se sont réfugiés dans des grottes, mais beaucoup sont morts asphyxiés lorsque les troupes chrétiennes ont allumé des feux aux entrées[36].
En 1571, Don Juan parvient à réprimer la rébellion dans l'Alpujarras. Les derniers rebelles, après la perte de la forteresse de Juviles, sont tués dans leurs grottes : parmi eux, Aben Abou, poignardé à mort par ses propres hommes dans une grotte près de Bérchules. La résistance s'effondre alors[37].
Diego Hurtado de Mendoza – la plus éclairée des sources espagnoles contemporaines – fit un commentaire amer : « Jour après jour, nous avons combattu nos ennemis, dans le froid ou la chaleur, affamés, à court de munitions, subissant des blessures et des morts incessantes, jusqu’à ce que nous puissions affronter nos ennemis : une tribu guerrière, bien armée et confiante dans un terrain qui lui était favorable. Finalement, nous les avons chassés de leurs maisons et de leurs biens ; hommes et femmes ont été enchaînés ; les enfants capturés ont été vendus au plus offrant ou emmenés au loin… Ce fut une victoire douteuse, aux conséquences telles qu’on pourrait se demander si ceux que Dieu voulait punir étaient nous-mêmes ou l’ennemi.
Étendue de la rébellion
Au début de la rébellion, le royaume de Grenade comptait à peine 150 000 habitants, pour la plupart des Morisques. Le nombre exact de rebelles est inconnu, mais les ambassadeurs de France et de la République de Gênes à la cour de Madrid estiment leur nombre à 4 000 en et à 25 000 au printemps 1570, dont environ 4 000 Turcs et Berbères d’Afrique du Nord venus soutenir la rébellion[38].
De son côté, l’armée royale comptait initialement 2 000 fantassins et 200 cavaliers sous le commandement du marquis de Mondéjar. Ses effectifs augmentent considérablement lorsque Don Juan en prend le commandement : lors du siège de Galera, il dispose de 12 000 hommes, tandis que le duc de Sessa commande simultanément entre 8 000 et 10 000 hommes[38].
Partie des Alpujarras, la rébellion s'étend aux plaines et à d'autres régions montagneuses aux confins du royaume. Un affrontement particulièrement dramatique eut lieu sur la crête (peñón) surplombant Frigiliana, dans l'Axarquía, où des familles entières de Morisques des environs se sont rassemblées : le siège dure de à septembre, date à laquelle des renforts espagnols arrivent par la mer[39]. Les Morisques vivant dans les villes – notamment la capitale, Almería, Malaga, Guadix, Baza et Motril – et leurs alentours ne participent pas au soulèvement, bien qu'ils y sont favorables[40].
Cette attitude particulière des villes s’explique par la présence d’un plus grand nombre de « vieux chrétiens » et une meilleure intégration des Morisques dans ces communautés. En revanche, dans l’Alpujarras et d’autres régions où la rébellion a pris de l’ampleur, il existe des villages où le seul « vieux chrétien » est le curé[41].
Conséquence
Après la répression de la révolte, une part importante de la population morisque est expulsée du royaume de Grenade. D'abord rassemblés et détenus dans des églises, puis, dans des conditions hivernales rigoureuses et avec peu de nourriture, ils sont conduits à pied par groupes, escortés par des soldats ; beaucoup périssent en chemin. Nombre d'entre eux sont envoyés à Cordoue, d'autres à Tolède et jusqu'à León. Ceux originaires de la région d'Almería sont emmenés sur des galères à Séville. On estime à environ 80 000 le nombre total de personnes expulsées, soit environ la moitié des Morisques de Grenade[42].
Les déportations ont entraîné une forte baisse de la population, dont il a fallu des décennies pour se résorber ; elles ont également provoqué un effondrement de l’économie, les Morisques en étant le principal moteur. De plus, de nombreux champs restent en friche, et les vergers et les ateliers ont été détruits pendant les combats[43].
Dès 1571, l'administration espagnole jette les bases du repeuplement. Les terres laissées libres par l'expulsion des Morisques sont distribuées ; les colons sont soutenus jusqu'à ce que leurs terres commencent à produire des fruits. Les terres communes sont entretenues ; les acequias (canaux d'irrigation) et les réservoirs seraient réparés ; les sources sont accessibles à tous ; des pâturages sont aménagés pour le bétail ; divers avantages fiscaux sont promis. Les colons se virent garantir du pain et de la farine, des semences pour leurs cultures, des vêtements, du matériel pour cultiver leurs terres, ainsi que des bœufs, des chevaux et des mules. Diverses concessions fiscales sont accordées[44].
Les autorités de Grenade ont dépêché des fonctionnaires à la recherche de candidats, jusqu'en Galice, dans les Asturies et les régions montagneuses de Burgos et de León. Le processus fut difficile, long et coûteux. La plupart des candidats viennent d'Andalousie occidentale, mais aussi de Galice, de Castille, de Valence et de Murcie.
La distribution des terres commence en : la plupart des colons reçoivent des parcelles de terre irriguée, des vignes, des œufs de vers à soie, ainsi que des arbres fruitiers, des noyers et des châtaigniers. Les moulins à grains et à olives doivent rester propriété publique pendant six ans. Trois moulins à grains en état de marche et quatre autres nécessitant des réparations sont attribués à deux habitants de Pampaneira. Ces concessions sont officiellement annoncées lors d'une assemblée sur la place de Bubión le , et les colons peuvent alors commencer à délimiter et à cultiver leurs terres.
Leur vie n'était pas facile. Les maisons sont en mauvais état, les canaux d'irrigation (acequias) endommagés, et le bétail a presque entièrement disparu. Ceux qui sont venus d'autres régions n'ont aucune expérience de l'agriculture en montagne ; beaucoup abandonnent. En 1574, il ne reste plus que 59 familles dans la Poqueira sur les 70 d'origine. Le programme de réinstallation n'a jamais permis de rétablir la population de l'Alpujarra à son niveau d'antan.
Le nombre de colons chrétiens s'installant dans l'Alpujarra s'élève à environ sept mille. Nombre d'entre eux sont célibataires ou accompagnés d'une petite famille, tandis que les familles morisques comptent en moyenne cinq ou six personnes, ce qui porte la population à quelque quarante mille personnes avant la rébellion. Progressivement, les familles de colons s'agrandissent, atteignant un pic de douze mille personnes lors du recensement de 1591. Mais une épidémie de peste, une invasion de criquets venus d'Afrique et des années de sécheresse successives, entraînant de fortes pertes de récoltes, déciment la population. Celle-ci chute drastiquement et se rétablit lentement[45].
Certains villages sont abandonnés. Dans la Poqueira, le minuscule hameau d'Alguástar, mentionné plus haut, se dépeuple à la fin du XVIe siècle (probablement à cause de la peste). Généralement, les habitants conservent les maisons en l'état et, lors de leurs constructions, ils imitent le style à toit plat. Les mosquées sont détruites ou transformées en églises ; les minarets sont remplacés par des tours.
Entre 1609 et 1614, la Couronne espagnole entreprend l'expulsion des Morisques de toute l'Espagne. Environ la moitié des Morisques de Grenade restent dans la région après la dispersion ; seuls 2 000 sont expulsés de la ville de Grenade, nombre d'entre eux demeurant mêlés aux anciens chrétiens et protégés par eux, ces derniers étant moins hostiles à leur égard que dans d'autres régions d'Espagne (notamment dans le royaume de Valence)[46],[47].
Notes et références
- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Rebellion of the Alpujarras (1568–1571) » (voir la liste des auteurs).
- ↑ Lea, pp. 215-6
- ↑ Fletcher, p.167
- ↑ Lea, pp.201-207; 213-214
- ↑ Caro Baroja pp.156-7
- ↑ Domínguez & Vincent, p.32
- ↑ Lea, p.227
- ↑ Kamen, p. 216
- ↑ Lea, p.232
- ↑ Lea, p.236
- ↑ Caro Baroja, pp.173 sq.
- ↑ Caro Baroja, p.173
- ↑ Caro Baroja, pp.173-4
- ↑ Lea, p.237
- ↑ Caro Baroja, p.176
- ↑ Domínguez & Vincent, p.40; Caro Baroja, p.177-86
- Merouche 2007, p. 50.
- ↑ Kaddache 2009, p. 329.
- ↑ Mondéjar, and Tracy pp.35-36
- ↑ Tracy pp.35-39
- ↑ Mondéjar, and Tracy pp.37-39
- ↑ Lea pp.241-2
- ↑ Mármol VI-xv and Tracy p.39
- ↑ Domínguez & Vincent pp.36-40; Lea p.238
- Caro Baroja, p.194
- ↑ Caro Baroja pp.188-196
- Caro Baroja, pp.197-8
- ↑ Lea, pp.237 & 247
- ↑ Kamen, in Carr p.161
- ↑ Lea, p. 249
- ↑ Lea, p. 250
- ↑ Lea, p. 253
- ↑ Lea, pp. 254-5
- ↑ Domínguez & Vincent, pp. 36-37
- ↑ Lea, p.255
- ↑ Lea, p.261
- ↑ Caro Baroja, pp.200-201, quoting Mármol, X-v
- ↑ Lea, pp.261-3
- Domínguez & Vincent, pp.39-40
- ↑ Tracy, p.43
- ↑ Domínguez & Vincent, pp.41-47
- ↑ Domínguez & Vincent, pp.45-46
- ↑ (es) Henry Lapeyre (28 November 2011): Geografía de la España morisca, Universitat de València. p. 14. (ISBN 978-84-370-8413-8).
- ↑ Tracy pp. 47-48
- ↑ Lea, p.264
- ↑ Galán Sanchez, Vincent, Caro Baroja p.82 and Tracy, pp.49-51
- ↑ Domínguez & Vincent, p. 188
- ↑ García de Cortázar, maps pp.324-325
Voir aussi
Bibliographie
- Mahfoud Kaddache, L'Algérie des Algériens, Alger, EDIF2000, (1re éd. 1982), 786 p. (ISBN 978-9961-9662-1-1)
- Lemnouar Merouche, Recherches sur l'Algérie à l'époque ottomane, Saint-Denis, Bouchene, , 353 p. (ISBN 978-2-912946-95-9, lire en ligne), « Chapitre 6 : De Salah Raïs à Euldj Ali », p. 89-100
- (en) Henry Charles Lea, The Moriscos of Spain, (lire en ligne)
- (es) Julio Caro Baroja, Los Moriscos de Reino de Granada (5th edn. 2000) (ISBN 84-7090-076-5)
- (es) Antonio Domínguez Ortiz et Bernard Vincent, Historia de los Moriscos; vida y tragedia de una minoría (1993) (ISBN 84-206-2415-2)
Articles connexes
Liens externes
- Notice dans un dictionnaire ou une encyclopédie généraliste :
- (es) Luis del Mármol Carvajal, Historia de la rebelión y castigo de los moriscos del reino de Granada, 1600, texte complet sur le site de l'Institut Cervantes
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