Racine carrée de dix

Les premiers milliers de chiffres de la racine carrée de 10 selon la NASA

En mathématiques, la racine carrée de dix, notée 10 ou 101/2, est un nombre réel remarquable ; c'est l'unique réel positif dont le carré est égal à 10. Il vaut approximativement 3,16.

Historiquement, la racine carrée de dix a été utilisée comme approximation de la constante mathématique π, certains mathématiciens soutenant à tort que la racine carrée de dix correspond au rapport entre la circonférence et le diamètre d’un cercle. Ce nombre joue aussi un rôle important dans le calcul des ordres de grandeur.

10 étant le produit de 2 et 5, la racine carrée de 10 est la moyenne géométrique de 2 et 5, et le produit de la racine carrée de 2 et de la racine carrée de 5.

C'est un nombre algébrique irrationnel, un irrationnel quadratique et un entier quadratique (entier algébrique de degré 2).

Caractéristiques

La racine carrée de 10 peut être notée sous forme de radical :C’est un nombre irrationnel algébrique. Le médecin du XIIIe siècle ʿAbd al-Latîf al-Baghdâdî fut mentionné par ses biographes pour avoir comparé « l’incertitude en médecine à l’impossibilité mathématique de déterminer des nombres irrationnels comme pi ou la racine carrée de dix »[1]. Plus précisément, dans son Livre des deux conseils (Kitāb al-Naṣīḥatayn), ʿAbd al-Latif donne « comme exemple la surface du cercle ou une racine carrée telle que celle de dix », en affirmant que « si quelqu’un dit que la racine carrée de dix est trois, il ne peut être considéré comme un arithméticien, et ses paroles ne peuvent être acceptées »[2].

Développement décimal

Les soixante premiers chiffres du développement décimal de 10 sont :

3,162277660168379331998893544432718533719555139325216826857504.... , voir la suite A010467 de l'OEIS.

Les chiffres décimaux de son inverse sont les mêmes, mais décalés :

L’approximation peut être utilisée pour la racine carrée de 10. Bien que le dénominateur ne soit que 37, elle diffère de la valeur correcte d’environ 18658 (environ 1,2 × 10−4).

Plus d’un million de chiffres décimaux de la racine carrée de 10 ont été publiés[3], la NASA ayant annoncé la publication du premier million de chiffres le 1er avril 1994[4]. En décembre 2013, sa valeur numérique en base dix aurait été calculée à au moins dix milliards de chiffres[5].

Approximation historique de Pi

Comme l'explique Jan Gullberg dans Mathematics from the Birth of Numbers[6], en raison de sa proximité avec la constante mathématique Pi, la racine carrée de 10 a été utilisée comme approximation de celle-ci dans divers textes anciens[7]. Selon William Alexander Myers, certains mathématiciens arabes calculaient la circonférence d'un cercle unité comme étant [8]. Le mathématicien chinois Zhang Heng (78–139) a approximé à 3,162 en prenant la racine carrée de 10[9],[10],[11],[12],[13].

Gullberg a noté que les premiers Grecs, tout en utilisant 3 comme approximation de « pour un usage quotidien », utilisaient également la racine carrée de 10 « pour des questions plus sérieuses », en soulignant que cette utilisation était empirique, « fondée exclusivement sur l’expérience pratique, et non sur des considérations théoriques » ; ce n’est qu’au IIe siècle av. J.-C. que Hipparque calcula une valeur de bien plus précise, soit 3,14166[6]. Hermann Schubert rapportant des écrits mathématiques de l’Inde ancienne affirme de manière similaire que pi était considéré comme égal à la racine carrée de 10 :

Strange to say, the good approximate value of Aryabhatta does not occur in Bramagupta, the great Hindu mathematician who flourished in the beginning of the seventh century; but we find the curious information in this author that the area of a circle is exactly equal to the square root of 10 when the radius is unity. The value of π as derivable from this formula, —a value from two to three hundredths too large,—has unquestionably arisen upon Hindu soil. For it occurs in no Grecian mathematician; and Arabian authors, who were in a better position than we to know Greek and Hindu mathematical literature, declare that the approximation which makes π equal to the square root of 10, is of Hindu origin.

Fait étrange, la bonne valeur approchée d’Āryabhaṭa ne figure pas chez Brahmagupta, le grand mathématicien hindou du début du VIIe siècle ; mais on y trouve l'information curieuse que l'aire d’un cercle est exactement égale à la racine carrée de 10 lorsque le rayon est l’unité. La valeur de π qui découle de cette formule — une valeur exagérée de deux à trois centièmes — a, sans aucun doute, vu le jour sur le sol hindou. Elle ne se retrouve chez aucun mathématicien grec; et des auteurs arabes, mieux placés que nous pour connaître la littérature mathématique grecque et hindoue, affirment que l'approximation π = √10 est d’origine hindoue[14].

Schubert a émis l’hypothèse que cela s’expliquait par le fait que « le peuple hindou » était plus que tout autre porté vers le mysticisme des nombres, et cherchait donc dans cette approximation un lien avec le fait que l’homme a dix doigts ; et que dix est en conséquence la base de leur système numérique[14].

En 1594, Joseph Juste Scaliger, qui avait été nommé professeur à l’Université de Leyde l’année précédente, publia Cyclometrica Elementa duo, sur la quadrature du cercle, dans lequel il « affirmait que le rapport de la circonférence d’un cercle à son diamètre était √10 ». Son brouillon fut lu par Ludolph van Ceulen, qui reconnut cette erreur et conseilla à Scaliger de ne pas publier l’ouvrage. Scaliger le fit quand même, et peu après, Adriaan van Roomen « écrivit une réfutation dévastatrice des affirmations de Scaliger ». Van Ceulen critiqua également les affirmations de Scaliger dans son ouvrage Vanden Circkel (À propos du cercle), publié en 1596, bien qu’il n’ait pas identifié Scaliger comme étant leur auteur[15].

Développements en fraction continue et applications

La méthode de Bombelli utilisant pour la relation permet d'obtenir le développement en fraction continue généralisée suivant :

Prenant , on obtient :

[16],

qui est le développement en fraction continue simple de 10 [17] : voir la suite A040003 de l'OEIS.

Notons que est le 6e nombre métallique, qui a pour développement en fraction continue : [6 ; 6, 6, ...].

Ce développement est périodique (période de longueur 1) comme pour tout irrationnel quadratique (irrationnel solution d'une équation de degré 2 à coefficients entiers), et le théorème de Legendre est bien vérifié.

Les huit premières réduites en sont :

Comme pour toute fraction continue d’un nombre irrationnel, elles constituent les meilleures approximations rationnelles de 10.

Elles forment la suite , récurrente homographique, définie par : .

Les deux sous-suites sont adjacentes de limite et l'on a .

Le rationnel est égal à sont les entiers définis par  ; les suites, sont définies par [16].

Les sont successivement : 3, 19, 117, 721, 4443, 27379, 168717, 1039681, 6406803, 39480499, … (suite A005667 de l'OEIS),

et les  : 1, 6, 37, 228, 1405, 8658, 53353, 328776, 2026009, 12484830, … (suite A005668 de l'OEIS) .

On en déduit l'expression explicite[16] :

  • .

Comme , les fournissent alternativement des solutions aux équations de Pell-Fermat [18] :

.

Approximations rationnelles par les méthodes de Héron et de Halley

Par la méthode de Héron, 10 est la limite de la suite définie par x0 = a > 0 et xn+1 = 1/2(xn + 10/xn) qui converge quadratiquement (nombre de décimales exactes doublant approximativement à chaque pas).

On obtient pour  :

La suite est une sous-suite de la suite des réduites de la fraction continue de 10. Plus précisément : [19],[20].

La méthode de Halley, utilisant la relation de récurrence :triple approximativement le nombre de décimales exactes à chaque pas.

On obtient pour  :

La suite est une sous-suite de la suite . Plus précisément : [21].

En mathématiques et en physique

Règle à calcul de démonstration Sun Hemmi No. 100K avec les échelles CF et DF repliées à la racine carrée de 10

a été utilisé comme point de repli pour les échelles repliées des règles à calcul, principalement parce que les réglages d’échelle repliés avec ce nombre peuvent être modifiés sans changer le résultat[22].

Le potentiel d'équilibre (en volts) d'un plasma ayant une distribution de vitesse maxwellienne est approximativement égal à son énergie en électronvolts moyenne multipliée par [23].

Ordres de grandeur

La racine carrée de 10 joue un rôle important dans les calculs et estimations d’ordre de grandeur. L’ordre de grandeur d’une quantité correspond à la puissance de 10 la plus proche[24]. Par exemple, 899 m est plus proche de 103 m que de 102 m, et a donc un ordre de grandeur de 103 ou 1000, lorsqu’il est exprimé en mètres. Mathématiquement, on prend le logarithme décimal de la valeur, on l'arrondit à l'entier le plus proche, puis on élève 10 à cette puissance pour obtenir l’ordre de grandeur[25].

Comme les ordres de grandeur sont de nature logarithmique, la valeur médiane entre 100 et 101 est . Ainsi, lorsqu’un nombre est exprimé en notation scientifique, s’il est inférieur à , x doit être arrondi vers le bas (ordre de grandeur 10x) ; s’il est supérieur à cette valeur, x doit être arrondi vers le haut (ordre de grandeur 10x+1)[26].

La racine carrée de 10 correspond à une demi-unité d’ordre de grandeur[27].

Une différence de niveau de 10 dB (1 bel) correspond à un rapport de puissance de 10, soit un ordre de grandeur, ou à un rapport d’amplitude (quantité de champ) égal à la racine carrée de 10, soit une demi-unité d’ordre de grandeur. La moitié de cette différence, soit 5 décibels, représente un rapport de puissance équivalent à la racine carrée de 10, et un rapport d’amplitude équivalent à la racine quatrième de 10.

Références

  1. N. Peter Joosse et Peter E. Pormann, « ʿAbd al-Laṭīf al-Baġdādī’s Commentary on Hippocrates’ ‘Prognostic’: A Preliminary Exploration », in Peter E. Pormann (dir.), Epidemics in Context: Greek Commentaries on Hippocrates in the Arabic Tradition (De Gruyter Brill : Berlin et Boston, 2012), p. 266, citant (en) Joosse, N Peter et Pormann, Peter E., « Archery, mathematics, and conceptualizing inaccuracies in medicine in 13th century Iraq and Syria », Journal of the Royal Society of Medicine, vol. 101, no 8,‎ , p. 425–427 (PMID 18687866, PMCID 2500245, DOI 10.1258/jrsm.2008.08k003)
  2. ʿAbd al-Latif ibn Yusuf al-Baghdadi, Le Livre des deux conseils d’ʿAbd al-Latif, fils de Yusuf, à l’intention du grand public (Kitāb al-Naṣīḥatayn min ʿAbd al-Latif b. Yusuf ilā l-nās kaffatan), (XIIIe siècle EC), manuscrit Bursa MS Hüseyin Çelebi 823, item no 5 ; section médicale : fol. 62a–78a ; section philosophique : fol. 78b–100b ; cité dans Joosse et Pormann 2008.
  3. Robert Nemiroff et Jerry Bonnell, The square root of 10, (lire en ligne)
  4. Robert Nemiroff et Jerry Bonnell, « What follows are the first 1 million digits of the square root of 10 », sur NASA,  : « Voici le premier million de chiffres de la racine carrée de 10. En réalité, un peu plus d’un million de chiffres sont présentés ici. Ces chiffres ont été calculés par Robert Nemiroff (Université George Mason et NASA Goddard Space Flight Center) et vérifiés par Jerry Bonnell (University Space Research Association et NASA Goddard Space Flight Center). »
  5. « Computations | Łukasz Komsta » [archive du ], sur www.komsta.net
  6. Jan Gullberg, Mathematics from the Birth of Numbers (W. W. Norton & Co., NY & London, 1997), §3.6 The Quest for Pi, p. 89, 91.
  7. Suresh Soni, India's Glorious Scientific Tradition: India's Glorious Scientific Tradition: From Ancient Discoveries to Modern Advancements by Suresh Soni, Prabhat Prakashan, (ISBN 978-81-8430-028-4, lire en ligne)
  8. J. Montucla (1873) History of the Quadrature of the Circle, traduit par J. Babin, édité par William Alexander Myers, lien de HathiTrust
  9. Hong-sen Yan, Reconstruction Designs of Lost Ancient Chinese Machinery, vol. 3, coll. « History of Mechanism and Machine Science », (ISBN 978-1-4020-6459-3, DOI 10.1007/978-1-4020-6460-9), p. 128
  10. Rafe De Crespigny, A Biographical Dictionary of Later Han to the Three Kingdoms (23-220 AD), vol. 19, coll. « Handbook of Oriental Studies. Section 4 China », (ISBN 9789047411840, DOI 10.1163/ej.9789004156050.i-1311), p. 1050
  11. Lennart Berggren, Jonathan Borwein et Peter Borwein, Pi: A Source Book, (ISBN 978-1-4419-1915-1, DOI 10.1007/978-1-4757-4217-6)
  12. Jörg Arndt et Christoph Haenel, Pi — Unleashed, Berlin, Heidelberg, Springer-Verlag, (ISBN 978-3-540-66572-4, DOI 10.1007/978-3-642-56735-3, S2CID 46515097), p. 177
  13. Robin J. Wilson (2001). Stamping Through Mathematics. New York: Springer-Verlag New York, Inc., p. 16.
  14. Hermann Schubert, "The Squaring of the Circle", in Paul Carus, The Monist, Volume 1 (1891), p. 214-15.
  15. Ad Meskens et Paul Tytgat, Exploring Classical Greek Construction Problems with Interactive Geometry Software, Birkhäuser, (ISBN 978-3-319-42863-5, lire en ligne)
  16. F. Jaboeuf, Les fractions continues, Irem de Montpellier, , p. 27-29, 45
  17. Serge Mehl, « Développement d'un nombre en fraction continue : Développement périodique et irrationalité », sur ChronoMath
  18. Keith Conrad, « Pell's Equation II », sur uconn.edu (consulté le ) : « The continued fraction of √6 is [2; 2, 4], and the table of convergents below suggests (and it is true) that every other convergent provides a solution to x2 − 6y2 = 1. »
  19. F. Jaboeuf, Les fractions continues, Irem de Montpellier, , p. 27-29, 45
  20. « Comparaison des suites de Héron et de Bombelli », sur docs.irem.univ-paris-diderot.fr
  21. Voir une démonstration à Racine_carrée_d'un_entier_naturel#Méthode de Halley
  22. « Square Root of 10 Folded Scales », sur www.osgalleries.org (consulté le )
  23. (en) V. I. Krasovski, « Concerning Some Properties of Dust in Space », Defense Technical Information Center,‎ (lire en ligne, consulté le )
  24. « Order of Magnitude Calculations »
  25. Pour 899 m, cela donne , ce qui, après arrondi à l’entier le plus proche, donne 3, donc l’ordre de grandeur est 103.
  26. (en) Arihant Experts, Indian Air Force Airmen X&Y Group Online Test Complete Study Package, Arihant Publications India Limited, (ISBN 978-93-241-9317-9, lire en ligne), « Physical World and Measurement », Section 2, p. 5 :

    « The magnitude of a physical quantity, whose order of magnitude is to be determined, is written in the form N × 10x, where N is a number between 1 and 10 and x is a positive or negative integer. If N is equal to or smaller than 1x10 = 3.16, then the order of magnitude of the quantity is 10x. But, if N is greater than 3.16, then the order of magnitude of the quantity is 10x+1. »

  27. Yoshimi Goda, « Call of Engineering Judgment in Coastal Engineering Research », dans Alberto Lamberti (dir.), Leopoldo Franco (dir.), Giuseppe R. Tomasicchio (dir.), Coastal Structures 2007: Proceedings of the 5th International Conference, World Scientific, (ISBN 978-981-4467-07-0, lire en ligne), p. 13

Voir aussi

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