Jean Marie Marcel Albert Pitres, dit Albert Pitres, est né le , 13 rue Traversière (actuelle rue Albert-Pitres) à Bordeaux (Gironde). Il est mort le à Bordeaux, où il résidait 119 cours d'Alsace-Lorraine, à la suite des complications d'une chute dans les escaliers[1],[2]. Il est le fils de Jean Adolphe Pitres, propriétaire, et de Madelaine Corali Rousseille, épicière. Son père étant mort précocement, et sa mère ayant peu de ressources, il assure le soutien financier de sa famille et de ses plus jeunes frères[3]. Il épouse le Jeanne Trabut-Cussac (1860-1932), avec qui il a cinq enfants. Son premier fils Jean Henri (1881-1881) décède à l'âge de deux mois. Son fils Jean Gustave (1882-1909) décède à 26 ans de tuberculose pulmonaire. Son fils Edgard Jean Paul (1889-1971) est médecin bactériologiste.
Formation
Albert Pitres commence sa formation médicale en 1866 à Bordeaux à l'école Saint-Côme de médecine et chirurgie et à l'hôpital Saint-André[1]. De 1867 à 1870, il est interne puis aide clinique du Pr Henri Gintrac (1820–1878), titulaire de la chaire de clinique médicale. Henri est le fils d'Élie Gintrac (1846-1871) qui a joué un rôle majeur dans la transformation de l'école en faculté de médecine et pharmacie[4].
Henri Gintrac, alors doyen de la nouvelle faculté de médecine et pharmacie, sollicite en 1878 son élève Albert Pitres pour qu'il revienne à Bordeaux[4],[9]. Le choix de quitter Paris s'impose à Pitres par la nécessité d'obtenir un poste lui permettant de subvenir aux besoins de sa famille[3]. En 1878, il est médecin des hôpitaux de Bordeaux. À partir de cette date et jusqu'à la fin de sa carrière, il exerce ses fonctions cliniques à l'hôpital Saint-André. Initialement chargé de cours d'anatomie générale et d'histologie, il devient professeur titulaire de la chaire d'anatomie générale et d'histologie en 1880, puis professeur titulaire de la prestigieuse chaire de clinique interne en 1881, où il succède au Pr Jules Marit[1],[5]. En 1885, à l'âge de 37 ans, Albert Pitres est sollicité par le recteur de l'académie pour devenir Doyen de la faculté de médecine et pharmacie, afin de remplacer Paul Dénucé (1824-1889) qui démissionne du fait de problèmes de santé[3]. Il est élu le et occupe cette fonction jusqu'au . Après une interruption de six ans où Pitres est remplacé par Barthélémy de Nabias (1860-1908), il est de nouveau doyen du au .
Une expertise médicale avec Pitres et Régis.
Pendant la Première Guerre mondiale, Albert Pitres dirige avec Emmanuel Régis le département de neuropsychiatrie de la 18e région sanitaire, créé par l'ouverture en août 1914 de salles réservées aux militaires dans l'asile de Bordeaux[10],[11]. Albert Pitres part à la retraite en 1919. Son collaborateur Emmanuel Régis, titulaire de la chaire de clinique des maladies mentales, étant décédé en 1918, son élève Jean Abadie lui succède à cette chaire[1],[5]. Albert Pitres est admiré et aimé de ses élèves, et est considéré par ses contemporains comme un enseignant et un clinicien remarquable avec une intelligence brillante, alliée à une grande bienveillance et de l'humour [4],[5],[3].
La formation initiale à la recherche d'Albert Pitres est centrée sur la physiologieexpérimentale[1]. Sous l'influence de Charcot, il adopte une approche clinique et empirique, et ses travaux deviennent alors fondés sur les méthodes anatomo-clinique et anatomo-pathologique[1]. Dans la filiation des travaux initiés par Paul Broca, il mène avec Charcot des études sur les localisations cérébrales chez 108 patients[4]. Ces travaux permettent d'identifier les localisations motrices corticales[14],[15], et de montrer que des lésions du cortex moteur entrainent une dégénérescence des voies pyramidales[3]. Il met au point une technique de coupes sériées du cerveau, dites « coupes de Pitres ». Albert Pitres soutient le sa thèse pour le doctorat en médecine dirigée par Charcot, issue de ses travaux qui ont permis d'identifier le rôle du centre ovale[16]. Après son départ à Bordeaux, Pitres poursuit sa collaboration avec Charcot sur les locations cérébrales, qui fait l'objet d'un ouvrage commun publié en 1883[17]. L'intérêt de Pitres pour les recherches sur les localisations cérébrales s’exprime également dans ses études sur la topographie des lésions cérébrales impliquées dans l'épilepsiejacksonienne[18].
Travaux sur les troubles du langage
La notoriété d’Albert Pitres est aussi liée à ses travaux sur les troubles du langage oral et écrit, et leur lien avec la mémoire[19]. Il réalise des études sur l’aphasieamnésique, l’aphasie des polyglottes, et l’agraphie[4]. Pitres qualifie ces travaux de recherche en psychologie pathologique, car il considère la mémoire comme une fonction psychique complexe non localisable, pour laquelle la recherche des projections corticales est un leurre [1]: « Les centres sensoriels corticaux ne sont pas isolés du reste de l’encéphale et n’ont pas de fonctionnement autonome. Chacun d’entre eux est formé par des groupes de cellules que des neurones d’association munis de prolongements infiniment compliqués relient à toutes les autres parties de l’écorce »[19]. Ses travaux sur l’aphasie font l’objet d’un rapport au Congrès français de Médecine interne de Lyon en 1894[20].
Pitres étudie les complications neurologiques de la syphilis, et décrit avec Jean Abadie l’insensibilité du tendon d'Achille à la pression dans le tabes, dit « signe d’Abadie »[24] parfois aussi appelé « signe de Pitres ». Avec son élève Jean-René Cruchet (1875-1959) dont il dirige la thèse en 1902 [25], il met au point une méthode de gymnastique respiratoire (méthode de Brissaud et méthode de Pitres) fondée sur une technique de ventilation permettant de contrôler les tics moteurs, tels que ceux présents dans le syndrome de Gilles de la Tourette. Les compétences cliniques d’Albert Pitres en neurologie amènent des patients venant du monde entier à se faire hospitaliser dans son service à l’hôpital Saint-André[3].
Albert Pitres (assis au centre du 1er rang) et ses collaborateurs (Jean Abadie 1er rang debout à droite).
Salle d'hospitalisation dans le service d'Albert Pitres.
Travaux sur l'hystérie et autres pathologies psychiatriques
L’étude de l’hystérie a initialement une place importante dans les travaux de Pitres après son retour à Bordeaux, du fait des liens étroits qu'il maintient avec Jean-Martin Charcot à l’hôpital de la Salpêtrière. Ses célèbres Leçons de clinique sur l'hystérie et l'hypnotisme, effectuées dans le cadre du cours de clinique interne à l'hôpital Saint-André (1884-1890)[4], sont publiées avec une préface de Charcot[26]. Il y reproduit la mise en scène des hystériques telle qu'elle était pratiquée à la Salpêtrière[1]. Pitres adhère à la théorie de Charcot sur l'hérédité de la névrose hystérique, et son déterminisme très précoce au cours du développement [5]: « Elle est une maladie de l'évolution préparée par l'hérédité, elle se manifeste dès l'enfance par des accidents neuropathiques spéciaux et quand elle éclate dans la jeunesse ou à l'âge adulte, avec le cortège de ses symptômes caractéristiques, c'est que depuis longtemps déjà, l'organisme du malade en nourrissait le germe »[19]. Il s’inscrit aussi dans la filiation de Charcot concernant le traitement de l’hystérie, fondé sur la théorie ovarienne et les zones hystérogènes et hystérofreinatrices[1], et préconise de faire porter aux patientes « un bandage à ressort, analogue aux bandages herniaires, dont la pelote s’appuie sur la région ovarienne freinatrice. Armées de ces bandages, les malades peuvent sortir la journée, vaquer à des occupations variées sans craindre d’être surprises inopinément par des attaques ». Quand la théorie de Charcot sur l’hypnose est discréditée, et après son décès en 1893, Pitres abandonne du jour au lendemain ses travaux sur l’hystérie[1].
L’intérêt d’Albert Pitres pour les pathologies psychiatriques se manifeste par ses études sur la psychasthénie[27], et sur les obsessions et les phobies avec son collaborateur Emmanuel Régis[28]. Pitres et Régis présentent au congrès de Moscou en 1897 un Rapport sur les obsessions et idées fixés basé sur 250 observations personnelles[29]. Ils publient en 1902 sur ce même thème un ouvrage de référence illustré de 110 cas cliniques[30], dont le titre Obsession et impulsions est une référence directe à l’ouvrage de FreudObsessions et phobies publié en 1895[5]. Sous l'influence d'Albert Pitres, et de son intérêt pour la psychologie pathologique, de nombreuses thèses ont été soutenues sur ce thème de recherche à Bordeaux, selon le témoignage de son élève Pierre Janet[31].
Ouvrages d'Albert Pitres sur des syndromes neurologiques et psychiatriques
Prévention des épidémies et accès aux soins pour les « indigents »
Albert Pitres après sa retraite en 1919
Albert Pitres est un précurseur en termes d’organisation des soins et de santé publique. Choqué par le manque d'organisation dans la lutte contre les maladies infectieuses à son arrivée à Bordeaux, il est très engagé dans la prévention des épidémies et l’accès aux soins des plus démunis[1],[5]. La lutte contre la tuberculose est active à Bordeaux à cette époque[1]. Arthur Armaingaud (1842-1935) crée la Ligue Antituberculeuse Française en 1892 après dix ans de combat. Anglade et Cruchet montrent que les gouttelettes de Pflügge (projection de salive) jouent un rôle important dans la transmission interhumaine de la tuberculose.
Pitres n'adhère pas à l'hypothèse héréditaire de la tuberculose, alors prédominante, et soutient l’hypothèse d’une transmission interhumaine, dans les suites des travaux identifiant en 1882 le bacille de Koch[32]. Pitres fait construire en 1903 le foyer « Dupreux », premier dispensaire antituberculeux à Bordeaux[32]. Il étudie la transmission de la tuberculose chez les familles « d'indigents » de la ville de Bordeaux, et identifie le lien entre précarité et risque de contamination. Pitres considère que les œuvres sociales en faveur de l'hygiène jouent un rôle central dans la prévention des épidémies[32]. Il ouvre des consultations gratuites pour les « indigents » à l’hôpital Saint-André, malgré les nombreux opposants à ce projet, qui voulaient maintenir les consultations payantes[1]. Il se consacre également à l’éradication de la lèpre[33]. Il est touché à titre personnel par l'épidémie de tuberculose, dont son deuxième fils décède à l'âge de 26 ans.
Structuration et développement de la Faculté de médecine et de pharmacie de Bordeaux
Dans le cadre de ses fonctions de doyen de la faculté, Albert Pitres s'inscrit dans la filiation de son maître et prédécesseur Henri Gintrac, et du père de ce dernier Élie Gintrac[1],[4]. Pitres poursuit leur œuvre visant à développer la Faculté mixte de Médecine et Pharmacie de Bordeaux, officiellement créée en 1874, et ouverte depuis 1878[9]. Les locaux des anciennes écoles de médecine et de chirurgie Saint-Raphaël et Saint-Côme sont trop exigus pour accueillir 83 professeurs et plus de mille étudiants[9]. Pitres consacre une grande partie de son mandat de doyen à convaincre les autorités municipales et nationales de bâtir un campus universitaire pour la nouvelle faculté[1]. Il obtient gain de cause grâce une intervention déterminante du président de la RépubliqueSadi Carnot. Le campus est bâti place d'Aquitaine (actuelle place de la Victoire) entre les rues Élie-Gintrac et Paul-Broca. Ce bâtiment imposant regroupe salles d'enseignement, laboratoires de recherche, et musées[9]. Pour Pitres, l'enseignement est indissociable de la recherche [5] : « Pour s'élever au niveau de la mission sociale qu'elles ont à remplir, les facultés nouvelles, tout en restant des écoles professionnelles, doivent donner le haut enseignement, au sens absolu du mot. Leurs professeurs ne doivent pas seulement être des vulgarisateurs de connaissances, mais des initiateurs d'idées, s'affirmant par les travaux originaux et les découvertes ». L'inauguration du campus universitaire a lieu le en présence du Président Sadi Carnot, de nombreux ministres, et de toutes les personnalités officielles de la ville de Bordeaux, donnant lieu à une très grande fête populaire, au cours de laquelle Pitres est nommé chevalier de la Légion d'honneur[9].
Faculté de Médecine et Pharmacie de Bordeaux construite à l'initiative du Pr Albert Pitres, inaugurée en 1888
Faculté de Médecine et Pharmacie place d'Aquitaine (actuelle place de la Victoire).
Plan du rez-de-chaussée.
Plan du 1er étage.
Albert Pitres joue un rôle déterminant dans le maintien de l'école du service de santé des armées ("santé navale") nouvellement créée à Bordeaux, menacée de disparition en 1888 du fait du projet de fusion avec l'école lyonnaise[1]. Pour Pitres, l'école de Santé Navale a une place importante dans le paysage universitaire bordelais, notamment pour l'enseignement de la médecine tropicale[1]. Il œuvre avec Emmanuel Régis pour renforcer les liens académiques entre la faculté et l'école[1],[5]. Au prix de nombreux voyages à Paris, il parvient à convaincre en 1890 les autorités de conserver les deux sites bordelais et lyonnais de l'école du service de santé des armées.
Pendant ses mandats de doyen, Albert Pitres contribue à la création de chaires pour des nouvelles spécialités médicales et chirurgicales : obstétrique et gynécologie, chirurgie des enfants, ophtalmologie, biochimie, ORL[34]. Il est précurseur dans la promotion de l'enseignement de la psychiatrie, en proposant dès 1887 à Emmanuel Régis d'assurer un enseignement sur les maladies mentales à Bordeaux, puis en créant pour lui en 1913 la première chaire provinciale de clinique de maladies mentales[1],[4]. La naissance, sous l'égide de Pitres, d'une psychiatrie universitaire bordelaise ayant des liens étroits avec la physiologie, la neurologie et la médecine interne, aura une influence majeure et persistante sur le développement et les orientations théoriques de l'école de neuropsychiatrie bordelaise[4],[35],[36],[37].
Hommages
Rue Albert-Pitres à BordeauxAmphithéâtre Pitres sur le site de la Victoire de l'université de Bordeaux, dans les locaux historiques de la Faculté Mixte de Médecine et Pharmacie inaugurés en 1888[9]
Rue Albert-Pitres à Bordeaux (anciennement rue traversière où est située la maison natale de Pitres, renommée en son honneur, dans le quartier du Jardin Public)
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