Jenneval

Jenneval
Pierre-Louis Delaval, Portrait d'Hipolyte Louis Alexandre Dechet, dit Jenneval, 1821
Biographie
Naissance
Décès
(à 29 ans)
Boechout
Nationalité
Activités
Famille
Œuvres principales

Alexandre Dechet, dit Jenneval, est un dramaturge et poète français né le à Lyon et mort au combat le à Boechout, en Belgique, lors de la bataille de Lierre, un épisode de la guerre belgo-néerlandaise.

Jenneval se trouve en effet à Bruxelles lorsque se déclenche la révolution belge le et, à l'instar d’autres Français, il s'engage comme volontaire, dans le corps franc des chasseurs Chasteler qui luttent contre les forces armées du Royaume uni des Pays-Bas.

Il est notamment célèbre pour être l'auteur des premières paroles de La Brabançonne, l'hymne national de la Belgique.

Biographie

Origines

Hippolyte Louis Alexandre Dechet, parfois orthographié « Dechez », du nom de son père, voire « Déchez »[1], nait le 9 pluviôse an IX () à Lyon dans la rue Peyrat[2] sous le régime de la Première République française. Il est le fils de Guillaume Dechez dit « Lechef », négociant et ancien militaire, et de Jeanne Marie Eustache, qui s'unissent le 30 floréal an VIII () à Lyon[3]. Cette dernière a déjà un fils, Hippolyte Dumas de Lamarche, né le d'un premier mariage avec Jean-François Dumas de Lamarche[4], dont elle divorce le 22 brumaire an II () et qui est donc le demi-frère ainé d'Alexandre ainsi que son parrain, d'où son premier prénom.

Il grandit à Lyon, où son père est négociant dans la rue du Peyrat (actuelle rue Antoine-de-Saint-Exupéry). À l'âge d'onze ans, il entre au lycée Henri-IV de Paris afin de se conformer au souhait de ses parents qui le destinent à des études de droit. En 1814, les défaites de Napoléon Ier conduisent la sixième coalition à la envahir la France et son père décide de reprendre les armes pour défendre sa patrie. Il revient à Lyon l'année suivante après la défaite finale de l'Empereur lors de la bataille de Waterloo. Alexandre, quant à lui, est repéré par la famille de l'un de ses camarades de classe, de riches banquiers parisiens, qui lui propose de l'engager comme employé de maison[5]. Il accepte et travaille deux années, jusqu'au décès du chef de famille qui le fait revenir à sa passion pour les arts[6].

Carrière artistique

Le théâtre royal de La Monnaie, à Bruxelles.

En 1824, il part pour la Corse et s'engage au théâtre d'Ajaccio où il ne rencontre pas de succès. Il se rend alors à Marseille la même année, où le public est plus réceptif mais il connait rapidement des problèmes de santé[7] qui lui imposent de stopper momentanément sa carrière à la fin de l'année 1825[8]. En 1826, il est engagé au Théâtre de l'Odéon à Paris où il débute le [9] en jouant le rôle de Charles dans Le Tyran domestique puis celui de Dorsay dans Les Deux Ménages. Sa santé s'améliorant, il part à Lille à la fin de l'année 1827 où il trouve un certain succès[10]. Il s'engage ensuite au théâtre royal de la Monnaie de Bruxelles, alors située dans le Royaume uni des Pays-Bas, où il apparait pour la première fois le [11] en tenant le rôle de Victor dans Les Comédiens de Casimir Delavigne[12].

La Gazette des Pays-Bas du fait les éloges de cette représentation[13] :

« A travers l'embarras, l'émotion inséparables d'un premier début, on a reconnu hier à M. Jenneval de rares qualités, telles qu'une diction correcte, une chaleur du plus heureux augure à son âge, et une entente du théâtre qui fait beaucoup d'honneur à ses études. Des applaudissements unanimes et souvent prolongés ont signalé de toutes parts son admission qu'aurait pu rendre douteuse le rôle de Victor des Comédiens, choisi par lui, si les belles dispositions, le talent du nouveau venu n'eussent bientôt triomphé des impressions, des souvenirs encore récents que M. Bouchez a laissés dans ce rôle. »

Le Journal de la Belgique, quant à lui, évoque les débuts de Jenneval comme suit[9], dans son édition du  :

« M. JENNEVAL a fait hier son premier début, dans l'emploi des jeunes premiers, par le rôle de Victor des Comédiens. Cet artiste est jeune et d'un extérieur agréable à la scène. Son organe, dans quelques moments, a paru manquer de timbre et de force ; cependant sa prononciation est nette et distincte. La chaleur et l'intelligence qu'il a déployées lui ont valu de nombreux applaudissemens. Pour juger en dernier ressort M. JENNEVAL, il faudra le voir aborder les rôles qui soient moins en dehors que celui de Victor, dans lequel avec du feu et un peu d'usage de la scène, on est presque toujours sûr de produire de l'effet. »

Il apparait ensuite avec le rôle de Saint-Alme de l' Abbé de l'Épée de Jean-Nicolas Bouilly le , puis le en jouant le duc d'Elmar de l' Ecole des vieillards, toujours de Delavigne. Jenneval est définitivement adopté à La Monnaie le , avec son rôle d'Ernest dans Valérie, d'Eugène Scribe et Mélesville. Il connait ensuite un véritable triomphe[14] en interprétant Néron dans la tragédie Une fête de Néron d'Alexandre Soumet et Louis Belmontet, jouée pour la première fois le [15]. Cela lui ouvre les portes de la Comédie-Française, et il retourne à Paris où, le , il interprète Derval dans Rivaux d'eux-mêmes de Pigault-Lebrun, puis Egisthe dans Mérope (tragédie de Voltaire) et Folleville dans L'Étourdi (comédie de Molière)[16]. La Gazette générale des Pays-Bas n°48 du mercredi indique que :

« M. JENNEVAL nous a quittés à la sourdine pendant la dernière quinzaine de janvier pour aller débuter à la Comédie-Française, et cette hardiesse a eu les plus heureux résultats. Notre jeune premier a joué... devant le public des dimanches et des grands jours de la semaine au Théâtre-Franças, et spectateurs et journalistes ses sont accordés à lui trouver de l'âme, une diction variée, de l'aplomb et surtout l'âge requis pour attendre son tour, ce qui veut dire, du moins on l'assure, que l'on a là-bas des vues sur lui pour 1831. »

Cependant, la Deuxième Révolution française vient interrompre brusquement cette nouvelle carrière dès le déclenchement des émeutes le et conduisent Jenneval à revenir à Bruxelles, pour jouer à La Monnaie, toujours en tant que « jeune premier »[17].

Révolution belge

Jenneval lisant ses premières paroles de La Brabançonne.
« Les héros de La Brabançonne » : Jenneval, François Van Campenhout et Jean-François Lafeuillade.
L'épitaphe de Jenneval sur une médaille en hommage aux victimes de la révolution belge.

Jenneval se trouve à Bruxelles quand les premières émeutes de l'insurrection de 1830 dans les Pays-Bas méridionaux se déclenchent à la suite de la représentation de La Muette de Portici au théâtre de la Monnaie le soir du . Il suit le mouvement de la participation française à la révolution belge de 1830 et, le [18], il s'inscrit parmi les membres de la garde bourgeoise de Bruxelles, mise sur pied afin de maintenir l'ordre public. Lors de sa première garde ce jour-là, il écrit un poème au sujet des évènements et de ce que les locaux appellent les « griefs de la nation ». Lorsqu'il se rend à la maison Jorez pour le faire publier, il indique qu'il souhaite l'intituler La Bruxelloise, mais Jean-Joseph Jorez l'informe que ce titre existe déjà[19]. Jenneval choisit alors de nommer son poème La Brabançonne, en hommage à la région historique du duché de Brabant. Celui-ci ayant donné son nom à la province du Brabant-Septentrional ainsi qu'à la province du Brabant-méridional, dont Bruxelles est le chef-lieu, mais aussi à la révolution brabançonne qui a lieu à l'époque des Pays-Bas autrichiens et conduit à la première émancipation des Belges à partir de 1787, sous la forme des États belgiques unis. Le premier texte est publié par L’Écho des Pays-Bas le sur la musique Les Lanciers polonais d'Eugène de Pradel[20]. Après une correction de vers[21], il reçoit également ses propres partitions composées par François Van Campenhout et La Brabançonne est ainsi chantée pour la première fois le à l'occasion de la réouverture du théâtre de la Monnaie[22], par le ténor Jean-François Lafeuillade, celui-là même qui était sur scène et chantait L'amour sacré de la Patrie lors du début des émeutes du .

Lorsque les forces armées du Royaume uni des Pays-Bas tentent de reprendre le contrôle de l'insurrection en attaquant Bruxelles dès le , Jenneval s'engage dans l'un des corps francs de volontaires : les Chasseurs Chasteler[23]. Il combat avec eux[24] et s'illustre entre autres lors de la prise de l'athénée royal de Bruxelles, le [25]. Marqué par cette expérience de guérilla urbaine, Jenneval écrit une nouvelle version de sa Brabançonne après la retraite des troupes du prince Frédéric le [26],[27]. Il l'intitule Nouvelle Brabançonne et la dote de paroles conséquentes à ce qu'il vient de vivre : patriotiques pro-belges et ouvertement anti-orangistes[28]. C'est cette version qui sera tacitement adoptée comme hymne national du nouveau royaume de Belgique après l'indépendance de ce-dernier du Royaume uni des Pays-Bas, proclamée le par le gouvernement provisoire.

Après les Journées de Septembre, le frère de Jenneval, Hippolyte Lamarche, le rejoint et retrouve sa mère, qui habite à Bruxelles, au numéro 15 de la rue de la Vierge Noire[29]. Jenneval reprend ses prestations au théâtre royal de la Monnaie tout en poursuivant son engagement comme volontaire au sein des chasseurs Chasteler. À ce titre, il prend part aux premières sorties des patriotes belges hors de Bruxelles afin d'attaquer l'armée autour de Vilvorde[30]. Il décidé également de rendre hommage aux combattants tombés lors des Quatre Jours de Bruxelles et enterrés sur la place des Martyrs en inscrivant, le , l'épitaphe suivant sur la croix centrale de la place :

« Qui dort sous ce tombeau, couvert par la Victoire
Des nobles attributs de l'immortalité ?
De simples citoyens dont un mot dit l'histoire :
MORTS POUR LA LIBERTÉ !!! »

Sa dernière montée sur les planches du théâtre de la Monnaie a lieu le lors d'une soirée musicale organisée par François Van Campenhout, au bénéfice des patriotes belges blessés. La partie dramatique de la soirée se compose de L'Honnête Criminel, ou l'Amour filial, un drame en cinq actes de Fenouillot de Falbaire, où Jenneval joue le rôle d'André, dans une pièce de circonstance où les passages offrant des allusions à la situation de la guerre belgo-néerlandaise qui débute sont vivement applaudis[30].

Décès

La Nèthe, traversant Lierre.

Le , Jenneval reçoit une lettre de son ami Charles Niellon, alors lieutenant-colonel commandant le premier corps d'armée des volontaires engagés dans la campagne d'Anvers afin de poursuivre les troupes de l'armée néerlandaise et de les bouter hors des frontières de la Belgique. Il lui demande de rassembler les chasseurs Chasteler et de venir le rejoindre entre Louvain et Aarschot, afin de lui prêter main forte au combat. Jenneval montre immédiatement un grand intérêt pour la requête de Niellon et sort en faire part à ses camarades, dont le comte Frédéric de Merode, qu'il rencontre en chemin sur la place Royale[31]. Celui-ci décide qu'ils partiront la nuit-même, las de rester à Bruxelles à attendre les armes promises par le gouvernement provisoire de Belgique afin qu'il puisse les distribuer aux volontaires de sa région d'origine, la Campine[30]. Le soir venu, Frédéric de Merode vient en personne chercher Jenneval à son domicile, alors qu'il tente de rassurer sa mère, lui affirmant qu’il s’agit d’une « promenade militaire ». Celle-ci de lui répondre[32] : « La compagnie ne marche pas, tu en as assez fait pour l’honneur et pour la liberté, reste, je t’en prie », mais elle ne parvient pas à le dissuader de partir.

Ils réunissent quelques affaires et leurs armes et partent vers h du matin, accompagnés d'Eugène Dansaert, d'Auguste Spitaels et de Pierre-Égide Peeters[33]. Ils arrivent à Louvain vers h mais l'armée de Niellon a déjà quitté la ville et se dirige vers Aarschot avec pour objectif de prendre Lierre, position fortifiée sur la Nèthe. Le groupe de chasseurs Chasteler fait la jonction à Heist-op-den-Berg et l'arrivée des deux personnalités que sont Jenneval et le comte de Merode gonfle le moral des combattants[34]. Niellon décide de garder Jenneval à ses côtés en tant que chef d'état-major[35] et entre dans la ville le après que l'armée s'en soit retirée. Jenneval fait partie du comité chargé de se rendre à l'hôtel de ville afin d'y mettre sur pied une commission de sûreté publique, un nouveau conseil de régence, d'y organiser la police ou encore de nommer de nouveaux fonctionnaires[36]. Pendant ce temps, Niellon, qui s'attendait une contre-attaque, en profite pour renforcer sa position et fortifier la ville par des barricades.

Après quelques escarmouches autour de la ville, la contre-offensive de l'armée a lieu au matin du . Ses assauts sont repoussés et son commandant, le duc Bernard de Saxe-Weimar est blessé à la jambe, ce qui achève de convaincre les volontaires belges d'effectuer une sortie en début d'après-midi par la porte d'Anvers. Frédéric de Merode dit alors à Jenneval « suivons ces braves ! », ce qu'ils font en n'ayant de cesse de crier aux soldats belges présents parmi troupes royales de déserter[37]. La sortie est un succès et met en déroute les soldats[38] qui sont poursuivis et harcelés jusqu'à plus d'une lieue de Lierre. Alors que ces-derniers tirent encore quelques boulets de canon pour couvrir leur retraite, l'un d'eux atteint soudainement Jenneval au bas-ventre[39], le blessant mortellement alors qu'il se trouve à hauteur du village de Boechout. Selon Herman Kessels, qui commandait l'artillerie belge, Jenneval s'était « laissé emporté par l'ardeur de bien ajuster ses coups de carabine et s'était mis trop à découvert »[40].

Cérémonie d'honneurs militaires

Jenneval (à droite) et Frédéric de Merode, qui trouve également la mort au combat après la bataille de Berchem.

La nouvelle de la mort de Jenneval arrive à Bruxelles dès le et choque profondément l'opinion publique belge[39]. Le gouvernement provisoire de Belgique décide de l'envoi à Lierre de l'officier d'état-major Dekeyn et du lieutenant Baudry afin de rapatrier la dépouille[41]. Des honneurs militaires lui sont rendus par ses frères d'armes dans l'après-midi du [42], alors que les combats connaissent une accalmie. La veille pourtant, Jules Niellon, sergent-major et neveu du commandant des troupes, Charles Niellon, trouvait également la mort dans un affrontement à Lisp[43]. Son corps est joint à celui de Jenneval pour la cérémonie et tous deux sont placés dans un fourgon de transport de munitions afin de les rapatrier à Bruxelles.

Le Courrier des Pays-Bas relate la cérémonie comme suit[44] :

« Une compagnie de chaque bataillon, précédée par le clergé, formait le convoi funèbre. Marchaient en tête deux pelotons du premier corps franc, auxquels avaient appartenu ces deux braves ; venaient ensuite les volontaires de Paris, ceux d'Aerschot, de toute la Campine et de la province d'Anvers. Un nombreux corps d'officiers marchaient entre une double haie de soldats, parmi lesquels on remarquait plusieurs hommes qui, blessés dans les journées des 18 et 19, se faisaient violence pour accompagner les dépouilles mortelles des braves avec lesquels ils avaient combattu. MM.les membres de la commission de sûreté et les autorités municipales assistaient aussi à cette triste cérémonie. M. Kessels conduisait le cortège : on voyait à sa droite MM. Dekeyn et Spitaels, chargés tous les deux d'accompagner à Bruxelles les restes des deux victimes, et plusieurs officiers, au nombre desquels se trouvait M. Emare, blessé dangereusement à la tête le 19. Les compagnies franches du premier corps étaient commandées par M. Dutriaux. Arrivés hors de la porte de Louvain, ces compagnies saluèrent les corps par une décharge de leurs armes. »

Juste avant que le cortège ne se mette en route, le commandant des volontaires belges-parisiens, Pierre-Michel Pesez, prononce un dernier discours[45] :

« Camarades !

Vous avez devant les yeux les restes de deux braves morts pour la liberté. Ne consultant que leur ardeur pour repousser d'infâmes oppresseurs, ils ont succombé à la fleur des ans. Jurons de les venger ou de mourir comme eux, plutôt que de subir un joug humiliant. Honneur aux illustres victimes dont nous avons à regretter le trépas ! Encore une fois honneur à leurs mânes ! O vous, amis, qui êtes chargés d'accompagner leurs restes, allez vous acquitter de cette triste et glorieuse mission, allez déposer leurs dépouilles mortelles au pied du monument funèbre élevé à leur gloire; que leurs cendres y reposent en paix au milieu de celles des autres martyrs de la cause glorieuse que nous défendons, et que leur tombe soit ornée de cyprès, mais de cyprès beaux comme des lauriers ! »

Le convoi prend ensuite la route de Malines où de nouveaux honneurs sont rendus par un détachement de chasseurs Chasteler en route pour renforcer le deuxième corps d'armée du général Anne François Mellinet, engagé dans la bataille de Walem. Arrivé à hauteur de Vilvorde, le convoi est attendu au lieu-dit « Les Trois Fontaines » par la foule et la garde bourgeoise de la ville qui l'accueille d'une décharge de mousqueterie. Une halte de quelques minutes est décidée, pendant laquelle la voiture est ouverte, permettant aux personnes présentes de se recueillir devant les dépouilles[46]. Le cortège funèbre arrive à Bruxelles par la porte de Laeken le peu après 19 h et se dirige directement vers l'église Sainte-Gudule, où les deux corps, couverts d'un drap mortuaire, sont portés par les artistes du théâtre royal de la Monnaie. Le [47], les deux dépouilles sont transférées au palais du prince d'Orange pour y être exposées et permettre aux Belges de venir leur rendre homamge. Elles sont disposées sur un lit de parade dressé dans le grand corridor. Une lyre est suspendue au chevet de Jenneval et sur un coussin au pied du lit aurait été posé le boulet qui l'a mortellement frappé[48].

Funérailles

Les funérailles de Jenneval.
La place des Martyrs sert de cimetière aux victimes de la révolution belge (ici représentée sur une toile d'Henri de Coene de 1831).

Des obsèques nationales sont initialement prévues le mais sont avancées au afin de permettre aux chasseurs Chasteler qui venaient de remporter la bataille de Walem de revenir à Bruxelles pour assister à la cérémonie[48]. Le à 14 h, plusieurs détachements des corps francs de combattants volontaires ainsi que de la garde bourgeoise de Bruxelles se rangent en ordre de bataille devant le palais du prince d'Orange et saluent les corps de leurs deux camarades à leur sortie par plusieurs déchargent de mousqueterie. La foule est présente en masse et accompagne le cortège funèbre jusqu'à la place Saint-Michel, devenue la place des Martyrs. Celui-ci est composé, dans l'ordre, d'un pelotons de chasseurs, de plusieurs compagnies de la garde bourgeoise avec vingt tambours, du clergé de l'église Sainte-Gudule, du cercueil de Jenneval porté par ses camarades et sur lequel a été placé un coussin avec son sabre et une couronne de lauriers et de roses, des artistes du théâtre royal de la Monnaie ainsi que des amis et de la famille de Jenneval. Derrière, suit le cercueil de Jules Niellon porté par des chasseurs volontaires, les membres du gouvernement provisoire de Belgique et diverses personnalités comme Isidore Plaisant l'administrateur général de la commission de sûreté publique de Bruxelles, le général Lambert Nypels commandant en chef des nouvelles forces armées belges, le colonel Charles Plétinckx ainsi que de nombreux autres officiers et fonctionnaires. Le cortège est fermé par un autre peloton de chasseurs volontaires et par une foule considérable[49].

Il arrive sur la place vers 16 h, où deux tombes ont été creusées de part et d'autre de la future crypte qui doit accueillir accueillant les combattants décédés lors des Quatre Jours de Bruxelles. Monsieur Desessart prononce alors une éloge à la carrière de Jenneval et à son œuvre principale, La Brabançonne, et la termine en retraçant les actions de Jenneval lors de la révolution belge[50] :

« Dès l'aurore de la révolution qui vient de s'opérer si glorieusement, il y prit une part très active. La cause de la liberté lui parut cosmopolite et, dès lors, il jura de vaincre ou de mourir en la défendant ; il a tenu fidèlement son serment : sans ambition, sans intérêt particulier, sans espoir de récompense, sans autre grade militaire que celui si honorable de chasseur de la garde urbaine, il partage, dans les quatre journées mémorables, les travaux et les dangers des braves, il en sort couvert de gloire ; mais il apprend bientôt qu'il y a de nouveaux lauriers à cueillir, et, s'arrachant des bras d'une mère éplorée, il vole de nouveau au champ d'honneur , il y arrive : il y trouve la mort !

Tu ne la craignais pas, cette mort, brave Jenneval, et si, en te frappant, elle t'a laissé un moment de réflexion, ton regret en la recevant fut, j'en suis certain, celui de laisser ta mère en proie à la douleur et privée de la douce existence que tu te faisais un devoir, et un bonheur de lui procurer. Mais dors en paix, digne fils, tu meurs pour le Belge, et le Belge est reconnaissant. Il adoptera ta mère et ta famille. Ton ombre errante dans cette enceinte voit nos larmes et nos regrets, et tous, en te pleurant, nous sommes jaloux de ton sort : tu meurs pour la Liberté ! Tu vas recevoir, des mains du Dieu rémunérateur des vertus civiques, la palme du martyre. Jeune ďâge, mais vieux de gloire, tu vas descendre dans la tombe des héros morts pour la patrie, et ton nom, cher aux Belges, sera par eux inscrit au temple de mémoire. Adieu Jenneval ! Adieu pour la dernière fois ! »

Service funèbre

Jeanne, la mère de Jenneval ayant souhaité faire célébrer un service funèbre pour son fils mais n'en n'ayant pas les moyens, une souscription publique est organisée et une collecte à domicile effectuée notamment par François Van Campenhout le compositeur des partitions de La Brabançonne, M. Mortier propriétaire de l'établissement du Soldat laboureur situé au n°26 de la rue de la Fourche et qui accueillait régulièrement des réunions patriotiques, ainsi que M.Mailly, artiste de l'orchestre du théâtre royal de la Monnaie[51]. Le service a lieu le à l'église Sainte-Gudule, et rassemble des détachements de la garde bourgeoise de Bruxelles ainsi que des chasseurs Chasteler[52]. Une foule considérable est présente dans et autour de l'édifice et un drapeau français est arboré afin que Jenneval reçoivent également les honneurs de sa patrie d'origine. Après la cérémonie, celui-ci est escorté jusqu'au palais de la Nation où il est remis par Pierre Vanderlinden, chirurgien-major de la garde nationale française, au gouvernement provisoire de Belgique afin qu'il le destine à la légion belge-parisienne, l'un des corps francs de volontaires venus de France alors engagé dans la guerre belgo-néerlandaise, plus précisément dans la campagne de Flandre. Il remet le drapeau en prononçant ces mots[53] :

« Député par le comité belge de Paris, je viens vous porter ce drapeau, offert par les dames de Paris à la légion belge-parisienne ; symbole de la vive sympathie qui unit les deux nations, et gage des secours mutuels qu'elles s'accorderaient au besoin pour assurer leur indépendance. »

Suite de son décès

La crypte sous le monument aux martyrs de la révolution de 1830, place des Martyrs à Bruxelles.

Le , le gouvernement provisoire de Belgique prend un arrêté qui octroie à plusieurs veuves, dont la mère de Jenneval, une pension annuelle de 400 florins néerlandais[54]. À sa demande, cette pension est majorée d'un subside annuel de 150 francs belges octroyé par le ministre de l'intérieur, Jean-Baptiste Nothomb, le . Cela confère à ce moment à Jeanne Marie Eustache une rente annuelle d'environ mille francs belges[55]. Elle décide néanmoins de quitter Bruxelles lors des travaux d'aménagement de la place des Martyrs pour l'érection de la crypte et du monument aux martyrs de la révolution de 1830. Son autre fils, Hippolyte Lamarche, indique[56] : « Elle n'aurait pu assister, disait-elle, à l'anéantissement du jardin qui ornait le tombeau de son fils, dont elle s'était imposé le devoir de soigner l'entretien. »

Elle revient finir ses jours à Paris où le père de Jenneval était décédé le et où elle décède à son tour en octobre 1846 à l'âge de 86 ans. Le tragique évènement est mentionné au Moniteur belge du avec ces mots : « Madame Jenneval, mère de Jenneval tué dans les combats de la révolution belge, vient de mourir à Paris. Cette dame, qui était loin d'être dans l'aisance, a légué aux blessés nécessiteux de septembre une somme de 91 francs 75 centimes, qui forme le solde de la pension dont elle jouissait sur le trésor belge, comme mère d'un combattant de septembre. »

Œuvres

La seconde version de La Brabançonne, écrite par Jenneval lors des Journées de Septembre.

Jenneval demeure célèbre pour avoir écrit les premières paroles de La Brabançonne, l'hymne national de la Belgique. Après une première correction, il écrit une seconde version pendant les Journées de Septembre, qu'il intitule La Nouvelle Brabançonne, influencée par les évènements dramatiques des Quatre Jours de Bruxelles, auxquels il vient de prendre part. L'œuvre, mise en musique par son collègue du théâtre royal de la Monnaie, François Van Campenhout, s'impose rapidement comme l'hymne national du nouveau royaume, sans toutefois n'avoir jamais été reconnue officiellement comme telle[57]. À noter également que les paroles des versions de Jenneval ont été remplacées par un texte de Charles Rogier et Paul Devaux en 1860 et que de nombreuses autres versions ont été proposées en français mais aussi néerlandais et en allemand, les deux autres langues nationales du pays.

Jenneval a également écrit de nombreuses chansons[58] et poésies[59], compilées par sa mère, Jeanne Marie Eustache, dans un ouvrage intitulé Études poétiques de Jenneval, tué à Lierre, le 18 octobre 1830, dédié « à ses frères d'armes » et paru en 1831. Le , Charles Levesque[60] insère une critique des poèmes de Jenneval dans le journal L'Indépendant, en disant notamment[61] :

« (...) Il nous semble que, pour nous qui avons connu Jenneval, qui avons été à même d'apprécier la noblesse et l'élévation de son caractère aussi bien que son talent d'artiste, c'est un devoir sacré de ne pas laisser passer inaperçu un ouvrage où il révèle tout entier, des études d'après lesquelles on peut juger de l'avenir qui s'offrait à ce jeune poëte, si la mort glorieuse du soldat de la liberté n'était venue lui donner une célébrité à laquelle il n'avait jamais songé lui-même.

(...) La santé de Jenneval, constamment altérée par un travail au-dessus de ses forces, a beaucoup influé sur ses compositions.Ainsi nous le voyons tour à tour faible, languissant, abattu, et tout à coup énergique, sévère, plein de feu et de vigueur. Toutes ses compositions sont remarquables par un charme d'expression et de sentiment.

(...) Le caractère particulier des poésies de Jenneval, que nous avons sous les yeux ,est, en général, la tendresse, qu'il a du reste traitée sans fadeur, ce qui n'est pas facile aujourd'hui qu'on a tant analysé ce sujet. On comprend que le mérite principal de ces vers est souvent le sentiment qui les a inspirés; mais l'expression de ce sentiment est celle d'une âme brûlante, et on voit souvent que les entraves de la poésie ont arrêté le jeune auteur, qui, plus exercé, eût sans doute produit dans la suite des compositions pleines de talent et de fraîcheur.

(...) Le titre modeste (Études poétiques de Jenneval) de ce receuil indique suffisamment qu'il y a ici absence totale de prétention. La digne mère du brave Jenneval a voulu seulement prouver que son fils avait le germe du talent, qu'il s'occupait à cultiver la poésie dans les courts moments de repos que lui laissaient ses fatigantes études théâtrales, et nous applaudissons sincèrement à cette activité de jeune homme, à ce besoin de talents pour parvenir à la gloire, à cette avidité de mérite qui dénote ordinairement un homme destiné à un brillant avenir. »

Hommages

Monument

En 1897, un monument à sa mémoire est érigé au côté nord de la place des Martyrs au centre de Bruxelles. Il porte l’inscription « À Jenneval, poète de la Brabançonne, mort pour l’indépendance nationale. Hommage de la Ville de Bruxelles,  ».

Poèmes

Ouvrez vos rangs, ombres des braves,
Il vient celui qui vous disait :
Plutôt mourir que vivre esclaves !
Et comme il disait, il faisait
Ouvrez vos rangs noble phalange,
Place au poëte, au chasseur redouté !
Il vient dormir, loin de l'Orange
Sous l'arbre de la liberté !

Représentation théâtrale

La retraite de l'armée dans la rue de Flandre lors des Quatre Jours de Bruxelles, comme le dépeint le premier tableau de la représentation théâtrale au profit de la mère de Jenneval.

Le , les artistes sociétaires du théâtre royal de la Monnaie organisent une représentation spéciale au bénéfice de la mère de Jenneval, Jeanne Marie Eustache qui réside toujours à Bruxelles, rendant par la même occasion un hommage artistique à leur ancien camarade. Il s'agit d'une comédie et d'un ballet mimodrame, composition patriotique montée expressément sous la direction de Bernard. Elle est intitulée « 23, 24, 25 et 26 Septembre ou les journées mémorables de Bruxelles » et est l'œuvre de Jean-Antoine Petipa, maître de ballet, et de Joseph-François Snel (nl), premier violon solo de l'orchestre. La pièce traite essentiellement des Quatre Jours de Bruxelles, évènement majeur de la révolution belge et des Journées de Septembre 1830, auxquels participa Jenneval. Elle est divisée en six tableaux[63] :

La pièce connait un succès considérable et est particulièrement applaudie lorsque François Van Campenhout interprète La Brabançonne dans 2e tableau[64], et davantage encore dans le 5e lorsque Lemoigne, apparait en incarnant Jenneval[63].

Témoignages

Au nom du gouvernement provisoire de Belgique, Isidore Plaisant adresse la lettre de condoléance suivante à la mère de Jenneval, Jeanne Marie Eustache[65]:

« L'Administrateur général de la sûreté publique à Madame Jenneval mère.

Madame,

Je suis spécialement chargé par le gouvernement provisoire de vous témoigner toute la part qu'il a prise à l'événement déplorable qui vous a privée d'un fils, et tous les Belges d'un frère qu'ils chérissaient. Jenneval a attaché son nom à notre glorieuse révolution ; ses chants ont animé notre jeune courage, et il nous a laissé son exemple. La patrie a contracté une grande dette envers lui, elle saura l'acquitter.

Puisse, Madame, l'expression de la douleur publique, et tant de larmes mêlées aux vôtres en adoucir l'amertume. La mère d'un aussi bon citoyen doit sentir ses regrets se calmer lorsqu'elle acquiert la conviction que le sacrifice qu'elle fait est utile à la liberté et à la sainte cause des peuples.

Recevez, je vous prie, Madame, l'assurance de ma haute considération.

L'administrateur général de la sûreté publique ISID. PLAISANT. »

Bibliographie

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Jeanne Marie Eustache, Études poétiques de Jenneval, tué à Lierre, le 18 octobre 1830., Bruxelles, Laurent frères, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article ;
  • Frédéric Faber, Histoire du théâtre français en Belgique, t. III, Bruxelles, Fr. J. Olivier, (lire en ligne), p. 137-159. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article ;
  • Charles Niellon, Histoire des événements militaires et des conspiration orangistes de la révolution en Belgique de 1830 à 1833., Bruxelles, Alliance typographique M-J Poot et Compagnie, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article ;
  • L'auteur de la Mégère, Jenneval et Körner, morts en combattant pour la Liberté, Bruxelles, Vanderborght et fils, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article ;
  • Charles Vandersypen, Les chasseurs-Chasteler et la Brabançonne 1830-1880 : épisodes historiques sur l'ancien corps franc des chasseurs volontaires bourgeois de Bruxelles et biographies des auteurs du chant national de la Belgique Jenneval et Campenhout., Bruxelles, Bruylant-Christophe, (lire en ligne). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article ;

Voir aussi

Notes et références

  1. Auguste Vander Meersch (en), Biographie nationale de Belgique, Bruxelles, H. Thiry-Van Buggenhoudt, (lire en ligne), p. 867-868
  2. « La fête nationale Belge », Le Salut public,‎ (lire en ligne, consulté le )
  3. Vandersypen 1880, p. 39.
  4. Vandersypen 1880, p. 78.
  5. Eustache 1831, p. II.
  6. Vandersypen 1880, p. 40.
  7. Eustache 1831, p. III.
  8. Vandersypen 1880, p. 41.
  9. Faber 1879, p. 140.
  10. Eustache 1831, p. IV.
  11. Faber 1879, p. 139.
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  22. Faber 1879, p. 159.
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  31. Henri de Merode-Westerloo, Souvenirs du comte de Merode-Westerloo, vol. 2, Bruxelles, J. A. Greuze, (lire en ligne), p. 217
  32. Eusttache 1831, p. VIII.
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  40. Herman Kessels, Précis des opérations militaires pendant les quatre mémorables journées de septembre, et dans la campagne qui s'ensuivit, Bruxelles, J. P. Meline Librairie, (lire en ligne), p. 63
  41. Niellon 1868, p. 298.
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  43. Vandersypen 1880, p. 71.
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  47. Eustache 1831, p. IX.
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  62. Auguste De Wargny, Suppléments aux esquisses historiques de la première époque de la révolution de la Belgique en 1830. Du 25 août au 29 septembre. - espace de 35 jours, Bruxelles, J-P Meline, (lire en ligne), p. 258
  63. Vandersypen 1880, p. 92.
  64. « Biographie de François Van Campenhout », sur Généanet (consulté le )
  65. Vandersypen 1880, p. 70.

Liens externes

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