Littérature kényane
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La littérature kenyane regroupe la littérature orale en vigueur au Kenya et les ouvrages rédigés par des Kenyans, qu'ils le soient en anglais, en swahili ou dans toute autre langue vernaculaire du pays. La longue tradition littéraire du Kenya regroupe principalement des œuvres écrites ou orales en anglais et en swahili, les deux langues officielles du pays.
Histoire
Littérature orale
Le Kenya a une forte tradition de littérature orale, qui se poursuit aujourd'hui dans plusieurs langues. En raison de l'histoire du Kenya, y compris la période où il était une colonie britannique, la littérature kenyane appartient simultanément à plusieurs corpus d'écriture, y compris celui du Commonwealth des Nations et de l'Afrique dans son ensemble[1]. La plupart de la littérature écrite est en anglais ; la littérature orale n'a été documentée que pour quelques-unes de la soixantaine de langues reconnues au Kenya : littérature des Masaï, des Embu et Mbeere, des Luo et Kikuyu, au côté d'articles traitant de plus larges panels de langue (« Oral Literature of the Asians in East Africa », « Keep My Words »)[1].
Littérature écrite
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Après Au pied du Mont Kenya de Jomo Kenyatta, publié en anglais en 1938[note 1], peu de livres paraissent jusqu'à l'indépendance. Ce livre n'est pas le premier, avec par exemple An African speaks for his People de P.G. Mackerie en 1934, mais s'agissant d'une thèse anthropologique sur les Kikuyu qui préfigure l'engagement politique ultérieur de Kenyatta, et dont les qualités littéraires sont jugées excellentes, il est considéré comme l'ouvrage fondateur de la littérature kenyane[2] après avoir été quasiment ignoré par les Occidentaux[3].
Le futur classicisme, de 1964 aux années 1970
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Le développement réel de la littérature écrite moderne est daté de 1964, au lendemain de l'indépendance en 1963. La première vague, jusqu'aux années 1970, rassemble les écrivains issus de l'université Makerere, dont Ngugi wa Thiong'o, et d'autres dont les courts écrits (poésie expérimentale, nouvelles, pièces de théâtre en un acte) sont surtout connus alors via les anthologies non spécifiques au Kenya qui les collectent[4]. La tonalité générale est relativement sombre, mêlant lyrisme sobre et commentaire social chez des auteurs comme Ngugi, Samuel Kahiga (The Girl from Abroad, 1974), Leonard Kibera (Voices in the Dark, 1970) ou encore Meja Mwangi (Kill me Quick, 1973).

Si l'autobiographie de Mugo Gatheru (en), Child of Two Worlds (1964) est empreinte d'optimisme, c'est en premier lieu une littérature assez pessimiste qui domine, marquée par la révolte des Mau Mau et la répression qui l'a suivie. Les personnages de Ngugi s'inscrivent en outre dans l'histoire mondiale, à laquelle ils sont reliés, à l'image des hésitations de Njoroje dans Enfant, ne pleure pas, qui renvoient avec naturel et sans rompre le fil du récit à la résistance non violente de Gandhi et au conflit armé birman, dans ce que Ngugi qualifie de décrire « le monde dans un grain de sable ». C'est dans le troisième roman de Ngugi, Et le blé jaillira (en) qu'apparait une franche rupture stylistique d'avec le récit traditionnel linéaire exposant un point de vue unique. Ici, l'emploi d'un « nous » de narration traduit la diversité des points de vue des personnages appartenant à un même dessein collectif et se faisant écho entre eux, tandis que des aller-retours incessants mêlent légendes et histoire, présent et passé, rêves et narration de faits réels, le tout au service d'une description de l'ensemble de la période allant de la révolte des Mau Mau à l'Indépendance. Ce thème irrigue ensuite la littérature kényane, soit de façon centrale, comme dans Taste of Death de Meja Mwangi, dans certaines des nouvelles des frères Leonard Kibera et Samuel Kahiga compilées en 1970 dans Potent Ash, ou dans la pièce en vers My Son for my Freedom de Keneth Watene, tandis qu'il apparait de façon plus allusive ou comme référence dans de nombreux autres ouvrages, dont Voices in the Dark de Leonard Kibera, qui innove à son tour par son style, la structure à base de dialogues évoquant les techniques cinématographiques. Ce dernier, avec Samuel Kahiga, qui traite dans Girl from Abroad (1974) un sujet rarement abordé, une histoire d'amour entre deux jeunes Kikuyu modernes et tolérants, est considéré comme l'un des plus moderne et cosmopolituque écrivains de la période par J. Bardolph[5].

Le travail de Grace Ogot, plus singulier, puise dans la culture traditionnelle pour développer des contes fantastiques mêlant émotions, peurs et critique sociale scarcastique[6], une approche par le récit d'horreur pour rendre compte de sentiments d'angoisse dans le monde actuel qui sera retenue plus tard par une autre autrice, Rebecca Njau[7]. Ce mélange de réalisme et de surnaturel est alors mal reçu par la critique, tandis que Ngigi wa Thiong'O est encensé par la même critique pour son réalisme ; toutefois celui-ci fera à son tour appel au surnatuel 40 ans plus tard[8].
Les romains populaires, à partir de 1971

La publication en 1971 de Son of Woman par Charles Mangua (en), s'inpirant de la littérature populaire américaine et des thrillers de James Hadley Chase marque une rupture, avec une évolution vers le roman populaire destiné à divertir. Si les thèmes traités et les questions abordées le sont dans la prolongation de la période précédente, la langue est plus proche de celle utilisée dans le magazine sud-africain des ghettos, Drum magazine (en), et « l'apparition de ce genre contribue à renouveler le roman en inventant un picaresque urbain, dont le héros rusé ressemble à la figure traditionnelle du « trickster hero »[9]. Mwangi Rueni (en) continue dans la même veine, avec des romans décrivant la nouvelle classe urbaine, tels que What a Life! (1972), What a Husband! (1974), The Future Leaders (1973), The Minister’s Daughter (1975), des comédies de mœurs aux intrigues plutôt artificielles mais établissant un nouveau genre malgré ou grâce à des personnages stéréotypés. Le ton est en rupture avec l'espèce de puritanisme des romans classiques, et nettement plus explicite. Cette plus grande liberté de ton s'accompagne d'un usage inventif de la langue anglaise, mais le cumul de bribes de sagesse, de souvenirs de littérature orale et de sketches amusants, reste sans prétention. Le représentant le plus typique de cette littérature abondante est David Gian Maillu (en), avec des romans tels que My Dear Bottle , Veneer of Love, The Kommon Man, Sugar Daddy's Lover[10] .

Ces deux courants, romans classiques et romans populaires ne sont toutefois pas hermétiques, et souvent se répondent et font écho l'un à l'autre. La frontière entre les deux est poreuse, tout comme celles entre écrivains jugés majeurs et d'autres moins célèbres. Ainsi, on retrouve dans l'œuvre de Rebecca Njau des thématiques communes, des personnages de même nature que ceux développés dans Pétales de sang (1977) avec des similarités troublantes. La prostituée de sa pièce en un acte, The Scar (1965), qui cherche un dépassement dans les épreuves et humiliations subies lors de la révolte des Mau-Mau renvoie au personnage de Wanja dans le roman ultérieur de Ngugi, tout comme en 1975 Ripples in the Pool renvoie, à travers son analyse sociale, au même roman et à d'autres œuvres majeures[11].
Un thème récurrent de cette fiction populaire est la description de la lutte des plus démunis, des laissés pour compte qui ont migré en milieu urbain pour trouver un emploi et partager le gâteau promis par les politiques des fruits de l'indépendance, « matunda ya Uhuru », dans un contexte où, malgré des appels au retour à la terre, la situation des paysans est vue comme sans issue pour la majorité d'entre eux qui sont squatteurs ou exploitants sans titre de propriété foncière. Les stratégies qu'ils mettent en œuvre pour tenter d'y parvenir, ou pour simplement satisfaire leurs besoins élémentaires de nourriture et de logement face au chômage ou au sous-emploi se retrouvent dans plusieurs romans de cette décennie et des suivantes, tels Son of Woman déjà cité et sa suite, Son of Woman in Mombasa de Charles Mangua, Going Down River Road de Meja Mwangi, Lady in Chains de F. M. Genga-Idowu, et After 4.30 de David Maillu. Les personnages sont généralement conscients de leur statut d'opprimé au sein de leur environnement socio-économique, et ne se laissant pas affecter à la catégorie binaire des victimes versus gagnants, ils peuvent très bien adopter à leur tour une attitude prédatrice, avec l'idée sous-jacente que l'exploitation mutuelle fait partie de l'ordre de la vie[12].
Déclin de la production littéraire, dans les années 1980
L'avènement au pouvoir de Daniel arap Moi entre 1978 et 2002, et la censure accrue sous sa dictature met un sérieux coup de frein à la production littéraire kényane. Il y a notamment à partir de 1982 et de la nouvelle constitution, un déclin du roman avec l'exil de ses représentants. Le retour au multipartisme en 1992, s'il libère les tensions exercées sur la presse, ne permet pas le renouveau de la production littéraire[9].
Renaissance après 2002


Le remplacement de Moi par Mwai Kibaki permet à un nouvel acteur, Binyavanga Wainaina d'apparaître sur la scène littéraire. Le lancement de sa revue Kwani? marque une véritable renaissance littéraire, avec la déconstruction des frontières traditionnelles entre roman dit sérieux et roman populaire, non sans provoquer de houleux débats au sein de les critiques littéraires établis[9]. Le magazine, qui est actif jusqu'en 2015, propulse la carrière de divers écrivains africains, dont Yvonne Adhiambo Owuor, lauréate du prix Caine en 2003 pour Weight of Whispers[13] ; Uwem Akpan (en) , auteur nigérian du recueil de nouvelles à succès Say You're One of Them[14], ou Billy Kahora (en), remarqué lors des sélections pour le prix Caine 2007 pour sa nouvelle Treadmill Love[15].
![Enfant devant un égoût à ciel ouvert dans le bidonville de [[Kimera]], à [[Nairobi]].](./_assets_/0c70a452f799bfe840676ee341124611/A_young_boy_sits_over_an_open_sewer_in_the_Kibera_slum%252C_Nairobi.jpg)
Dans ce mouvement de renaissance, la vie citadine et ses adversités restent le cadre majeur, qui s'accompagne d'une redéfinition des positions des écrivains au sein de leur société, porteurs d'évolution tout comme la classe moyenne à laquelle ils s'adressent[9]. Ainsi, dans Lady in Chains (1993), Genga-Idowu revisite l'approche de la prostituée. À rebours de la vision postcoloniale de Ngugi, qui la voit comme victime des hommes et de la pauvreté, elle fait de la prostitution un moyen d'accumuler de l'argent et par là une voie émancipatrice dans les rapports économiques entre hommes et femmes[9],[16] une vision qu'elle ne partage pas mais rapporte en se faisant « miroir du côté sombre la société »[17].
La littérature de langue swahili connaît une forte expansion sur les deux dernières périodes, avec des auteurs écrivant volontiers dans les deux langues. Les fictions urbaines en swahili entrecoupée de sheng— la langue argotique de Nairobi initialement utilisée par la jeunesse désœuvrée — et d'anglais, s'attachent à traiter des fléaux urbains que sont la pauvreté, le chômage, la stigmatisation qui en découle, ainsi que des questions plus politiques telles que la corruption et l’impunité des plus puissants[9],[18].
Écrivains notables
Parmi les écrivains kenyans importants figurent Grace Ogot , Meja Mwangi, Ngũgĩ wa Thiong'o, Hilary Ngweno, Margaret Ogola, et Mugo Gatheru (en)[19] ou encore Francis Imbuga (en), David Maillu (en)[1], Yvonne Adhiambo Owuor, Binyavanga Wainaina ou Okwiri Oduor.
Œuvres remarquables
L'une des œuvres littéraires kenyanes les plus connues est Utendi wa Tambuka, qui se traduit par L'Histoire de Tambuka. Écrit par un certain Mwengo à la cour du sultan de Pate , ce poème épique est l'un des plus anciens documents connus en swahili, puisqu'il a été écrit en 1141 du calendrier islamique , soit en 1728 après J.-C[20].
La littérature en langue swahili remonte au XVIIIe siècle, avec des sommités telles que Muyaka bin Haji al-Ghassaniy et Mwana Kupona[19].
Le premier roman de Ngũgĩ wa Thiong'o , Enfant, ne pleure pas, fut le premier roman en anglais publié par un auteur est-africain. Son roman A Grain of Wheat (Et le blé jaillira) a été considéré comme « [marquant] l'avènement de la littérature anglophone en Afrique de l'Est ».
Œuvres se déroulant au Kenya
De nombreuses autrices d'origine européenne ont également écrit ou basé leurs livres au Kenya. Parmi les plus connues, on compte Isak Dinesen (pseudonyme de Karen Blixen ), dont Out of Africa a servi de base au film à succès avec Meryl Streep ; Elspeth Huxley, autrice de The Flame Trees of Thika [19]; Marjorie Oludhe Macgoye, dont Coming to Birth a remporté le prix Sinclair ; et Beryl Markham , autrice de West with the Night.
Place de l'anglais, et de la littérature kényane dans la littérature africaine
La littétature kényane a souvent été traitée au sein d'un ensemble plus large de la littérature de l'Afrique de l'Est. Taban lo Liyong, avec Ngũgĩ wa Thiong’o et Awuor Anyumba, alors tous trois étudiants à l'université de Nairobi, réclament à James Stewart, alors directeur exécutif de la faculté d'anglais, l'abolition de cette faculté et son remplacement par une faculté de littérature ayant pour objet l'étude des littétatures et cultures africaines[21]. Par la suite, Taban publie l'une de ses plus célèbres lettres[22], se lamentant sur la pauvreté de la littérature est-africaine, sans toujours emporter l'adhésion[21].
Notes et références
Notes
- ↑ Sous le titre original Facing Mount Kenya. La version traduite en français a été publiée en 1960.
Références
- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Kenyan literature » (voir la liste des auteurs).
- (en) Kiiru, Muchugu D.H, « Kenyan Literature: A Call for Discourse », sur University of Nairobi,
- ↑ (en) Jacqueline Bardolph, « 2. The literature ok Kenya », dans G. D. Killam, The Writing of East and Central Africa, East African Publishers, (ISBN 978-0-435-91671-8, lire en ligne), p. 36-37
- ↑ « Au pied du mont Kenya PAR JOMO KENYATTA », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Bardolph 1984, p. 37-39.
- ↑ Bardolph 1984, p. 37-43.
- ↑ Bandolph 1984, p. 42.
- ↑ Bardolph 1984, p. 51.
- ↑ Alex Nelungo Wanjala, L’émergence et le développement de la voix féminine dans la littérature kenyane postcoloniale (thèse de doctorat en littérature), Paris, Université de la Sorbonne-Nouvelle, , 361 p. (HAL tel-00947771, lire en ligne), p. 13-14
- Aurélie Journo, « Présentation. Littérature urbaine et renaissance littéraire au Kenya », Études littéraires africaines, no 31, , p. 5 (ISSN 0769-4563, DOI 10.7202/1018740ar, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Bardolph 1984, p. 44-46.
- ↑ Bardolph 1984, p. 47.
- ↑ (en) T. Odhiambo, « Kenyan popular fiction in english and the melodramas of the underdogs. », Research in African Literatures, vol. 39, no 4, , p. 72-82 (lire en ligne)
- ↑ (en-GB) Michelle Pauli, « Kenya celebrates Caine prize double », The Guardian, (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en-US) The New Yorker, « Between Two Continents », The New Yorker, (ISSN 0028-792X, lire en ligne, consulté le )
- ↑ « The Caine Prize » [archive du ], sur www.caineprize.com (consulté le )
- ↑ Colomba Muriungi, « « It’s Never Just One Road » : Genga-Idowu et la prostitution dans l’espace urbain de Nairobi », Études littéraires africaines, no 31, , p. 50–56 (ISSN 2270-0374 et 0769-4563, DOI 10.7202/1018744ar, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Elias Ng'ang'a, The social vision of genga Idowu's fiction (Thèse de doctorat), Université de Nairobi, , 119 p. (lire en ligne), p. 18-19
- ↑ Sheila Ali Ryanga et Rachel Wangari Maina, « La fiction urbaine contemporaine swahilie : quelques pistes », Études littéraires africaines, no 31, , p. 57–68 (ISSN 2270-0374 et 0769-4563, DOI 10.7202/1018745ar, lire en ligne, consulté le )
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- ↑ (en) Peter Nazareth, « Bibliyongraphy, or Six Tabans in Search of an Author », dans G. D. Killam, The Writing of East and Central Africa, East African Publishers, (ISBN 978-0-435-91671-8, lire en ligne), p. 36-37
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