Bataille de la Roche de Mûrs

Bataille de la Roche de Mûrs
Gravure représentant des soldats vendéens au sommet d'un rocher et des soldats républicains précipités dans une rivière en contrebas.
La Roche de Mûrs, dessin de Thomas Drake et lithographie d'Henri Daniaud, 1856.
Informations générales
Date
Lieu Mûrs-Erigné et Les Ponts-de-Cé
Issue Victoire vendéenne
Belligérants
Drapeau de la France République française Drapeau de l'Armée catholique et royale de Vendée Vendéens
Commandants
Charles Duhoux d'Hauterive
Jacques Ollivier Desclozeaux
• Alexandre-François Deslondes
Charles-François Bourgeois
Jean-Pierre Boucret
Charles d'Autichamp
Jacques-Nicolas Fleuriot de La Freulière
Marie Paul de Scépeaux
• Jean-Lambert-Louis Duhoux d'Hauterive
• Sébastien Cady
Forces en présence
1 500 à 2 000 hommes[1],[2] 2 000 à 12 000 hommes[3]
Pertes
76 à 88 morts[2],[4]
37 à 49 blessés[2]
118 prisonniers[2]
94 à 114 disparus ou déserteurs[2]
Inconnues

Guerre de Vendée

Batailles

Coordonnées 47° 24′ 13,9″ nord, 0° 32′ 41,5″ ouest
Géolocalisation sur la carte : France
(Voir situation sur carte : France)
Bataille de la Roche de Mûrs
Géolocalisation sur la carte : Pays de la Loire
(Voir situation sur carte : Pays de la Loire)
Bataille de la Roche de Mûrs
Géolocalisation sur la carte : Maine-et-Loire
(Voir situation sur carte : Maine-et-Loire)
Bataille de la Roche de Mûrs

La bataille de la Roche de Mûrs, aussi appelée bataille des buttes d'Erigné, se déroule le lors de la guerre de Vendée. Elle oppose les forces républicaines de l'Armée des côtes de La Rochelle commandées par le général Charles Duhoux d'Hauterive aux Vendéens de l'Armée d'Anjou, menés par Charles de Beaumont d'Autichamp.

L'attaque est lancée par l'armée vendéenne avec pour objectif de s'emparer du pont sur le Louet à Erigné, puis des ponts sur la Loire aux Ponts-de-Cé, pour ensuite prendre Angers et provoquer de nouvelles insurrections dans le nord de l'Anjou, le Maine et la Bretagne.

La bataille s'achève par la victoire des Vendéens, qui prennent d'assaut le camp de la Roche de Mûrs et les redoutes de la Roche d'Erigné, près des bourgs de Mûrs et d'Erigné, puis qui investissent la ville des Ponts-de-Cé, abandonnée par les républicains après un mouvement de panique. Leur progression n'est arrêtée qu'en fin de journée, aux abords d'Angers.

À partir du XIXe siècle, le récit de la bataille est mythifié par différents auteurs qui transforment la retraite républicaine à la Roche de Mûrs en une résistance héroïque s'achevant par la destruction complète d'un bataillon et le suicide de l'épouse du commandant Bourgeois, préférant se jeter dans la rivière avec son enfant plutôt que de se rendre aux Vendéens.

En 1891, peu après le centenaire de la Révolution, dans un contexte de lutte politique et mémorielle opposant droite royaliste et catholique à gauche républicaine et anticléricale, un monument est érigé à la Roche de Mûrs, en hommage aux soldats du 8e bataillon de volontaires de Paris tués lors des combats.

Prélude

Au printemps et à l'été 1793, les forces vendéennes de l'Armée catholique et royale remportent une série de victoires sur les forces républicaines, mais leur élan est brisé fin juin devant les murs de Nantes. Les patriotes tentent alors de reprendre l'initiative en menant des offensives sur le territoire insurgé, mais ils subissent à leur tour des revers. Après un succès le 15 juillet à la bataille de Martigné-Briand, les troupes républicaines de l'Armée des côtes de La Rochelle sont battues le 18 à la bataille de Vihiers[5]. Le 23, la ville d'Angers est mise en état de siège sur proposition du général Duhoux[6]. Le 24, elle est informée de la nomination par le Conseil exécutif du général Rossignol à la tête de l'Armée des côtes de La Rochelle[6].

De son côté, le général royaliste Charles de Bonchamps, chef de la division d'Anjou de l'Armée catholique et royale, décide de profiter de la débâcle des troupes républicaines pour pousser en direction d'Angers[5]. Son objectif est alors d'occuper cette ville pour pouvoir faire passer une partie de ses troupes au nord de Loire et ranimer l'insurrection dans le nord de l'Anjou, le Maine et la Bretagne[5]. Cependant pour atteindre Angers, les Vendéens doivent franchir le Louet à Mûrs-Erigné, puis la Loire aux Ponts-de-Cé[7].

Le 19 ou le , les républicains s'emparent de Mûrs après une escarmouche contre les forces vendéennes[7],[3]. Le 20 ou le 21, ils commencent l'édification d'un camp retranché à la Roche de Mûrs[3]. Le 22, 1 200 soldats républicains sortent du poste de Grande Claye et surprennent 700 à 800 Vendéens retranchés dans le château de la Crossonnière, près de Mozé[7]. Celui-ci est partiellement détruit ou incendié par l'artillerie républicaine qui tire à boulet rouge[7]. Selon les patriotes, les Vendéens laissent sur place une centaine de tués, dont plusieurs brûlés[7]. Trois paysans sans arme sont également fusillés[7]. Dans la soirée, les républicains incendient le château de la Morinière, près de Soulaines et une partie du bourg de Mozé[7]. Le lendemain, le château de Haute Berge, au sud de Mozé, est incendié à son tour[7]. Le 24 juillet, un détachement d'une centaine d'hommes mené par le commandant Bourgeois est mis en fuite à Denée et se replie sur Mûrs[7]. Le 25 juillet, les forces vendéennes de l'Armée d'Anjou arrivent à Saint-Lambert-du-Lattay[7]. Le 26, elles lancent l'attaque sur Mûrs-Erigné et Les Ponts-de-Cé[5].

Forces en présence

Les troupes républicaines sont constituées du 8e bataillon de volontaires de Paris, dit « des Lombards »[7],[1], fort d'environ 1 000 hommes[2] et dirigé par le lieutenant-colonel Alexandre-François Quirin Laurent de Rocquigni des Londes, dit Deslondes[8], et le lieutenant-colonel Charles-François Bourgeois[7],[1] ; du 6e bataillon de volontaires de Paris, dit « du Luxembourg »[7],[1],[5], fort de 300 hommes[5] commandés par le lieutenant-colonel Jean-Pierre Boucret[7] ; du 1er bataillon des chasseurs de Jemmapes[7],[1], commandé par le lieutenant-colonel Bouglé[9] ; du 1er bataillon des volontaires de la Sarthe[7], commandé par le colonel Laruel[9] ; et du 16e régiment de dragons[9]. L'ensemble de ces forces est sous les ordres du général de division Charles Duhoux d'Hauterive, commandant en chef par intérim de l'Armée des côtes de La Rochelle[9], et du général de brigade Jacques Ollivier Desclozeaux[9],[1]. D'après le rapport au ministre de la guerre des commissaires Besson et Brulé, le poste des buttes d'Erigné est défendu par 1 500 hommes[1]. Les insurgés estiment quant à eux les patriotes à 2 000, d'après un bulletin du Conseil supérieur de la Vendée[2].

Le nombre des Vendéens n'est pas connu. Il est estimé entre 10 000 et 12 000 par Bourgeois[3],[1], entre 7 000 et 8 000 par l'adresse du 8e bataillon à la société des jacobins[3] et à entre 2 000 et 3 000 par Nicolas Poincenet, un vétéran du 8e bataillon de Paris[3]. Grièvement blessé à la bataille de Martigné-Briand, Bonchamps ne participe pas à l'affrontement et remet son commandement à Charles de Beaumont d'Autichamp, secondé par Jacques-Nicolas Fleuriot de La Freulière, Marie Paul de Scépeaux de Bois-Guignot[7], Jean-Lambert-Louis Duhoux d'Hauterive et Sébastien Cady[3].

Déroulement

Déploiement

Plan des combats.
Carte de la Roche de Mûrs : situation au début des combats.

Le matin du , les Vendéens lancent l'attaque[5]. Selon le lieutenant-colonel Bourgeois, les assaillants engagent le combat en poussant « des cris effroyables »[1].

Le 8e bataillon de Paris est alors en première ligne à Mûrs-Erigné, où il occupe le camp de la Roche de Mûrs et les redoutes de la Roche d'Erigné[3], qui couvrent les ponts sur le Louet et la Loire[9],[5],[Note 1]. Le 6e bataillon de Paris et le bataillon de Jemmapes sont installés dans l'île Saint-Maurille des Ponts-de-Cé, tandis que le bataillon de la Sarthe occupe Saint-Aubin des Ponts-de-Cé, le château et l'Île-Forte[3]. Quelques soldats des bataillons de Jemmapes et de la Sarthe sont cependant détachés aux avant-postes du Chêne rond et de Grand Claye[10]. Les généraux Duhoux et Desclozeaux se trouvent quant à eux au château des Ponts-de-Cé avec le 16e régiment de dragons[9].

Dès l'annonce de l'arrivée des rebelles, le lieutenant-colonel Deslondes s'éclipse avec la majeure partie de son état-major pour aller rejoindre le 6e bataillon de Paris[3]. Mais son entrée sur l'île Saint-Maurille, où il jette l'alarme, provoque la panique des soldats du 6e, qui prennent la fuite, sans même avoir aperçu l'ennemi, et entraînent avec eux les Belges du bataillon de Jemmapes[3].

Les Vendéens avancent alors sur quatre colonnes : la première sur le camp de la Roche de Mûrs, la seconde sur les moulins près du bourg d'Erigné, la troisième sur les redoutes de la Roche d'Erigné et la quatrième, plus éloignée des autres et menée par Scépeaux, sur le bourg de Brissac-Quincé[3]. Leur cavalerie est placée sur leur aile droite[9].

Prise de la Roche de Mûrs et de la Roche d'Erigné

Photographie représentant la roche Mûrs à gauche et la rivière du Louet à droite, en contrebas.
Vue en 2022 de la Roche de Mûrs et de la rivière du Louet.

À la Roche de Mûrs, le lieutenant-colonel Bourgeois donne l'ordre à ses troupes de battre en retraite[9]. Pour contenir les Vendéens et protéger la retraite du bataillon, il poste une petite ligne de défense avec quelques canons entre les tentes et les épaulements de terre à l'entrée du camp[9]. Pour se replier, les républicains n'ont alors d'autre choix que de descendre la roche, puis de franchir le Louet en contrebas[9].

Depuis les redoutes d'Erigné, les soldats voient au loin des hommes de Bourgeois effectuer leur descente et s'imaginent que ce sont des Vendéens qui tentent de les contourner[9]. Alors que de face, ils sont pris sous le feu intense des rebelles, les défenseurs de la Roche d'Erigné, forts de seulement une centaine d'hommes avec deux canons, cèdent à la panique et prennent la fuite[9]. Selon les sources, leur résistance a duré entre dix minutes et une demi-heure[9]. Les fuyards se replient alors sur Les Ponts-de-Cé, mais ils perdent « peu de monde » selon le témoignage de l'un d'entre eux, le soldat Nicolas Poincenet[9]. D'après les mémoires de la combattante vendéenne Renée Bordereau, qui participe à la poursuite avec quelques cavaliers, certains fuyards se seraient jetés du pont et se seraient noyés dans la Loire[11].

Pendant ce temps, à la Roche de Mûrs, les hommes de Bourgeois poursuivent leur retraite[9]. Mais dans l'affolement, plusieurs d'entre eux se blessent sur les rochers et quelques-uns se noient dans le Louet[9]. La ligne de défense est prise en arc de cercle par les Vendéens et cède après une courte fusillade[9],[Note 2]. Plusieurs républicains se rendent, d'autres tentent de poursuivre la descente de la roche[9]. Selon le lieutenant-colonel Bourgeois, plusieurs volontaires se fracassent les membres ou sont fusillés lors de la descente[1]. Quatre hommes tentent la traversée à la nage avec lui, mais deux d'entre eux sont tués et lui-même est blessé au bras gauche[1].

Un combattant vendéen nommé Julien Gabriel Vallée laisse un court témoignage de la prise de la Roche de Mûrs dans ses mémoires : « Il arriva le premier sur la Roche de Mûrs, le porte-drapeau lui tire un coup de pistolet qui partit dans la crosse de son fusil. Il lui prit la pique de son drapeau, le jeune Vendéen lui tire une balle dans la poitrine, il tombe. À ce moment une femme faisait un turban, arrive et lui dit : « Tu as tué mon mari ! Tue-moi aussi ! » en fonçant sur moi avec un sabre à la main. Je recule, rien dans mon fusil, contre ma volonté je fus obligé de lui enfoncer ma baïonnette dans le corps. Je charge mon fusil, je cours au sommet de la Roche, je vois la rivière couverte de fracas et des hommes qui tendaient les mains au-dessus de l'eau. Ainsi finit un bataillon, je n'en ai vu que trois qui avaient pu passer à la nage »[13],[Note 3]. Selon l'historien Philippe Candé, il est probable que Bourgeois ait fait partie de ces trois fuyards, mais ceux-ci ne sont sans doute pas les seuls rescapés, d'autres soldats républicains ayant vraisemblablement réussi la traversée avant eux[9].

Prise des Ponts-de-Cé

Photographie du château des Ponts-de-Cé, constitué principalement d'une tour médiévale et d'un logis.
Vue du château des Ponts-de-Cé en 2020.

Au château des Ponts-de-Cé, les généraux Duhoux et Desclozeaux et les chefs de bataillons Bouglé et Laruel sont surpris par les combats alors qu'ils s'apprêtaient à dîner en compagnie d'« actrices » travesties en aides de camp selon le témoignage d'Audouys, administrateur du district d'Angers et commissaire à la suite de l'armée[9]. Témoins de la déroute des soldats du 6e bataillon de Paris et du bataillon de Jemmapes, ils prennent la fuite à leur tour, sans donner le moindre ordre pour tenter de défendre le passage[9]. Duhoux s'enfuit en berline[14] jusqu'à La Flèche[9]. À moitié ivre, le général Desclozeaux tente de rallier les fuyards à Angers sur la place du Champ de Mars, mais sans grand succès[9].

Bourgeois et les rescapés de la Roche de Mûrs franchissent quant à eux les deux autres bras de la Loire à la nage et arrivent à Angers sans uniformes et sans armes[9]. D'autres volontaires parisiens pillent le château de d'Autichamp à Sainte-Gemmes-sur-Loire[15].

De leur côté, les Vendéens passent le pont sur la Loire, long de 900 mètres[9], et occupent la ville des Ponts-de-Cé[5],[1]. Ils peuvent ensuite avancer jusqu'aux abords d'Angers[5],[1].

Quelques éléments du bataillon de Jemmapes et peut-être de celui de la Sarthe tentent une contre-attaque sur Les Ponts-de-Cé en fin de journée, mais ils sont repoussés et poursuivis jusqu'au faubourg Bressigny[9]. La garde nationale d'Angers intervient alors et repousse à son tour les Vendéens qui se replient sur la Loire[9]. Les combats prennent alors fin.

Pertes

Après les combats, les corps des soldats républicains tués à la Roche de Mûrs sont enterrés sur place[2],[Note 4]. Le , le bulletin du Conseil supérieur de la Vendée annonce un bilan de 600 patriotes tués, dont un grand nombre noyés après s'être précipités dans la Loire, 300 faits prisonniers, quatre canons capturés et un autre tombé dans la rivière[2],[Note 5]. Le soldat du 8e bataillon Nicolas Poincenet rapporte pour sa part que le , il se fit pour son bataillon un « appel exact », et que sur un effectif initial de mille hommes, « il ne restait plus que six cents hommes »[2].

En 1876, l'historien républicain Célestin Port écrit que les 600 hommes de Bourgeois ont été « poussés à la baïonnette jusqu'au rebord du rocher »[2]. En 1892, Charles-Louis Chassin affirme également que pas moins de 600 volontaires républicains ont été précipités dans la Loire[17],[2]. La plaque du monument de la Roche de Mûrs, érigé en 1891, fait mention de « 600 Parisiens morts héroïquement pour la défense de la République »[2],[18].

Cependant pour l'historien Philippe Candé, ce bilan de 600 morts « relève de la légende »[2]. Selon lui, les différents auteurs du XIXe siècle se sont vraisemblablement basés sur le bulletin des Vendéens, qui ont exagéré les pertes de leurs adversaires[2]. Pour Philippe Candé, l'importance des pertes causées par les noyades a également été surestimée[19]. S'il n'est pas impossible que certains volontaires parisiens, « paniqués ou blessés », se soient noyés dans le Louet[13] et, plus probablement, dans la Loire[19], ceux-ci « ne se sont sûrement pas noyés en masse »[19], d'autant qu'à l'été 1793 la France est frappée par une sécheresse exceptionnelle et les comptes rendus de l'époque témoignent que les eaux du fleuve et des rivières sont « extrêmement basses »[19],[Note 6].

En 1983, Simone Loidreau consulte le dossier du 8e bataillon de Paris au Service historique de la Défense et conclut que les pertes du bataillon dans le combat du sont de 88 morts, 40 blessés, 155 prisonniers et 180 déserteurs sur un effectif de 977 hommes[20],[2]. En 2007, Jacques Hussenet indique que si la légende a dénombré 600 morts du côté des républicains, leur nombre est plus probablement de 88 d'après les historiens[4]. En 2022, Philippe Candé révise ce bilan et estime que les pertes du 8e bataillon sont, d'après les registres, de 340 à 357 hommes, dont 76 tués attestés, 94 à 114 disparus ou déserteurs, 37 à 49 blessés et 118 prisonniers[2],[Note 7]. Les registres du bataillon de Jemmapes, du bataillon de la Sarthe et du 6e bataillon de Paris ne font état d'aucun tué[2].

Certains prisonniers sont délivrés dès la reprise des Ponts-de-Cé le , mais la plupart sont relâchés par Bonchamps en octobre, au début de la virée de Galerne[2].

Les pertes des Vendéens sont inconnues[21]. Selon Philippe Candé, « aucun historien, aucun mémoire, aucune archive n'y font allusion »[21].

Suites

Dissensions au sein du camp républicain

Le lendemain du combat, le général Desclozeaux adresse un rapport aux représentants en mission, dans lequel il affirme que ses troupes ont refusé de combattre, qu'elles ont pris la fuite en dix minutes et que le général Duhoux n'a pu rallier que 300 hommes[1]. Le même jour, le représentant Philippeaux rédige une proclamation dans laquelle les soldats et leurs chefs sont traités de lâches et d'affabulateurs[21]. À Saumur, les généraux Rossignol et Ronsin mettent la ville en état de siège[17], tandis que le commissaire Momoro écrit aux administrateurs du département de Paris : « Nos troupes ne veulent pas se battre ; je ne conçois rien à nos bataillons de Paris, ils perdent de leur réputation. Il est bien facile aux rebelles de vaincre des gens qui ne veulent pas leur résister »[1].

Face à ces accusations, le 8e bataillon de Paris adresse pour se défendre un courrier au Journal des débats et de la correspondance de la Société des jacobins, signé par les commandants Deslondes et Bourgeois[22]. Celui-ci est publié le 26 août[22]. Bourgeois y affirme notamment avoir défendu lui-même le drapeau du bataillon, qui aurait sombré dans le Louet[23]. Le [23], la section de la Cité rédige un éloge d'une vingtaine de pages où elle prend la défense de Bourgeois et du 8e bataillon[22].

Cependant, le lieutenant-colonel Deslondes est accusé de trahison par plusieurs de ses soldats[15],[Note 8]. En septembre, le comité révolutionnaire d'Angers fait interroger un espion emprisonné au château qui déclare, selon le procès verbal, qu'il « avait reçu de l'argent de d'Autichamp ou Bonchamps, le déclarant ne se rappelle pas lequel des deux, et qu'il n'avait point de lettre, que celui qui l'avait chargé de cette mission avait toute confiance en lui, et qu'il avait fait le marché de main à la main avec le dit Deslondes »[15]. Deslondes dénonce une « cabale infernale » et parvient à convaincre le comité révolutionnaire de son innocence[15]. Quelques semaines plus tard, il est cette fois accusé d'avoir retenu à son propre compte les paies et indemnités des morts et des disparus du combat du sans famille à charge[15].

Poursuite des combats aux Ponts-de-Cé

La victoire vendéenne à la Roche de Mûrs est cependant sans lendemain. Deux jours après la bataille, l'adjudant-général Talot et le représentant en mission Philippeaux lancent une contre-attaque depuis Angers avec la garde nationale de la ville et une partie des bataillons parisiens, belges et sarthois[24]. Après avoir traversé la Loire à la nage et livré un combat de six heures, les républicains reprennent la ville des Ponts-de-Cé, ainsi que les redoutes et les camps de Mûrs-Erigné[24].

En août, les buttes d'Erigné passent plusieurs fois de mains en mains[25]. Le 12 septembre, les Vendéens tentent une nouvelle attaque sur Les Ponts-de-Cé[26]. Ils parviennent à prendre le bourg de Saint-Maurille, mais le lieutenant-colonel Bourgeois coupe le passage aux assaillants sur le pont principal de la ville en jetant à l'eau les madriers[26]. Après une forte canonnade de l'artillerie républicaine positionnée sur l'Île-Forte, les Vendéens sont définitivement repoussés[26].

Le monument de la Roche de Mûrs

Photographie du monument républicain, avec au centre une colonne avec à son sommet une statue de Marianne levant un petit drapeau ; deux statues de lions se trouvent également de chaque côté de la colonne.
Vue en 2025 du Monument républicain de la Roche-de-Mûrs.

À la fin du XIXe siècle, le département du Maine-et-Loire est partagé politiquement entre l'ouest, dominé par les monarchistes conservateurs, et l'est, plus favorable aux républicains[27]. En 1887, Victor Jeanvrot, conseiller à la Cour d'appel d'Angers, franc-maçon et ami de Célestin Port, lance un appel à une souscription pour commémorer le sacrifice des volontaires parisiens et édifier sur « un des rares points culminants de la région qui aient échappé aux investigations » des cléricaux « resplendissant et radieux, le monument de la liberté »[28]. Les mairies de Paris et d'Angers s'associent à cette souscription[29],[17]. En 1891[5],[28], le monument est élevé sur les hauteurs de la Roche-de-Mûrs pour le centenaire de la Révolution[29].

La même année, l'association du Comité Républicain de la Roche de Mûrs est fondée[30]. Encore active au début du XXIe siècle, celle-ci commémore tous les 21 septembre au monument de la Roche de Mûrs, la Proclamation de la République par la Convention nationale[30],[31].

Dans son édition de 2015, le Comité Républicain de la Roche de Mûrs indique que « ce monument incarne la résistance de l'idéal républicain face au conservatisme de l’Ancien Régime. À son sommet, une Marianne coiffée d’un bonnet phrygien se dresse triomphalement face à la Vendée insurgée. Cette statue tourne le dos à la falaise et à Angers, qu'elle protège symboliquement. À ses pieds, deux lions veillent sur le front de l'ouest (pour prévenir des invasions maritimes par la Loire), et sur celui de l'est, où se trouvaient les empires coalisés contre la République »[32].

La légende de l'épouse du commandant Bourgeois

Gravure représentant au premier plan trois soldats républicains tués ou blessés ; au second plan un soldat républicain qui s'effondre et une femme et son petit enfant dans les bras qui s'apprête à se jeter dans les flots depuis un promontoire ; une ligne de soldats vendéens est représentée à l'arrière plan.
L'épisode de la Roche de Murs, dans Les guerres de Vendée, par Eugène Bonnemère, 1884.

En 1843, dans son Histoire de la Vendée militaire, l'historien royaliste Jacques Crétineau-Joly rapporte le sacrifice de l'épouse du commandant Bourgeois au cours de la prise du camp de la Roche de Mûrs : « Une femme jeune et belle, l'épouse du commandant du 8e bataillon, ne reste pas en arrière d'un tel héroïsme. Elle tient son enfant entre ses bras. Elle entend les Vendéens qui lui crient : « Rendez-vous, il ne vous sera fait aucun mal. » Afin de ne pas voir la glorieuse défaite des Bleus, elle se jette dans le fleuve »[29].

Ce récit est repris par de nombreux auteurs du XIXe siècle, notamment par Célestin Port[33],[18]. Dans son rapport au Conseil général de la Seine pour soutenir la souscription du monument de la Roche de Mûrs, Alfred Lamouroux affirme également que l'épouse du commandant Bourgeois préféra se jeter dans la Loire avec son enfant dans les bras plutôt que de se rendre aux Vendéens qui lui promettaient la vie sauve si elle criait « Vive le Roi ! »[17]. Lors de l'inauguration du monument de la Roche de Mûrs, le maire de Mûrs, Aimé Pantin, dit Aimé de Soland, prononce un discours dans lequel il cite le passage de Crétineau-Joly[29].

Cependant pour l'historien Philippe Candé, cette histoire est une invention de Crétineau-Joly[12],[18]. Bourgeois ne fait aucune mention de cet épisode dans ses écrits[22]. Il est encore célibataire en juillet 1793 et son unique épouse, Sophie Renée Rouvel, meurt en 1818 au château de Morainval, à Heilles, à l'âge de 39 ans[12]. Deslondes, le commandant en chef du bataillon, ne participe pas au combat de la Roche de Mûrs et son épouse, Marie Magdeleine Fourny, se trouve à Paris au moment des événements[12],[Note 9]. De plus, en comparant les plans cadastraux napoléoniens et les premières photographies aériennes de l'Institut Géographique National, Philippe Candé souligne qu'« il est impossible de se jeter à l'eau depuis la Roche. Entre la fin du XVIIIe et le début du XXe siècle, hormis l'emplacement de certains bancs de sable du Louet, la physionomie des lieux n'a fondamentalement pas changé. [...] La distance qui sépare le bord de la falaise de la rive du Louet en contrebas, sans compter un dénivelé moyen d'une quarantaine de mètres, est comme depuis deux siècles toujours d'au moins dix mètres »[19].

Philippe Candé conclut que : « Cette jeune mère qui se sacrifie à la gloire de la République n'a donc probablement jamais existé, pas plus que le petit enfant dans ses bras. Il faudra attendre un demi-siècle et l'ouvrage de Crétineau-Joly [...] pour voir apparaître le personnage de cette belle épouse héroïque et son sublime sacrifice. Rien ne l'évoque avant 1843, aucun mémoire, aucun rapport, aucun historien »[12].

Notes et références

Notes

  1. Selon le commandant Bourgeois, les troupes républicaines sont positionnées de la manière suivante : en arrière, 150 hommes sont placés dans les moulins, près du bourg d'Erigné et 150 autres défendent la redoute, qui couvre Les Ponts-de-Cé sur la route de Brissac, avec deux pièces de canons pour défendre le pont[1]. D'autres forces défendent les avant-postes et le camp de la Roche-de-Mûrs[1].
  2. Dans son rapport le lieutenant-colonel Bourgeois évoque notamment la mort du caporal Antoine Delpeux, qui succombe à ses blessures à l'Hôtel-Dieu d'Angers, le , à l'âge de 30 ans[12] : « Le caporal Delpeux, après avoir reçu deux coups de feu et quatre coups de sabre dans le camp, s'assit en face de l'ennemi et tira tout ce qu'il avait de cartouches. Ce brave homme fut respecté des Vendéens. On le transporta, évanoui, dans une maison des Ponts-de-Cé où il ne tarda pas d'expirer[1]. »
  3. Selon Philippe Candé, Vallée laisse un récit « brouillon » où il écrit « parfois à la première, parfois à la troisième personne, […] mais il parle bien toujours de lui[13]. »
  4. En 1837, l'historien angevin André Blordier-Langlois note que les élévations de terre sont encore visibles[2]
  5. « Un corps d'environ deux mille républicains occupait un camp sur les hauteurs d'Érigné, et de là exerçait ses ravages dans tous les environs. Les habitans de Mozé et ceux de quelques communes voisines, réunis à la hâte, luttaient chaque jour avec avantage contre cette horde dévastatrice.

    La division aux ordres de M. de Bonchamps vint au secours de ces braves, et attaqua, le 26, l'armée républicaine dans ses retranchemens. Elle parut faire bonne contenance, et résista quelque temps à l'effort de nos troupes; mais enfin l'intrépidité des chefs, le courage des soldats, l'adresse et l'intelligence de nos artilleurs, fixèrent la victoire. Le camp fut forcé, les retranchemens emportés ; les tentes et les bagages tombèrent en notre pouvoir; quatre pièces de canon furent prises, une autre tomba dans la rivière; six cents patriotes périrent dans le combat; environ trois cents furent faits prisonniers ; un grand nombre, précipité dans la Loire, en essayant de passer ce fleuve à la nage, y trouva la mort.

    Le reste fuyait à toutes jambes vers Angers, lorsqu'environ quatre cents d'entre eux, croyant n'être pas poursuivis, revinrent sur leurs pas, et chargèrent notre troupe avec audace. On leur répondit avec une vigueur à laquelle ils ne s'attendaient pas. Une prompte et forte décharge en mit un grand nombre hors de combat; le reste reprit à la hâte le chemin d'Angers, et nos troupes les poursuivirent jusqu'aux portes de cette ville.

    On assure que dans la soirée un détachement de soldats patriotes se porta de nouveau vers les Ponts-de-Cé; notre garde se replia pour n'être pas cernée[2],[16]. »

    — Bulletin du Conseil supérieur de la Vendée, le 1er août 1793.

  6. Selon Philippe Candé, hormis quelques trous d'eau, la profondeur maximale du Louet n'est que de un mètre à un mètre et demi[19]. Des sources indiquent notamment que lors de la bataille les Vendéens franchissent le Louet à Erigné, l'eau jusqu'aux aisselles, et que deux jours plus tard les républicains traversent la Loire à la nage à Saint-Aubin des Ponts-de-Cé, sans se noyer[19]. Le registre de décès de la municipalité républicaine de Mûrs fait état d'au moins un homme tué ou noyé dans le Louet : un laboureur de Mûrs nommé Jean Godeau, qui « s'est jeté dans la rivière appelée le Louet pour se sauver de la fureur des Brigands, où il a eu le malheur de perdre la vie sans qu'on ait pu le retrouver »[13].
  7. Selon Philippe Candé, on compte également trois citoyens de Mûrs tués lors de ce combat : les laboureurs Jean Jarry et Jean Godeau, ainsi que Noël Le Roy, ancien frère mineur et maître d'école, mort un mois et demi plus tard des suites de ses blessures[2]. Selon Philippe Candé, le nombre des prisonniers est de 118, le bilan donné par Simone Loidreau incluant des soldats pris au Pont-Barré et à Ingrandes[2].
  8. « Il se trouva dans la même prison un des brigands qui leur dit avoir acheté le huitième bataillon dit des Lombards, et qu'il avait déjà donné un accompte à Deslondes, de la part de Dautichamp la somme de dix huit cents ou dix huit mille livres, ne se rappelant au juste laquelle des deux sommes, et qu'il s'était promené pendant huit jours avec Deslondes, qu'il avait bu avec lui chez la citoyenne Le May, ainsi qu'à Angers à la Croix de fer, qu'il savait les mots d'ordre et de ralliement huit jours avant le combat du vingt six juillet dernier, et qu'il était étonné qu'il en fut échappé un seul des nôtres, et qu'il avait désarmé trois volontaires à la roche d'Erigné[15]. »

    — Témoignage de Théodore Ayet, fusilier de 1re compagnie du 8e bataillon de Paris.

  9. Dans une lettre rédigée le 8 septembre 1793, Deslondes se plaint de l'arrestation de son épouse, « cette mère de famille accablée de maladie », au motif qu'elle serait de nationalité anglaise[12].

Références

  1. Savary, t. I, 1824, p. 419-423.
  2. Candé 2022, p. 173-177.
  3. Candé 2022, p. 166-169.
  4. Hussenet 2007, p. 538.
  5. Gabory 2009, p. 193.
  6. Savary, t. I, 1824, p. 418.
  7. Candé 2022, p. 145-153.
  8. Candé 2022, p. 180.
  9. Candé 2022, p. 169-173.
  10. Candé 2022, p. 179.
  11. Candé 2022, p. 160.
  12. Candé 2022, p. 163-165.
  13. Candé 2022, p. 161.
  14. Candé 2022, p. 179-180.
  15. Candé 2022, p. 181-183.
  16. Savary, t. I, 1824, p. 423-424.
  17. Chassin, t. II, 1894, p. 527.
  18. Jean-François Vallée, « Mythe ou réalité ? En 1793, 600 Républicains sont morts à la Roche de Mûrs », sur Ouest-France, .
  19. Candé 2022, p. 158-159.
  20. Simone Loidreau, L’authentique histoire de la Roche de Mûrs, 26 juillet 1793, Revue du Souvenir vendéen no 142 (avril-mai 1983), p. 15-33
  21. Candé 2022, p. 178.
  22. Candé 2022, p. 162.
  23. Candé 2022, p. 170.
  24. Candé 2022, p. 184-186.
  25. Candé 2022, p. 187-188.
  26. Candé 2022, p. 193-196.
  27. Jean-François Vallée, « Bataille de la Roche de Mûrs, près d’Angers : « On est dans le mythe républicain » », sur Ouest-France, .
  28. Martin 2019, p. 182.
  29. Candé 2022, p. 153-154.
  30. Lalouette 2023, p. 22.
  31. « S'il te plaît ! Parle-moi de la Roche de Mûrs », sur Ouest-France, .
  32. « Site naturel de la Roche de Mûrs », sur Ville de Mûrs-Erigné.
  33. Candé 2022, p. 156.

Bibliographie

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • icône décorative Portail de l’histoire militaire
  • icône décorative Portail de la Révolution française
  • icône décorative Portail de l’Anjou et de Maine-et-Loire
  • icône décorative Portail des années 1790