Emmanuel Régis

Emmanuel Régis
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(à 63 ans)
Bordeaux
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Faculté de médecine de Toulouse (d)
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Emmanuel Régis (1855-1918) est un neuropsychiatre français, professeur à la Faculté de Médecine de Bordeaux, où il est le premier titulaire de la chaire de clinique des maladies mentales. Il a été un des fondateurs français de la psychiatrie légale et militaire, et son Précis de psychiatrie a eu une diffusion internationale.

Biographie

Emmanuel Jean Baptiste Joseph  Régis, dit Emmanuel Régis, est né le à Auterive (Haute-Garonne) et mort à Bordeaux (Gironde) le [1]. Il est le fils de Louis Régis, docteur en médecine, et de Marie Joséphine Gabrielle Apollonie Fornier de Lachaux[1]. Son frère aîné est colonel d'artillerie et écrivain militaire, et son frère cadet est normalien et mathématicien[2]. Il se marie à Pamiers (Ariège) avec Raymonde Henriette Marie Fournié (1856-1940).

Emmanuel Régis prépare son baccalauréat à Paris dans un établissement religieux des frères de la rue Saint-Antoine où avait également été formé son oncle le chanoine Régis[3]. Il effectue ses études de médecine à la faculté de Toulouse, où il est lauréat de l'École de Médecine[4]. Il poursuit son formation médicale à Paris avec le statut d'externe des hôpitaux[4]. Il est orienté vers la psychiatrie par un cousin, le Dr Linas, ancien interne à l'asile de Charenton et inspecteur des asiles de la Seine[2] Régis devient interne des Asiles de la Seine initialement à l'asile de Ville-Évrard, puis à partir de 1879 dans la clinique de pathologie mentale et des maladie de l'encéphale du Pr Benjamin Ball (1833-1893) à l'asile Sainte Anne (Paris). Il est ensuite chef de clinique de 1881 à 1882 dans ce même service[5]. Benjamin Ball, titulaire de la première chaire française des maladies mentales, est lui même l'élève de Ernest-Charles Lasègue (1816-1883) et de Jacques Joseph Moreau de Tours (1804-1884), connu pour son traité "Du hashish et de l'aliénation mentale". Ball a une influence importante sur Emmanuel Régis, notamment concernant son approche médicale de la psychiatrie, fondée sur l'importance des facteurs biologiques et héréditaires dans l'étiopathogénique des maladies psychiatriques.

Pendant son internat, Emmanuel Régis est Lauréat de la Société médico-psychologique et obtient le prix Esquirol (1879) et le prix des Annales médico-psychologiques (1880) pour une étude publiée en 1878 sur « La dynamique ou l'exaltation fonctionnelle au début de la paralysie générale progressive ». Il soutient en 1880 sa thèse de médecine sur La folie à deux ou folie simultanée[4], dont le titre fait écho au terme diagnostique de délire à deux employé pour la première fois par le psychiatre français Jules Falret en 1877. Cette thèse sera récompensée par le prix Baillarger.

Après son internat, Emmanuel Régis est pressenti en 1881 sur le poste de médecin-chef de l'asile de femmes à Bailleul (Nord), mais il est récusé à cause d'une lettre de diffamation anonyme envoyée au sénateur[3]. Cette lettre de dix pages conteste sa légitimité en l'accusant d'incompétence médicale (il aurait échoué à diagnostiquer un kyste hydatique du foie lors d'un examen facultaire), et en affirmant que ses promotions successives auraient été obtenues grâce à des appuis familiaux. Cet épisode était avant tout lié à des motivations idéologiques[3]. L'auteur de la lettre anonyme écrit que Régis n'est pas républicain, et dénonce les liens de sa famille avec le parti clérical, au sein duquel son père aurait été très actif, en soutenant la tentative de coup d'État du 16 mai 1877 par Mac Mahon. Les contemporains de Régis imputent sa récusation aux relations conflictuelles entre le Pr Benjamin Ball dont Régis est l'élève, et Valentin Magnan, également aliéniste à l'hôpital Sainte-Anne[2],[6]. La rivalité entre les médecins aliénistes des hôpitaux psychiatriques et les médecins neuropsychiatres des hôpitaux généraux pourrait aussi être en cause[7]. Un épisode similaire opposera à Bordeaux pour le concours de l'agrégation l'élève de Régis, le neuropsychiatre Jean Abadie, au psychiatre asilaire Charles Perrens[8].

Thèse de médecine de Régis (1880).

Emmanuel Régis accepte en 1882 un poste dans la clinique du Castel d'Andorte située au Bouscat dans la proche banlieue de Bordeaux[5]. Cet établissement psychiatrique privé a été créé en 1845 par le Dr Desmaison (1813-1894), élève de Jean-Étienne Esquirol. À la demande du professeur Albert Pitres, Doyen de la faculté de médecine de Bordeaux et professeur de clinique médicale, Emmanuel Régis enseigne à partir de 1884 la psychiatrie aux étudiants en médecine de l'hôpital Saint-André. Ce cours libre sur les maladies mentales, sans statut officiel pendant dix ans, attire un public très important du fait des qualités pédagogiques de Régis[7],[9]. Ses auditeurs sont des professionnels de santé mais également des avocats, magistrats et philosophes[8],[2]. Certains de ses élèves sont passés à la postérité tels que Saint-John Perse (1887-1975), étudiant en droit, et Victor Segalen (1878-1919), futur médecin de la Marine, externe dans le service de Régis où il soutiendra en 1902 sa thèse sur la description des cas cliniques de psychiatrie dans la littérature[10]. Il donne également des leçons dans les facultés de droit et de lettres, et des facultés étrangères lui adressent des spécialistes en stage[2]. Le Dr Angelo Hesnard (1886-1969), élève de Régis, rapporte dans l'hommage qu'il rend que « l'activité universitaire de Régis faisait grandement hommage à l'université de Bordeaux »[2].

En 1893, Emmanuel Régis obtient le statut de professeur adjoint, puis de professeur titulaire en 1905[9]. Le , il devient titulaire de la chaire de clinique des maladies mentales à Bordeaux, qui est la première chaire provinciale dédiée exclusivement à la psychiatrie[7]. Emmanuel Régis est donc le premier professeur de psychiatrie de l'université de Bordeaux[5].

Hôpital Saint André Pavillon de l'horloge (Bordeaux, 1901).

Sur le plan hospitalier, Régis dispose initialement pour son enseignement de quelques cellules à l'hôpital Saint André de Bordeaux, qualifiées de "misérables" par ses contemporains[2]. Régis ouvre en 1902 à l'hôpital Saint-André le premier service ouvert de psychiatrie à l'hôpital général en France[11]. Ce service de deux salles de six lits (une pour les femmes et une pour les hommes) a pour vocation d'hospitaliser dans des conditions dignes les « délirants d'hôpitaux » atteints de troubles aigus et transitoires ne leur permettant pas d'être admis dans les services de médecine, où ils « troublent le repos des salles »[12]. La création de lits dédiés permet d'éviter leur envoi à l'asile, considéré par Régis comme une « mesure infamante », et de former les étudiants en médecine à ces pathologies[12]. Régis dénonce les abus de l'isolement psychothérapeutique des aliénés dans les asiles hors du milieu social, qui privent « ces malades de l'aliment qui leur manque le plus, à savoir le lien affectif, moral et social à autrui, l'intersubjectivité humaine »[2].

Service d' Emmanuel Régis à l'hôpital Saint André de Bordeaux (1910-1911).

En 1902, le préfet nomme Régis inspecteur adjoint des aliénés de la Gironde, et responsable de l'organisation du Pavillon d'Observation Psychiatrique (POP) à l'hôpital Saint-André[8]. Ce service situé au rez-de-chaussée est comparable à l'infirmerie spéciale du dépôt à Paris, et a pour mission d'appliquer la loi du 30 juin 1838 sur les aliénés réglementant les hospitalisations sans consentement pour les personnes « troublant l'ordre public et la sécurité des personnes ». Les personnes sont observées pendant trois jours au maximum, permettant de fonder une décision de placement d'office dans un asile après une expertise médico-légale. Le POP est transféré au sous-sol du Centre Jean Abadie lors de la création de ce centre neuropsychiatrique universitaire en 1956 par le Pr Paul Delmas-Marsalet.

Pendant la Première Guerre mondiale, Régis dirige avec Pitres le département de neuropsychiatrie de la 18e région sanitaire, ouvert en août 1914 dans des salles réservées aux militaires dans l'asile de Bordeaux[13]. Ce sera sa dernière activité. Très fortement affecté par la mort au combat le de son fils Jean[14], sergent aviateur[15], il décède le à quelques mois de la fin de la guerre[5]. Son autre fils Louis-Joseph-André Régis soutient en 1920 à la faculté de Médecine de Bordeaux sa thèse de doctorat en médecine portant sur les amnésies de guerre[14], et devient ensuite médecin-chef de l'hôpital psychiatrique d'Aix-en-Provence[2].

Emmanuel Régis est fait chevalier de la Légion d'honneur en 1903[1]. Il a été élu correspondant national de l'Académie de Médecine pour la division d’anatomie et physiologie le [16]. Il a été président de la Société de médecine et de chirurgie de Bordeaux (1909), et membre de nombreuses sociétés de neurologie et de psychiatrie internationales (Royaume-Uni, Moscou et États-Unis). Il a également été activement impliqué dans l'organisation de nombreux congrès, en étant secrétaire général du IIIe congrès national d'assistance publique et de bienfaisance privée (1903) et président du XIIe Congrès des aliénistes et neurologistes de France des pays de langue française (Grenoble, 1902)[16]. Il était un ami proche d'Egas Moniz (1874-1955), prix Nobel de Médecine pour la mise au point de la lobotomie préfrontale (1949), qui venait souvent lui rendre visite à Bordeaux[9].

Œuvres et travaux de recherche

L'œuvre considérable et diversifiée d'Emmanuel Régis a joué un rôle majeur dans l'émergence de la psychiatrie française contemporaine basée sur une approche médicale et neurobiologique, tout en restant ouverte aux autres courants de pensée notamment psychanalytiques[5],[9]. Emmanuel Régis était avant tout un clinicien dont les recherches étaient basées sur l'observation très détaillée des symptômes psychiatriques et de leur évolution, et un enseigné renommé[9]. Dans l'hommage qui lui a été rendu après son décès, son apport à la psychiatrie a été souligné dans son oraison funèbre : « Grâce à Régis la conception générale des maladies du cerveau a été modifiée par la théorie qu'il soutint en démontrant que la perte de la raison peut résulter, comme toutes autres manifestations morbides, de causes accidentelles d'intoxication ou d'infection : il a réhabilité les malades atteints de troubles de l'esprit »[8].

Le Précis de Psychiatrie

Précis de psychiatrie (1914, 3e édition).

La notoriété internationale d'Emmanuel Régis est tout d'abord liée à ses compétences pédagogiques. Son Manuel pratique de maladie mentale est publié pour la première fois en 1884 (réédité en 1992). Il devient en 1906 le « Précis de psychiatrie » (réédité en 1909, 1914 et 1923)[17]. Cet ouvrage traduit en plusieurs langues, dont la 2e édition a été couronnée par l'Académie de Médecine, a été le manuel académique de référence pour la psychiatrie pendant des décennies[7],[9]. Ce volumineux traité de psychiatrie est une synthèse exhaustive de l'état des connaissances médicales de l'époque concernant les pathologies psychiatriques. Régis y détaille leurs caractéristiques cliniques et évolutives, ainsi que les hypothèses étiopathogéniques et physiopathologiques concernant les déterminants et les mécanismes neurobiologiques impliqués dans leur apparition.

Le Précis de psychiatrie est aussi pour Régis un support pour diffuser sa vision médicale de la psychiatrie, et la nécessité de ne pas limiter les observations cliniques aux pathologies les plus sévères[7]. Il écrit ainsi en 1914 : « Un des grands défauts de l'enseignement psychiatrique et des traités de psychiatrie, tels qu'ils ont existé jusqu'à ce jour, c'est d'avoir pris à peu près exclusivement pour thème les grandes folies des asiles d'aliénés, en laissant à l'arrière-plan les psychoses symptomatiques, celles que j'appelle, en raison du milieu où on les observe surtout, les délires des hôpitaux ».

Le modèle anatomo-clinique de la paralysie générale

Emmanuel Régis a commencé sa carrière par un article sur la paralysie générale, et consacrera ensuite à ce thème de recherche de nombreux autres articles, et une partie importante de son Précis de Psychiatrie [5],[9]. Le modèle anatomo-clinique de la paralysie générale de Régis s'inscrit dans la lignée des travaux d'Antoine Laurent Bayle qui, en démontrant que des symptômes neuropsychiatriques étaient causés par une inflammation chronique des méninges, a posé les bases d'une psychiatrie médicale et organogénétique[18].

Cerveau de paralytique général (Précis de Psychiatrie, 1914).

Dès son internat dans les années mille huit cent soixante dix, Régis soutient l'hypothèse, alors contestée, selon laquelle la syphilis est la cause probable de la paralysie générale. Pour corroborer cette hypothèse, il publie des analyses statistiques sur des séries de patients hospitalisés à la clinique Castel d'Andorte et à l'hôpital Saint-André, montrant que l'on retrouve une contamination syphilitique dans 85% des cas de paralysie générale[5]. Les conclusions de ces études seront contestées sur la base d'un argumentaire reprochant à Régis de ne pas avoir fait la preuve dans 100% des cas : Camuset écrira ainsi « comment accorder son crédit à un homme qui, dans 15 cas sur 100, n'a pas retrouvé d'antécédents syphilitiques ? »[5]. Le débat sera clos en faveur de Régis grâce à l'identification en 1913 du tréponème pâle dans le cerveau de personnes décédées de paralysie générale, permettant à Régis d'inclure cette découverte majeure dans l'édition de 1914 de son traité. Son élève Jean Abadie (1873-1946) poursuivra ses travaux sur la syphilis, notamment en décrivant le signe d'Abadie caractérisé par une insensibilité du tendon d'Achille à la pression dans le tabes[19].

Le modèle de l'auto-intoxication

Caricature de Régis (1906)

L'étude de la confusion mentale occupe une place importante dans l’œuvre de Régis[5],[2],[20]. Il a contribué à préciser la sémiologie de ce syndrome identifié par Philippe Chaslin (1857-1923) en créant le terme d'onirisme[21],[22]. Dans la lignée des travaux de Moreau de Tours et Benjamin Ball, l'hypothèse de « l'auto-intoxication » est centrale dans son modèle étiopathogénique des troubles psychiatriques, tel qu'il le décrit à La Rochelle en 1893 dans le rapport du congrès des médecins aliénistes[23]. Selon ce modèle, les pathologies psychiatriques sont induites par des facteurs toxiques d'origine interne (« empoisonnement de l'organisme par des humeurs intérieures ») ou externe (infections), entrainant l'apparition « d'accès plus ou moins aigus de confusion mentale »[23].

Dans son Précis de psychiatrie, Régis détaille longuement les travaux de recherches visant à identifier ces substances toxiques en explorant « la composition, chez les aliénés, de différentes humeurs, sécrétions et excrétions de l'organisme : sang, suc gastrique, salive »[21]. Le modèle de « psychose toxique » met l'accent sur le caractère réversible des troubles, et donc sur le fait que l'évolution vers une pathologie chronique n'est pas inéluctable. Du fait de sa pratique de la psychiatrie dans des structures non asilaires (hôpital général et clinique privée), Régis a fondé ce modèle sur des observations de cas exceptionnellement vus par les aliénistes des asiles, où les cas présentant des évolutions chroniques étaient majoritaires[8].

La démence précoce

Emil Kraepelin (1856-1926).

Régis s'est très rapidement intéressé à la classification des psychoses élaborée par le psychiatre allemand Emil Kraepelin (1856-1926), dans un contexte où les relations franco-allemandes académiques étaient tendues[5],[21]. La classification kraepelinienne différenciant démence précoce et folie maniaco-dépressive est critiquée par Régis, du fait de son caractère « non méthodique » et de sa terminologie « imprécise »[21]. Régis souligne les incertitudes concernant les frontières entre les deux entités diagnostiques[17] : « Les difficultés du diagnostic entre la démence précoce et la psychose périodique proviennent de l'extension excessive donnée par les uns à la démence précoce, par les autres à la folie dépressive [...]. Les limites du domaine de chacune de deux psychoses sont très mal définies, et bien des cas sont classés indistinctement dans l'une ou dans l'autre selon les auteurs, ou chez le même auteur, suivant le moment ».

Selon Régis, les catégorisations psychiatriques doivent reposer sur les causes des pathologies et pas sur leurs modalités évolutives[5],[21]. Il conteste le modèle kraepelinien de la démence précoce du fait que cette pathologie ne survient pas que chez les adolescents, qu'elle « ne possède aucun signe qui lui soit propre » et « qu'elle n'est pas une démence, même incomplète, puisqu'elle peut guérir »[17]. Il différencie d'une part les démences précoces constitutionnelles ou dégénératives, qui se rencontrent chez les adolescents « plus ou moins tarés antérieurement » et pour lesquels « l'influence auto-toxique du processus pubéral » entraine un déclin rapide et irréversible des fonctions intellectuelles ; et d'autre part, les démences « post-confusionnelles » survenant en l'absence de prédisposition constitutionnelle, susceptible de rémission sans déficit[17]. Le modèle de la démence précoce proposé par Régis est selon lui très proche « de la conception nouvelle de Bleuler sur la schizophrénie »[21].

« L'œuvre de l'enfance anormale »

Emmanuel Régis assurant une consultation médico-pédagogique pour "L'oeuvre de l'enfance anormale" à Bordeaux.

Emmanuel Régis a été précurseur dans le développement d'interventions pour l'inclusion scolaire des enfants présentant des pathologies du neurodéveloppement[24]. Dès 1897, il élabore le projet d'un service municipal proposant des consultations gratuites pour les enfants « anormaux » des écoles communales bordelaises, qui sera officiellement créé en 1900. L'organisation à Bordeaux en juin 1903 du troisième « Congrès national d’assistance publique et de bienfaisance privée » joue un rôle important pour la suite de ce projet. Régis parvient à convaincre les autorités scolaires que les écoles publiques républicaines doivent s'occuper de la scolarisation de ces enfants, jusqu'alors assurée par des établissements privés[24]. Régis créé « l'œuvre de l'enfance anormale » visant à scolariser les « enfants anormaux » de la ville de Bordeaux, en créant au sein des établissements publics des classes dédiées à leur niveau de handicap. Plus de 1500 enfants « anormaux » sont recensés à partir de 1906, après évaluation par les membres de la commission médico-pédagogique créée à cet effet[25]. Les deux premières classes de garçons ouvrent en 1907, et la première classe de fille en 1908. Après le décès de Régis, « L'œuvre de l'enfance anormale » est poursuivie par le Professeur Jean Abadie[24].

Psychiatrie légale et criminologie

Régis est considéré au début du XXe siècle comme le plus grand spécialiste français de « psychologie criminologique »[9],[26]. Ses travaux ont pour principal objectif de garantir que l'aliénation des auteurs de crimes ne soit pas méconnue, afin d'éviter une « transformation de l'aliéné en prévenu »[5]. Il publie en 1890 un ouvrage sur les régicides, dont le thème fait écho a son propre nom de famille[27]. Ce travail de recherche médico-légal sera prolongé par plusieurs articles sur ce thème dans le Journal de Médecine de Bordeaux[5]. Régis préconise la création d'un diplôme de médecin expert afin de former des médecins compétents pour évaluer la responsabilité des criminels[5]. Ses études de régicides visent à démontrer l'imputabilité des crimes commis à des états pathologiques pendant lesquels la personne ne maitrise pas ses actes, états requérant des soins et pas une sanction pénale[27]. L'analyse du cas de Caserio, assassin du président Sadi Carnot, l'amène à conclure qu'il n'était pas un anarchiste, mais un « forcené » qui aurait dû échapper à l'exécution. Sa conclusion est identique concernant Lucheni, assassin de l'impératrice Élisabeth d'Autriche condamné à la réclusion à perpétuité, à qui il rend visite en prison.

Psychiatrie militaire

École de Santé Navale (Bordeaux).

Régis est considéré comme le fondateur de la psychiatrie militaire française[15],[28],[29]. L'école principale du Service de la santé de la marine (« Santé Navale ») installée à Bordeaux en 1890 a des liens étroits avec la Faculté de Médecine de Bordeaux. Régis y introduit les premiers enseignements de psychiatrie militaire, et dirige les premières thèses consacrées à ce sujet[30]. Un chapitre consacré à la psychiatrie militaire est introduit dans la 3° édition du Précis de psychiatrie en 1906[17]. Il est l'auteur de plusieurs articles consacrés aux pathologies psychiatriques de guerre[31]. La spécialité de neuropsychiatrie militaire est créée vers 1910 par le Ministère de la Marine grâce à l'intervention de Régis et de ses élèves[2]. Ses nombreux élèves de l'armée « coloniale » organisent avec son aide des services de psychiatrie d'Outre-mer[2].

Lors du XIXe Congrès des médecins aliénistes et neurologues de langue française à Nantes en 1910, Régis préconise que les militaires en prévention de conseil de guerre bénéficient d'une expertise mentale, afin d'éviter qu'ils ne soient pas injustement condamnés alors qu'ils présentent des troubles psychiatriques[15]. Avec ce même objectif, il promeut la formation des officiers aux maladies mentales et donne des cours à l'École militaire d'infanterie de Saint-Maxent[15].

Sa dernière publication sera le compte-rendu de ses activités militaires au sein du département de neuropsychiatrie de la 18e région sanitaire, dans un rapport publié en 1916 sur « Les Aliénés militaires internés du centre psychiâtrique de Bordeaux. Statistiques et commentaires »[5].

Contribution à l'introduction de la psychanalyse en France

L'ouverture de Régis vis-à-vis des nouveaux courants théoriques internationaux l'a rapidement incité à s'intéresser à l'approche psychanalytique freudienne. Les premières conférences et articles consacrés en France aux travaux de Freud sont réalisés en 1913 par Régis et son élève Angelo Hesnard (1886-1969)[9]. Hesnard, chargé par Régis de lire et traduire les textes de Freud, réalise cette mission avec l'aide de son frère germaniste[8],[32]. En avril 1913, Angelo Hesnard donne deux conférences à l'hôpital Saint-André de Bordeaux sur « La théorie sexuelle des psychonévroses », qui sont ensuite publiées dans le Journal de Médecine de Bordeaux[33]. Régis et Hesnard publient en avril, mai et juin 1913 trois articles majeurs dans l'Encéphale sur « La doctrine de Freud et de son école. Revue générale bibliographique et critique ». Ces articles synthétisent les travaux de Freud et proposent une bibliographie complète de ses écrits[5]. Les deux auteurs rédigent en 1914 le premier livre publié en France sur la psychanalyse[34].

Hesnard et Régis sont à la fois élogieux et critiques vis-à-vis des théories freudiennes[9],[21],[32]. Dans son Précis de psychiatrie[17], Régis écrit en 1914 : « La théorie de Freud, malgré tout, n'est pas sans grandeur. Elle a les allures non seulement d'une doctrine psychologique, mais aussi, comme on l'a fait remarquer, d'une doctrine religieuse. Aussi, s'explique-t-on son retentissement et la passion avec laquelle elle est soit défendue, soit combattue ». Tout en soulignant qu'il s'agit d'« un des plus importants mouvements scientifiques de l'époque », Hesnard et Régis ont une grille de lecture médicale des écrits de Freud. Ils considèrent les expériences psychiques décrites par Freud, tels que les « complexes », comme des symptômes psychiatriques, et la cure psychanalytique comme un traitement médical[5]. Cette position a fait l'objet de critiques, la plus célèbre est celle de Sándor Ferenczi dans son article de 1915 intitulé « La psychanalyse vue par l'école psychiatrique de Bordeaux »[35]. La contribution de Régis à la psychanalyste française fait également l'objet d'éloges de ses contemporains, tel que celui du Pr Ernest Dupré (1862-1921) qui écrit en 1913 « Après avoir montré l'outrance systématique et les vices de méthode de cette doctrine, vous avez, en critique fécond et en commentateur généreux, signalé l'intérêt et la portée psychologique d'une théorie qui, grâce à vous, sera désormais préservée en France de l'ironie des sceptiques et du dédain des ignorants »[2].

Autres travaux et thèmes d'étude

Régis a été l'auteur de nombreux autres travaux portant sur les caractéristiques cliniques des pathologies psychiatriques, dont l'hystérie, la neurasthénie, les obsessions et impulsions, les thématiques délirantes et hallucinatoires, les psychotraumatismes, les troubles psychiatriques secondaires à d'autres pathologies médicales, l'alcoolismeetc.[5],[8]. Il s'est aussi intéressé aux descriptions cliniques des troubles psychiatriques dans l’œuvre de Shakespeare et à l'interprétation du personnage d'Hamlet par Sarah Bernhardt, ainsi qu'à la psychopathologie de Jean-Jacques Rousseau et de Molière[5],[8].

Hommages et distinctions

En 1956, un numéro spécial de la revue L'Information psychiatrique est consacré à Emmanuel Régis. Ce numéro inclut la liste exhaustive de ses travaux[36], ainsi que des hommages de son élève Angelo Hesnard[2] et des psychiatres Henri Ey[22] et Paul Guiraud[20].

Références

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Publications

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  • Régis E. De l’encéphalopathie saturnine dans ses rapports avec la paralysie générale progressive. Paris: impr. de E. Donnaud; 1880.
  • Régis E. Folie à double forme continue. Paris: Impr. de E. Donnaud; 1880.
  • Régis E. La folie à deux ou folie simultanée avec observations recueillies à la clinique de pathologie mentale, asile Sainte-Anne. Paris: Baillière; 1880.
  • Régis E. Deux cas de manie congestive. Paris: impr. Bonnard; 1881.
  • Régis E. Quelques réflexions pratiques à propos de l’alimentation forcée. Paris: impr. de E. Donnaud; 1881.
  • Régis E. La paralysie générale chez la femme - Leçon faite à la clinique des maladies mentales (Asile Sainte-Anne). Paris: A. Delahaye et E. Lecrosnier; 1882.
  • Régis E. Déontologie médico-mentale. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1883.
  • Régis E. Les familles des paralytiques généraux au point de vue biologique. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1883.
  • Ball B, Régis E. Les familles des aliénés au point de vue biologique. Paris: Baillière et fils; 1884.
  • Régis E. Cours libre de médecine mentale 1e leçon Faculté de médecine de Bordeaux. Université de Bordeaux. Faculté de médecine et de pharmacie (1874-1970), directeur. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1885.
  • Régis E. Manuel pratique de médecine mentale. Ball B, directeur. Paris: Octave Doin, éditeur; 1885. (Bibliothèque de l’élève et du praticien).
  • Régis E. Un cas de paralysie générale à l’âge de dix-sept ans. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1885.
  • Régis E. Traitement de la sitiophobie des aliénés. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1886.
  • Régis E. Le projet de loi sur les aliénés devant le Sénat. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1887.
  • Régis E. Exposé d’un classement méthodique des maladies mentales. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1888.
  • Régis E, Arnozan LXC. Un cas de crétinisme sporadique avec pseudo-lipomes symétriques sus-claviculaires. Bordeaux: impr. de Gounouilhou; 1888.
  • Régis E. Les aliénés en 1789 et en 1889. Université de Bordeaux. Faculté de médecine et de pharmacie (1874-1970), directeur. Bordeaux: Féret et fils; 1889.
  • Régis E. Les régicides dans l’histoire et dans le présent. Etude médico-psychologique. Paris: Malouine; 1890.
  • Régis E. Les neurasthénies psychiques obsessions émotives ou conscientes. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1891.
  • Régis E. Cas de folie consécutive à une ovaro-salpingectomie. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1893.
  • Régis E. Un cas d’automatisme ambulatoire hystérique. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1893.
  • Régis E. Deux nouveaux cas de paralysie générale juvénile, avec syphilis héréditaire. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1895.
  • Régis E. Myxoedème infantile et traitement thyroïdien. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1895.
  • Régis E. La médecine et le pessimisme contemporain. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1898.
  • Régis E. Le personnage d’Hamlet et son interprétation par Mme Sarah Bernhardt. Bordeaux: Impr. G. Gounouilhou; 1899.
  • Régis E. La neurasthénie de J.-J. Rousseau. Bordeaux: Impr. Gounouilhou; 1900.
  • Pitres A, Régis E. Les obsessions et les impulsions Paris: Octave Doin; 1902.
  • Régis E. Note à propos de la démence précoce. Cahors: impr. de A. Coueslant; 1904.
  • Régis E. La condition des aliénés dans les colonies néerlandaises. Paris: Delarue; 1906.
  • Régis E. Les anormaux psychiques des écoles rapport à M. le maire de la ville de Bordeaux. Bordeaux: Impr. G. Gounouilhou; 1907.
  • Régis E. Résumé des conférences de psychiatrie médico-légale faites aux avocats stagiaires de Bordeaux. Bordeaux: impr. de G. Gounouilhou; 1907.
  • Régis E, Ladame PL. Le Régicide Lucheni, étude d’anthropologie criminelle. Paris: A. Maloine; 1907.
  • Régis E, Legrand G. Indications du climat marin atlantique dans la neurasthénie Rapport présenté au IVe congrès de climatothérapie et d’hygiène urbaine, Biarritz, 20-. Paris: Vigot frères; 1908.
  • Régis E. La dromomanie de Jean-Jacques Rousseau. Paris: Société française d’imprimerie et de librairie; 1910.
  • Régis E. La phase de réveil du délire onirique. Paris: H. Delarue, libraire-éditeur; 1911.
  • Dupouy R, Régis E. Les opiomanes mangeurs, buveurs et fumeurs d’opium Etude clinique et médico-littéraire. Paris: Librairie Félix Alcan; 1912.
  • Reboul H, Régis E. L’assistance des aliénés aux colonies Rapport de la XXIIe session de médecins aliénistes et neurologistes de France à Tunis, 1-. Paris:, Masson et Cie; 1912.
  • Régis E. Esquisse générale de l’assistance éducative des anormaux psychiques. Paris, Lyon: A. Maloine, F. Nathan, Aux bureaux de l’enfance anormale; 1912.
  • Régis E, Hesnard A. La doctrine de Freud et de son école. Paris: Delarue; 1913.
  • Régis E, Verger H. La paralysie générale traumatique médecine légale et accidents du travail. Paris: J. B. Baillière et fils; 1913.
  • Régis E. L’assistance préventive des anormaux psychiques.Montpellier: imprimerie générale du midi; 1914.
  • Régis E. Les aliénés militaires internés du centre psychiatrique de Bordeaux statistique et commentaires. Charpentier R, directeur. Paris: impr. de R. Tancrède; 1916.

Articles connexes

Liens externes

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